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@1-o-u-blog
Du Marxisme Lorsqu’on observe quelqu’un (un ange) du point de vue de celui qui aime sans être aimé et qu’on imagine les délices qu’un partage du ciel avec lui pourrait nous apporter, on est enclin à ne pas tenir compte d’un grave danger, à savoir que son attrait est à même de pâlir pour peu qu’il commence à nous aimer à son tour. On devient amoureux parce qu’on brûle de l’envie de s’échapper de soi-même en compagnie d’un être aussi beau, aussi intelligent et aussi spirituel que nous sommes, nous, laid, stupide et balourd. Mais que se passerait-il si une créature aussi parfaite changeait, un jour, d’avis et décidait de nous rendre notre amour? On ne pourrait certainement qu’en éprouver un choc. Comment cette créature pourrait-elle être aussi merveilleuse que nous l’imaginions alors qu’elle a le mauvais goût de se satisfaire de quelqu’un comme nous? Si, pour nous permettre d’aimer, il nous faut croire que l’élu de notre coeur nous dépasse, n’est-ce pas un cruel paradoxe de constater qu’il nous rend notre amour? Ne sommes nous pas conduit à nous interroger? Si lui (ou elle) est à ce point merveilleux, comment se peut-il qu’il (ou elle) s’éprenne de quelqu’un comme moi? (…) Chacun connaît la bonne vieille plaisanterie de Marx - le rigolo - ironisant sur le fait qu’il aurait refusé d’appartenir à un club qui eût accepté sa candidature : une vérité de fait aussi appropriée à l’amour qu’à une élection mondaine. Or, si nous nous moquons de la position marxiste, c’est à cause de son absurde contradiction. Comment serait-il possible de souhaiter appartenir à un club et d’y renoncer dès que la chose est acquise? Comment aurais-je pu souhaiter être aimé de Chloé et m’irriter de ce qu’elle y ait consenti? Eh bien peut-être parce que les origines d’une certaine forme d’amour se trouvent provenir d’un voeu impulsif de nous évader de nous-ême et de nos faiblesses en concluant une alliance amoureuse avec la sublimation de la beauté et de la puissance : Dieu, le club, Elle/Lui. Mais si l’être aimé nous rend notre amour (si Dieu entend nos prières, si le club nous accepte), nous voici contraint de retomber sur nous-même et de nous souvenir des raisons qui, initialement, nous avaient poussé à aimer. Peut-être après tout, n’était-ce pas de l’amour dont nous avions besoin, peut-être était-ce seulement de quelqu’un en qui nous pourrions projeter notre foi. Mais comment pourrions nous continuer de croire en l’être aimé à présent qu’il croit en nous? (…) La plupart des relations humaines comportent assez fréquemment un moment marxiste (le moment où il devient clair que l’amour est payé de retour) et la façon dont il se résout dépend de l’équilibre entre l’amour de soi et la haine de soi. Si la haine l’emporte, le bénéficiaire de l’amour déclarera que l’être aimé (pour une raison ou pour une autre) ne méritait pas de l’être (en raison, précisément, de son association avec un goujat). Mais si c’est l’amour de soi qui prend le dessus, les deux amants accepteront sans doute d’admettre que la réciprocité de leurs affections n’est en rien la preuve de la bassesse de l’autre, mais de la façon dont ils sont eux-mêmes devenus dignes d’être aimés.
Petite Philosophie de l’Amour, Alain de Botton
Une fois que ma décision est prise, j'hésite longuement
Jules Renard