Quelques jours plus tard Avit et son compagnon se rendirent chez ce fameux propriétaire qui voulait chasser des habitants pour y implanter un vignoble.
Ils arrivĂšrent Ă ce qui ressemblait Ă une importante villa gallo-romaine entourĂ©e dâune palissade en pierres. Elle Ă©tait situĂ©e sur une hauteur au pied de laquelle on trouvait quelques bĂątiments agricoles et des habitations modestes. Tout autour sâĂ©tendaient des champs dans lesquels sâaffairaient des hommes et des femmes. Au-delĂ des terres cultivĂ©es, le regard Ă©tait arrĂȘtĂ© par des bois et des chemins. Au nord, les terres emblaient sâaffaisser doucement vers une zone quâon devinait humide au changement vĂ©gĂ©tation, et de couleurs et au vol des oiseaux qui sây agitaient. Probablement lâendroit oĂč rĂ©sidaient les villageois venus trouver Avit quelques jours plus tĂŽt.
Avit et TĂłmas franchirent la palissade dâentrĂ©e, Ă©merveillĂ©s par lâopulence du lieu. Au centre de ce qui pouvait ĂȘtre un petit village aux maisons sĂ©parĂ©es par des ruelles ou des allĂ©es se trouvait comme une bĂątisse plus imposante qui semblait ĂȘtre la maison principale.
CâĂ©tait bien une ancienne villa gallo-romaine, imposante et luxieuse, la rĂ©sidence dâun propriĂ©taire qui avait rĂ©ussi Ă traverser les vicissitudes de la chute de lâempire romain et des guerres entre bandes rivales. Lâopulence tenait tant Ă la rĂ©sidence elle-mĂȘme quâau nombre de bĂątiments Ă©pars qui Ă©voquaient une grande exploitation agricole : granges et greniers, Ă©tables, ateliers, logement pour les dĂ©pendants, espaces clos pour les animaux. Surtout il y avait une aile du bĂątiment qui attirait les regards par son couloir Ă pĂ©ristyle. Une galerie ouverte bordĂ©e de colonnes sculptĂ©es semblait desservir plusieurs piĂšces.
TĂłmas qui ouvrait la marche sembla hĂ©siter sur la marche Ă suivre. Avit lui indiqua du menton lâentrĂ©e maçonnĂ©e de la villa.
- Quel est cet autre bĂątiment ? sâenquit Tomas, visiblement intriguĂ©.
- Ce sont des thermes, un lieu pour se baigner et prendre du repos, rĂ©pondit Avit. Nous sommes visiblement dans la rĂ©sidence dâun grand propriĂ©taire terrien, peut-ĂȘtre un notable issu de la noblesse romaine.
Le propriĂ©taire en question sâappelait Rufus. PrĂ©venu par ses gens de la venue des deux pĂ©lerins, il sortit pour les accueillir avec un large sourire. CâĂ©tait un homme affable, trĂšs distinguĂ© et cultivĂ©. Ses habits, sans ĂȘtre luxueux, Ă©taient dâun tissu agrĂ©able et bien peignĂ©.
- Cela fait longtemps que je souhaitais vous rencontrer dit-il en sâadressant directement Ă Avit. Votre rĂ©putation de sagesse et de paix est venue jusquâĂ moi. Entrez vous dĂ©saltĂ©rer.
Ils le suivirent dans un vestibule dans lequel Avit remarque que brĂ»lait une lampe devant une statue paĂŻenne nichĂ©e dans une petite cavitĂ© murale. On leur apporta de lâeau pour quâils puissent se rafraĂźchir le visage et se laver les mains puis ils passĂšrent dans une grande piĂšce ouverte sur un jardin intĂ©rieur.
TĂłmas comprit Ă la maniĂšre dont Rufius sâempara du bras du frĂšre Avit pour le diriger dans la maison quâil devait rester en retrait, ce que les serviteurs sâempressĂšrent de lui confirmer.
Avit partit donc seul avec Rufius et le jeune frĂšre nâentendit bientĂŽt plus que lâĂ©cho de leurs voix qui rĂ©sonnaient dans les grandes piĂšces. Elles se muĂšrent peu Ă peu en murmure puis en silence au fur et Ă mesure que leurs pas les Ă©loignaient de lui.
Quelques deux heures plus tard, on pria TĂłmas de rejoindre une grande chambre dans laquelle lâattendait Avit. Deux paillasses tressĂ©es avaient Ă©tĂ© posĂ©es Ă terre au pied dâune couche plus somptueuse.
- Nous dormirons ici cette nuit, lui dit Avit qui semblait fatigué.
Il semblait peinĂ© car son intervention nâavait pas eu lâeffet escomptĂ©. Tout en restant trĂšs affable et courtois, Rufius Ă©tait restĂ© ferme sur lâemploi quâil destinait Ă ses terres et sur la nĂ©cessitĂ© pour ceux qui lâhabitaient indĂ»ment dâen partir.
- Et les fourmis ? lui demanda TĂłmas
- Je ne lui en ai pas parlĂ©, petit frĂšre. As-tu remarquĂ© que cet homme nâĂ©tait pas chrĂ©tien ? Il voue encore un culte aux divinitĂ©s romaines. Je mâĂ©tais prĂ©parĂ© Ă lui montrer que chacun nous avons une place ordonnĂ©e dans lâunivers, mĂȘme si nous ne la comprenons pas, et que cela nous invite Ă respecter la place des autres. Mais je nâai pas senti quâil soit sensible Ă cet argument et je ne pouvais pas dĂ©cemment citer la Bible pour le faire changer dâavis.
- Et pourtant nous restons lĂ ?
-Oui⊠Rufius est dâune grande hospitalitĂ©. Et câest un homme agrĂ©able. Jâai eu plaisir Ă mâentretenir avec lui-mĂȘme si je nâai pas encore trouvĂ© la porte de son cĆur.
- Est-elle Ă lâimage du chemin pour venir jusquâĂ lui ?
- Que veux-tu dire, petit frĂšre ?
- Eh bien, je nâai jamais vu une citĂ© pareille. Ce rĂ©seau de chemins, cet enchevĂȘtrement de bĂątiments qui conduisent Ă sa maison.
- Tu me donnes une idĂ©e, petit frĂšre. Lâesprit-saint souffle en toi sans que tu le saches.
TĂłmas rosit sous le compliment et allait demander une explication mais un signe dâAvit lui indiqua quâil nâen saurait pas plus pour le moment.
Le lendemain Ă la premiĂšre heure, Avit fit sortir TĂłmas avec lui pour rejoindre lâentrĂ©e de la galerie Ă colonnes quâils avaient aperçue la veille. Ils furent bientĂŽt rejoints par Rufius. Humblement Avit demanda Ă ce que son jeune frĂšre puisse lâaccompagner pour quâil puisse apprendre une quelconque leçon de cette entrevue. Rufius acquiesça et ouvrit la marche vers le bĂątiment.
Tomas apprit en les Ă©coutant quâils avaient devisĂ© la veille tout en visitant la maison de Rufius et que celui-ci avait proposĂ© de se retrouver pour un nouvel entretien matinal dans les thermes de sa maison. CâĂ©tait un insigne honneur fait Ă un visiteur, et encore plus Ă lui TĂłmas qui nâĂ©tait rien â croyait-il.
Le bĂątiment Ă©tait conçu en plusieurs piĂšces successives avec un pavement de pierres simples dans le vestiaire puis un pavement gĂ©omĂ©trique dans la salle du bain froid et enfin un sol en mosaĂŻque dans une piĂšce oĂč lâon pouvait prendre un bain chaud ou profiter des vapeurs qui sâĂ©chappaient des ouvertures situĂ©es sous des bancs en pierre. Les murs, Ă©pais, gardaient encore par endroits les plaques de marbre qui avaient autrefois couvert les parois. Tomas dĂ©couvrait Ă©bahi le systĂšme de chauffage inventĂ© par les romains. Sous les dalles, l'air brĂ»lant courait dans l'hypocauste. Au bout du bĂątiment, une ouverture donnait sur le foyer ; un homme y poussait des bĂ»ches sous la chambre de chauffe.
Le dĂ©cor de la salle chaude Ă©tait le plus sophistiquĂ©. DiffĂ©rents motifs Ă©voquant la mythologie romaine sâaffichaient dont un Ă©norme labyrinthe qui occupait tout un mur. Il formait un carrĂ© de tesselles, encadrĂ© d'une bordure gĂ©omĂ©trique ; Ă l'intĂ©rieur, des bandes noires et blanches qui s'enroulaient selon un tracĂ© compliquĂ©, jusqu'Ă un petit espace central oĂč deux personnages sont reprĂ©sentĂ©s : ThĂ©sĂ©e et le Minotaure.
Câest dans le plus simple appareil quâaprĂšs le vestiaire ils avaient Ă©voluĂ© dans la bĂątisse ; câest dans le plus simple appareil quâAvit sâassit face Ă la reprĂ©sentation du labyrinthe, rejoint par Rufius qui sâattendait Ă ce que son invitĂ© sâĂ©bahisse devant cette beautĂ©.
- Quel est le sens de cette image ? demanda Avit.
- Il me semble quâil y en a plusieurs. La vie peut ĂȘtre difficile et faite de combats, il ne faut pas avoir peur dâaller les mener pour revenir ensuite Ă soi. On pourrait comprendre aussi quâon ne peut pas ĂȘtre complĂštement libre tant quâon nâa pas tuĂ© ses dĂ©mons. Et câest aussi lâamour, avec le fil dâAriane, qui permettra de revenir Ă la maison.
- Une maniĂšre de vivre sa colĂšre, ses pulsions et de revenir absous ?
- Peut-ĂȘtreâŠ
- Ce que je vois, moi, câest quâil faut aller au centre pour dĂ©couvrir ce qui sây trouve. Le centre nâest pas seulement lie lieu oĂč lâon affronte le monstre mais aussi celui om lâon dĂ©couvre la vĂ©ritĂ©.
- Oui peut-ĂȘtre mais ThĂ©sĂ©e revient grĂące au fil dâAriane. Ariane nâest-elle pas sa vĂ©ritĂ© ?
- Oui, certainement, mais cela il pouvait le savoir avant mĂȘme de se rendre dans ce labyrinthe.
- OĂč voulez-vous en venir frĂšre Avit ?
- Eh bien, si lâon regarde le mythe comme un message pour lâorganisation de nos sociĂ©tĂ©, il nous enseigne quâon voudrait rĂ©soudre le labyrinthe avant mĂȘme dây entrer, ne serait-ce que pour pouvoir revenir. ThĂ©sĂ©e cherche Ă sortir. Alors que la fourmi, elle, marche sans avoir besoin dâaucune carte. Et un chrĂ©tien comme moi marche vers le centre en faisant confiance au chemin.
- Et pourquoi donc me parlez vous de fourmis maintenant ?
- Ah, ça : câest le fruit dâune mĂ©ditation que jâai partagĂ©e avec le jeune frĂšre qui est lĂ . Une fourmiliĂšre, câest un peu comme un labyrinthe.
- Donc lâexistence ne serait quâun labyrinthe dont il ne faut pas chercher Ă sortir ?
- A lâĂ©chelle dâune sociĂ©tĂ©, je dirais plutĂŽt que câest un labyrinthe oĂč chacun a sa place, mĂȘme si on ne la comprend pas.
- Comme les fourmis ?
- Comme les fourmis.
- Comme es gens dont vous plaidiez la cause hier ?
- Oui, comme ces gens.
- TrĂšs bien. Ces gens ont leur place et jâai la mienne dans ce grand labyrinthe. Ma place est de faire fructifier mes terres. Quelle est la leur ?
Avit sentit que la conversation risquait de tourner en rond. Il se souvint que les fourmis pas de chef.
- La mĂȘme, certainement, rĂ©pondit-il.
- Expliquez-moi !
- Eh bien ces gens veulent pouvoir vivre de leur travail. Vous souhaitez exploiter ces terres. Pour les exploiter, ils doivent partir. Nây a-t-il pas un lieu oĂč, Ă lâinstar de leurs parents, ils pourraient sâinstaller, assĂ©cher les marais, dĂ©fricher et planter des cultures qui vous seraient utiles ? Et chacun serait Ă sa place.
Rufius resta un instant interloqué semblant dévorer des yeux le labyrinthe qui était devant lui. Puis il se retourna lentement vers Avit.
- Oui, câest possible. Je vais leur confier un autre bout de terre. Mais il nous faudrait trouver un notaire qui note les conditions de cette exploitation. Je ne veux pas me retrouver Ă nouveau dans cette situation.
Ainsi fut fait. Avit et TĂłmas rejoignirent leur forĂȘt. Les villageois concernĂ©s eurent pour mission de viabiliser une autre partie du domaine et y installĂšrent demeure. Et Rufius garda en haute estime ce petit moine qui tout en douceur avait su le faire changer dâavis.