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@alphidevolubile
Quelques perversités...
“ De la part de la civilisation, la tendance à restreindre la vie sexuelle n’est pas moins nette que cette autre, qui est d’étendre le cercle de la civilisation. [...]. Par les tabous, les lois et les mœurs sont instaurées d’autres restrictions encore, touchant aussi bien les hommes que les femmes. Toutes les civilisations ne vont pas aussi loin en la matière ; la structure économique de la société influe aussi sur la proportion restante de liberté sexuelle. Nous savons déjà que la civilisation obéit là à la contrainte de la nécessité économique, puisqu’il lui faut retirer à la sexualité une forte somme de l’énergie psychique qu’elle consomme elle-même. La civilisation se comporte là envers la sexualité comme une ethnie ou une couche sociale qui en a soumis une autre à son exploitation. La crainte de voir les opprimés se révolter incite à prendre de sévères mesures de prévention. Un sommet d’une telle évolution se constate dans notre civilisation d’Europe occidentale. Il est psychologiquement tout à fait justifié qu’elle commence par honnir les manifestations de la vie sexuelle infantile, car endiguer les envies sexuelles des adultes est sans espoir si l’on n’y a pas travaillé dès l’enfance. Néanmoins, il n’est en aucune manière justifiable que la société civilisée soit allée jusqu’à nier même l’existence de phénomènes faciles à prouver, voire flagrants. Le choix d’objets de l’individu sexuellement mûr est restreint au sexe opposé, la plupart des satisfactions autres que génitales sont proscrites comme perverses. L’exigence, manifestée dans ces interdits, d’une vie sexuelle de nature identique pour tous veut ignorer les inégalités dans la constitution sexuelle innée et acquise des êtres humains, elle prive du plaisir sexuel bon nombre d’entre eux et devient ainsi la source d’une injustice grave. Le fruit de ces mesures restrictives pourrait certes être que, pour ceux qui sont normaux, qui ne sont pas empêchés par leur constitution, tout l’intérêt sexuel se déverse sans déperdition dans les canaux laissées ouverts. Mais ce qui échappe à l’infamie, l’amour hétérosexuel génital, est encore lésé par les limitations de la légitimité et de la monogamie. La civilisation actuelle manifeste clairement qu’elle n’entends autoriser les relations sexuelles que sur la base d’un lien indissoluble établi une fois pour toutes par un homme avec une femme ; elle manifeste qu’elle n’aime pas la sexualité comme source de plaisir indépendante et qu’elle n’entend la tolérer que pour autant qu’elle est la source, remplacée par rien jusqu’ici, de la multiplication des humains.
C’est naturellement là une vue extrême. Il est notoire que cela s’est révélé inapplicable, même pour d’assez courtes périodes. [...] La société civilisée s’est vue contrainte de tolérer tacitement beaucoup de débordements que, selon ses règles, elle aurait dû sanctionner. Il ne faut cependant pas faire l’erreur inverse et estimer qu’une telle position culturelle est finalement anodine, puisqu’elle n’atteint pas tous les buts qu’elle s’est fixés. La vie sexuelle de l’homme civilisé est bel et bien lésée (...).”
Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, 1930