Les sables de ce désert sont doux, car ils sont veinés de filons de sucre brun qui serpentent entre les dunes. Loin en-dessous, des couches métamorphiques de tourbe mélassière rampent dans les failles des roches de la croûte terrestre, compressées en un état quasi-sirupeux par le poids du monde qui les surplombe et la chaleur venue du cœur de la Terre. Dans ces espaces de poussière, de magma et de roc qui pourraient sembler inintéressants et arides, des nappes phréatiques de ce que l'on appelle le Rhum Primordial se sont formées sous la pression extrême. C'est une liqueur que les hommes et les machines peuvent consommer, avec des résultats similaires pour les deux.
Dans les légendes de ceux qui vivent là, le sucre est le cinquième élément fondamental, il est la force vivante qui anime toute chose. Ils pensent aussi qu'en plus des sucres qui font tourner les rouages du monde vivant, il en existe qui font tourner les planètes et les étoiles les unes autour des autres, et que ce qui repose sous leur désert entretient la machinerie cosmique qui les retient au sol. Alors que certaines communautés industrieuses et industrielles brûlent le rhum comme carburant, une superstition très répandue veut que trop en consommer pourrait éjecter la planète de son orbite.
Cette croyance est en désaccord avec la mythologie de leurs ancêtres, qui raconte qu'après avoir créé le monde, les titans ont tenu un banquet et laissé le dessert sur la table en partant. Les gâteaux, sucreries, fruits et crèmes, tous composés de l'essence primordiale de la matière, ont alors sombré dans les profondeurs du monde où ils se sont dissouts et fermentés en se mélangeant aux strates géologiques. C'est lors de ce processus digestif d'une ampleur considérable que leur perfection originelle devint corrompue, laissant l'humanité vivre dans une réalité déformée et bancale. Mais le désert, lui, reste solide, brûlant et immuable. Il rattache les gens non pas au sol, mais à la réalité.