Le Crapaud Commun, Bufo bufo.
"À sa vue seule, l'homme pâlit et se trouve mal" Gesser.
"Son aspect hideux, son allure ignoble, ses moeurs sauvages et abjectes semblent justifier l'espèce de réprobation dans laquelle il vit abandonné…" Bory de Saint-Vincent.
"Depuis longtemps, l'opinion a flétri cet animal dégoûtant dont l'approche révolte tous les sens… tout est vilain, jusqu'au nom… On est tenté de le prendre pour un produit fortuit de l'humidité et de la poussière… Il parait vicié dans toutes ses parties… Il semble pétri d'une vile et froide boue… Son large ventre paraît toujours enflé… ses yeux révoltent par la colère qu'il anime… S'il a des pattes, elles n'élèvent pas son corps au-dessus de la fange; s'il a des yeux, ce n'est point pour recevoir une lumière qu'il fuit… Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, sale dans son habitudes, difforme dans sons corps, obscur dans ses couleurs, infect par son haleine, ouvrant lorsqu'on l'attaque une gueule hideuse n'ayant que l'opiniâtreté d'un être stupide", Lacépède.
Voilà qui donne le ton à propos de ce pauvre amphibien, classé parmi les anoures, de la famille des Bufonidae (présente sur presque toute la planète), et appartenant au genre Bufo (crapaud au sens strict). On retrouve le Crapaud Commun (Bufo bufo) sur presque toute l'Europe.
Haï par son physique jugé repoussant par les hommes, il a jadis porté les pires vices sur lui. Compagnon des sorcières, surtout de nos broishas béarnaises avec la "marque du crapaud", créature du diable qui donne la maladie, la rage, il souille et empoisonne tout ce qu'il touche, il porte le mauvais oeil, il détruit les ruches… la liste est très longue ! Encore aujourd'hui, la crainte persiste à rencontrer cet animal, outre son aspect, la légende continue de dire qu'il donne des boutons avec ses verrues. En réalité les bosses qui parsèment son corps sont des glandes (en nombre plus important chez les femelles) qui lui permettent de sécréter un mucus afin de l'empêcher de se dessécher. Ce mucus le rend plus gluant, glissant, il lui permet également en humectant le tégument, la respiration cutanée. Elles sécrètent de plus, un poison stupéfiant, paralysant et arrêtant le coeur en diastole (mais inoffensif à l'homme) le rendant de fait indigeste. Il possède un deuxième venin, qui peut être secrété en des situations d'extrême danger pour le crapaud. En effet il ne sort que très rarement et difficilement, sous l'effet d'une puissante contraction ou d'une forte irritation. Secrété par ses deux grosses glandes paratoïdes, qui bombent le derrière de ses yeux, il a une consistance épaisse, crémeuse, de couleur jaunâtre. Le venin contient de nombreuses molécules. Comme la bufotaline par exemple, cardiaque, aux effets semblables à la digitaline, arrêtant le coeur en systole. Ou encore la bufoténine, un poison nerveux et paralysant, qui se retrouve dans le cerveau des schizophrènes notamment, et possède également des propriétés hallucinogènes (proche de la psilocine) et connait notamment un usage chamanique. (J'espère qu'il est inutile de préciser que les doses, en tout cas chez le crapaud commun, sont trop faibles pour un réel usage hallucinogène). Mais il ne faut pas avoir peur, on estime que chez l'homme, il faudrait employer le venin d'une dizaine de spécimens pour arriver à une dose mortelle. Même s'il est préférable d'éviter de se frotter les yeux ou de les mettre à la bouches après avoir touché un crapaud.
Ses glandes sécrétrices de poison synthétisent également son venin dans le sang du crapaud, ce qui semble lui conférer une immunité ou une insensibilité aux poisons de ses proies. Il ne réagit apparemment pas à la piqure des abeilles car il ne présente ni réaction à la douleur, ni inflammation. Idem pour les morsures d'araignées ou aux poils des chenilles processionnaires par exemple et cela même en des endroits sensibles comme sa langue.
Comme autre moyen de défense, le crapaud commun peut également se gonfler pour donner l'apparence d'être plus gros, plus robuste. Il devient alors impressionnant et décourage ainsi ses prédateurs comme la couleuvre ou certains oiseaux. Lorsqu'on le saisit brusquement, pris de peur il peut ouvrir son cloaque, cela a pour effet de lâcher toute son urine. Le têtard du crapaud, lui, dégage une substance dans l'eau permettant d'avertir les autres du danger et partent ainsi se cacher.
Le têtard du crapaud commun se reconnait par sa couleur très foncée, noire. Ils ont une crête cutanée sombre et vivent sur de grands plans d'eau, formant de nombreux essaims. Ils atteignent 40 mm de longueur totale arrivé à maturité. Les oeufs eux ressemblent à de petites perles noires de 4 mm, ils se repèrent facilement par leurs disposition en cordons.
À l'inverse, on attribuait au crapaud toute une panoplie de pouvoirs aux propriétés bénéfiques, il pouvait soigner la fièvre placé sous l'oreiller, il arrêtait les saignements de nez, il éloignait les rats et on lui trouvait sous le crâne un caillou d'or, aux vertus merveilleuses. On le retrouve à de nombreuses reprises dans diverses mythologies, il est le gardien du monde d'en dessous, des grottes et des sombres eaux d'Annwvyn chez les celtes par exemple. Loin de posséder tous ces bienfaits thérapeutiques, c'est un animal étonnant. On peut lire dans l'excellent livre "La Vie des Crapauds" de Jean Rostand (1933), qu'il survit quelques heures décapité, quelques jours après une ablation du coeur, et quelques semaines après lui avoir retiré les poumons. En fait ses poumons ne sont pas aussi performants que ceux des mammifères, à tel point que l'on retrouve chez presque tout crapaud une quinzaine de vers nématodes atteignant en longueur un centimètre ! Il respire donc également par la peau pour compenser.
C'est un animal très parasité et son pire fardeau est la mouche à viande, une espèce de lucilie (Lucilia bufonivora) est en effet "mangeuse de crapauds". En pondant ses oeufs sur son corps, les larves vont s'infiltrer par les narines et secréter une substance riche en bactéries nécrosant chairs et os. Les larves n'auront qu'à dévorer la chair pourrie en remontant jusqu'au cerveau…
Le crapaud commun est un animal terrestre et ne retourne à l'eau que pour se reproduire, empruntant ses routes invisibles que lui seul connait pour retrouver un coin d'eau au printemps quand les températures le réveillent de sa torpeur hivernale.
Pendant la période de reproduction, le mâle appelle la femelle par son cris caractéristique en "oeck, oeck" ==>
Même s'il est dépourvu de sac vocal, c'est uniquement le mâle qui chante, car la femelle en est incapable. Quand le mâle fait plus de 3 "oeck" à la seconde, c'est qu'il se sent en danger ou qu'on l'attrape.
Les mâles sont plus petits et moins robustes que les femelles, ils sont également moins pourvus de "pustules". Pendant la période de reproduction, les mâles ont leurs callosités nuptiales plus foncées sur les trois premiers doigts. Ils possèdent des pâtes antérieurs plus robustes que la femelle et des pattes postérieures plus longues.
Au printemps, le mâle est souvent le premier a atteindre la marre. Lorsqu'il repère une femelle, il s'agrippe sur son dos par amplexus, et au bout d'un moment (cela peu prendre plusieurs jours voir dans certains cas, en fonction de la température, plus d'une semaine), la femelle pond ses oeufs et le mâle libère sa semence dans l'eau. Le couple prend soin à agripper les oeufs aux plantes aquatiques. Les femelles sont plus grandes que les mâles et peuvent atteindre 150 mm, la mâle ne dépasse pas la 100 mm. Durant cette période, le crapaud, alors qu'il sort de sa torpeur hivernale, ne se nourrira pas. Il ne réagira même pas devant une proie en mouvement. Son seul but est d'atteindre l'eau et de se reproduire. En effet, agrippé sur la femelle, on aura beau embêter le mâle, il ne la quittera jamais jusqu'à la ponte.
Le reste de l'année, il reste sur la terre ferme. Il aime l'humidité et se cache dans la forêt, mais on peut le retrouver à peu près partout, jusque dans les caves de certaines maisons (plus rare). Il préfère sortir la nuit pour chasser car il possède une très bonne vue, même dans le noir.
Il se nourrit de divers petits animaux qu'il attrape avec sa langue collante et écrase contre son palais en fermant les yeux (vers de terre, chenilles, cloportes, mille-pattes, araignées, punaises, scolopendres, petits coléoptères, mouches …) contrairement à ce que l'ont peut régulièrement lire, il semble ne pas manger de limaces ou d'escargots car il ne les digère pas comme le signale Jean Rostand, et je confirme ses dires, le crapaud ne réagit même pas devant une limace ou un escargot. Ses proies doivent être vivantes, en mouvement pour être repérée, sinon le crapaud les ignore.
Ainsi il possède un rôle très important dans la régulation des insectes, et posséder quelques crapauds dans son jardin, dispense d'usage de pesticides ! Il vit une dizaine d'année dans la nature, et peut largement dépasser la trentaine en captivité.
Il s'habitue très bien à la captivité, loin d'être stupide, c'est le plus intelligent des batraciens. Il a le sens de l'orientation et de la topographie et possède une excellente mémoire visuelle et tactile. Il ne se précipite pas sans "réfléchir" comme la grenouille, il juge correctement les longues distances ou le vide. Ainsi donc il se familiarise bien, il reconnait la voix humaine. Gardé en terrarium la crapaude que j'élève, habituée au fait que je lui apporte à manger, s'approche juste en voyant mes doigts ! Certains crapauds mis en confiance, se laissent attraper sans problème.