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65 - Le coeur dans la Bruyère
Tous s’étaient assis autour du feu, frissonnant de plaisir tandis que les flammes les réchauffaient tendrement. Nephos, Rhaen, David, Shanun… même Pandoran s’était mêlée à eux, bien qu’elle restait à l’écart, méfiante et revêche.
Il y avait là quelques discussions légères, des chuchotements et des rires, qui s’éteignirent lorsque Carnyx revint.
Aussitôt, tous le suivirent attentivement du regard. Il était grand temps de raconter une histoire.
Il resta debout un moment, face au cercle. Puis il avança d’un pas et tendit la main vers le feu. Un simple geste, lent et calculé. Sa lumière changea aussitôt.
Les flammes prirent une teinte plus sombre. L’obscurité s’étendit autour d’eux, enveloppant les arbres, éteignant la lumière des plantes. Au loin, Gaïtin, qui montait la garde, n’était plus qu’une silhouette sombre dans la nuit.
Carnyx observa chacun d’eux, un à un, s’assurant de leur attention, et lorsqu’il parla enfin, c’était avec le sourire fier d’un conteur.
└ Écoutez bien, car cette histoire remonte à longtemps, très longtemps. ┐
Il s’assit à son tour, face au feu.
L'histoire allait commencer.
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 1
Écoutez bien, car cette histoire remonte à longtemps, très longtemps.
Elle débuta à l’Orée du Monde, avant que naissent les routes, avant que soient érigés les murs des premières cités, et avant même que les hommes aient un nom.
À cette époque, le Creux n’avait pas de frontières. Domaine du puissant divin Matière, de la Nature et des Esprits, l’harmonie guidait ceux qui y vivaient.
Les esprits y marchaient librement. Les lutins chantaient l’amour au bord des branches, et les ogres en eux dormaient encore bien paisiblement.
À cette époque, la nature parlait encore d’une seule voix. Et en elle, vivaient deux êtres opposés, liés l’un à l’autre comme cime et racines.
Il y avait Pin. Un esprit rêveur au cœur doux, innocent et bon. Et à ses côtés, se trouvait Bryone, un esprit libre et brûlant, premier à être né dans ses bois et seigneur de ces terres.
Ils se complétaient.
Ils se répondaient.
Et ils s’aimaient sans crainte, car rien ne les séparait encore.
└… ils s’aimaient sans crainte, car rien ne les séparait encore. ┐
La voix de Carnyx s’éteignit à la fin de sa phrase, laissant le temps à ses mots de résonner dans l’esprit de son public.
└ Ils étaient amoureux… ┐ souffla David pour lui-même, si bas que ce n’était presque qu’un murmure. └ Ils s’aimaient. ┐
Rhaen, assis confortablement entre les jambes de David, releva la tête en l’entendant.
└ Les couples de Matière étaient nombreux autrefois. ┐ chuchota-t-il. └ On dit que lorsqu’un esprit tombe amoureux, c’est pour la vie.
– L’amour entre les esprits est d’une force rare et sacrée. ┐ fit Carnyx en se penchant en avant, l’éclat de ses yeux brillants dans le noir. └ Les enfants de Matière ne sont point semblables aux hommes : ils ne sont pas guidés par l’instinct de se perpétuer, ils ne ressentent pas le désir charnel. Leurs liens naissent d’un sentiment pur et sincère… mais parfois aussi trop ardent pour leur propre salut. ┐
David hocha la tête, fasciné. Le silence revenu, Carnyx se redressa et reprit :
└ Malheureusement, un jour, comme chaque légende du Creux nous l’enseigne, les hommes arrivèrent. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 2
Malheureusement, un jour, comme chaque légende du Creux nous l’enseigne, les hommes arrivèrent.
D’abord peu nombreux, ils intriguèrent les esprits, qui ne prirent pas leur présence au sérieux. Comment auraient-ils pu ? Ce n’était que des animaux parmi tant d’autres.
Mais au fil du temps ils devinrent de plus en plus nombreux. Ils coupèrent les arbres, chassèrent les animaux, et prirent la place qui ne leur était pas destinée.
Le Creux changea. Les chants des oiseaux se fit plus rares, les lutins trouvèrent moins de sève à boire, et une chose inconnue jusque-là naquit dans le Creux : la Faim.
Une faim lente, profonde, qui rongea l’essence même des esprits.
Bryone lutta longtemps. Il se retint, mais seigneur de ces terres, la nature dépendait de lui. Plus il avait faim, et plus l’herbe se desséchait et la terre mourait.
Alors il fit un choix terrible pour protéger les siens.
Il se tourna vers les humains et dévora ceux qui ravageaient son sol, non pas par cruauté, mais pour survivre. À chaque vie prise, son corps changeait.
Ses crocs poussèrent, ses sclères devinrent noires, et bientôt il fut aussi grand qu’un homme. Et plus il grandissait, plus sa rage en faisant de même, son esprit se durcissant tandis qu’il devenait un ogre.
Mais pendant tout ce temps, Pin refusa quant à lui d’arpenter le même chemin. Il refusa de manger les hommes, même pour survivre, car il voyait en eux des êtres encore jeunes, capables d’émerveillement, capables d’apprendre à comprendre la nature.
Les yeux de leurs enfants lui rappelaient ceux des lutins naissants, et Pin ne pouvait se résoudre à leur faire du mal.
Alors il se retira, s’affama, s’affaiblit. Et plutôt que de céder, il se laissa partir.
Pin mourut de faim, sous les yeux de celui qu’il aimait, un sourire heureux d’avoir fait le bon choix peint au bout des lèvres.
Le cri de Bryone ce jour-là fut si déchirant qu’il ébranla les murs du Creux et hanta les âmes de tous ceux qui l’avaient entendu.
└ Le cri de Bryone ce jour-là fut si déchirant qu’il ébranla les murs du Creux et hanta les âmes de tous ceux qui l’avaient entendu. ┐
Il y eut un silence après ces mots, qui ne fut brisé par un léger sanglot. David, l’air absent, se pencha machinalement en avant et déposa une main sur l’épaule de Rhaen, qui se recroquevilla, les yeux brillants.
Nephos à côté lui prit la main.
└ Qui hanta l’âme de tous ceux qui l’avaient entendu, et celle de Rhaen. ┐ ajouta Carnyx en haussant un sourcil.
Nephos leva les yeux au ciel, avant de tourner la tête pour échanger un regard ennuyé avec David, mais ce dernier ne le remarqua pas.
Il était plongé dans ses pensées, les sourcils froncés, comme si les mots de Carnyx remuaient quelque chose en lui.
Et c’était bien le cas. Il n’avait jamais entendu parler des ogres ainsi, et d’une naissance liée à la faim. Ce n’était pas ainsi qu’ils étaient présentés dans les légendes avec lesquelles il avait grandi.
Tout était à la fois confus et étrangement clair.
Nephos laissa David à ses pensées, se retournant de nouveau vers Carnyx, quand ce dernier reprit :
└ Bryone… ah, Bryone ne pouvait accepter la mort de son bien-aimé. Il ne pouvait pas vivre dans un monde où Pin n’existait plus. Il ne voulait pas. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 3
Bryone… ah, Bryone ne pouvait accepter la mort de son bien-aimé. Il ne pouvait pas vivre dans un monde où Pin n’existait plus. Il ne voulait pas.
Alors il partit, cherchant Nemus, le gardien des essences de Matière, celui dont on disait qu’il ramenait les esprits tombés trop tôt. On disait qu’il était l’une des Mains de Matière.
Bryone le supplia, à genoux, la voix tremblante, les yeux brillants d’espoir, de ramener Pin à la vie.
Nemus écouta son histoire, patient, compatissant.
Et évidemment, il accepta de l’aider.
Mais ensuite, il révéla le prix de ce miracle. Oh… comme le prix était terrible. Il fallait un enfant d’homme, un enfant vivant, sacrifié pour servir de terreau au vaisseau qui porterait l’esprit renaissant.
Bryone n’avait aucune compassion pour les hommes, et pourtant, il sentit son cœur se serrer à cette idée.
└ Je suis devenu ogre en mangeant des hommes… ┐ murmura-t-il. └ Oui, je l’ai fait. Pour protéger mes terres. Mais Pin… Pin est mort pour ne jamais avoir à faire cela. Jamais il ne me pardonnerait si son retour était au prix de l’âme d’un enfant. ┐
Il ferma les yeux. Il tenta de se retenir, de rester ferme. Mais la détresse… oh, la détresse de son absence, le vide que Pin avait laissé en lui… elle le déchirait depuis trop longtemps.
Ses convictions… elles vacillèrent.
Elles ne suffisaient pas à l’arrêter.
Il se persuada que même s’il ne lui pardonnerait jamais, au moins, Pin serait vivant. L’absence de pardon pour la vie de son aimé, était-ce si cher payé ? Non, bien sûr que non.
Alors, il céda.
└ Il se persuada que même s’il ne lui pardonnerait jamais, au moins, Pin serait vivant. L’absence de pardon pour la vie de son aimé, était-ce si cher payé ? ┐ murmura Carnyx. └ Alors, il céda. ┐
Nephos renifla en croisant les bras.
└ La plus belle preuve d’amour qu’il aurait pu lui donner, ça aurait été de respecter ses dernières volontés. ┐ fit-il dédaigneusement. └ Ce n’est pas de l’amour ça, mais de l’égoïsme. ┐
David hocha doucement la tête, pour approuver. Carnyx sourit, et se pencha en avant, reprenant lentement :
└ Il céda, oui. Mais ce ne fut pas tout à fait un enfant que le destin réclama. Bryone avait tant prié, tant supplié Nemus, que ce dernier, touché par cet amour, accepta d’ouvrir une porte qu’il aurait peut-être mieux valut laisser close. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 4
Il céda, oui. Mais ce ne fut pas tout à fait un enfant que le destin réclama.
Bryone avait tant prié, tant supplié Nemus, que ce dernier, touché par cet amour, avait cherché auprès des siens un moyen d’ouvrir une porte qu’il aurait peut-être mieux valut laisser close.
Car Nemus était très clair : Les adultes ne fonctionnaient pas. Lui et ses compagnons avaient essayé autrefois… et de leurs échecs, rien n’était jamais né.
Rien.
Ainsi, lorsque Bryone revint, prêt à sacrifier un enfant, les yeux brillants autant de conviction que de regrets, Nemus lui déposa une main sur l’épaule.
Il lui proposa un choix étrange, risqué, quelque chose qui n’avait encore jamais été tenté.
└ Prenons un jeune homme entre les deux. L’un qui ne serait ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte. Assez jeune pour peut-être survivre au rituel, et assez vieux pour apaiser la conscience de Pin. Je ne te promets pas de réussite… mais cela vaux peut-être la peine d’être tenté ? ┐
Il y avait justement dans l’un des villages asservi, un jeune homme qui ne grandissait pas aussi vite que les autres. En plus d’être rejeté pour sa différence, il était sans famille, sans bénédiction des esprits, un homme que les siens avaient déjà abandonnés.
Il vivait seul et son avenir… il n’en avait pas.
Il était parfait.
C’était une offrande du destin.
Alors, une nuit sombre, où les bois s’étaient tut pour attendre solennellement le retour de Pin, ils accomplirent le rituel avec lui.
Son sang nourrit la terre, tandis que l’essence de Pin fut glissée dans le corps offert.
Et Pin revint effectivement.
Mais… il ne revint pas entier.
Un esprit ancien, mêlé à un corps presque achevé, c’était comme une volonté d’arbre liée à une âme humaine déjà forgée…
L’idée… oh, l’idée n’aurait jamais pu fonctionner.
Ils auraient dû le savoir.
Ils auraient dû le deviner.
Mais il était déjà trop tard.
Pin vivaient désormais avec deux voix.
Deux voix qui partageaient la même poitrine.
L’une douce, ancienne, fatiguée, qui avait déjà accepté sa mort.
L’autre dure, combative, affamée d’une profonde envie de vivre.
Et Bryone… Bryone le sentit le premier.
Le Pin qu’il aimait… oh, il était encore là. Mais il lui glissait entre les doigts. Ils ne se comprenaient plus.
Ils étaient devenus deux étrangers.
└ Ils étaient devenus deux étrangers. ┐
La voix de Carnyx s’était éteinte, dans un murmure. Il paraissait presque… attristé par l’histoire qu’il racontait. Comme si elle le touchait bien plus qu’il n’aurait aimé l’admettre.
David quant à lui ne savait pas quoi penser. Beaucoup de choses le surprenaient au fil du récit. Des choses qui semblaient évidentes pour les autres, mais que lui ne découvrait ce soir.
Nemus faisait revenir les esprits ?
Et il sacrifiait des enfants pour ça ?
Il comprenait soudain bien mieux pourquoi l’ogre d’Yphen était tant méprisé dans les souterrains. Et pourquoi Pin le haïssait. L’idée de bouleverser le cycle de la vie ainsi, tout en sacrifiant une âme innocente, le faisait frissonner de dégoût. Et cette façon de faire…
À la surface, ce genre de pratique était proscrite. Dans son enfance, Elliot lui avait raconté des histoires sudantes au sujet de mages qui volaient des âmes à la lune pour tenter de faire revivre leurs aimés. Jamais elles ne s’étaient bien terminées.
C’était la morale. Cela ne pouvait pas bien se passer.
Ce n’était pas normal.
Carnyx le regardait. Le guerrier, devenu conteur ce soir, semblait avoir perçu son trouble et lui fit un sourire avenant, avant de reprendre :
└ Mais écoutez bien la suite, car ce fut la terrible décision de faire revenir Pin qui scella leur tragique destinée pour de bon. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 5
Mais écoutez bien la suite, car ce fut la terrible décision de faire revenir Pin qui scella leur terrible destinée pour de bon.
Comme chaque enfant du Creux le sait, bien plus tard, des esprits décidèrent de se lever contre les Ogres.
Une alliance naquit ainsi.
Des Dames, qui protégeaient autant la nature que les hommes, s’étaient alliées par dépit à certains esprits que Nemus avait autrefois fait revenir.
Ces esprits, les lutinaes, étaient comme Pin. Divisés entre deux identités. Essais infructueux de Nemus et des siens, ils avaient été contaminés par la perfidie de l’humain en eux.
Jaloux de la quiétude dont jouissaient les esprits complets, ils s’opposaient aux ogres par vengeance.
Pin entendit parler d’eux.
Pin, qui n’était plus réellement le lutin d’autrefois.
Car l’homme en lui criait fort, et le lutin lui, n’avait qu’une envie, celle de s’endormir… celle de laisser sa place à celui dont le corps avait été sacrifié.
Et pendant ce temps, ce fut l’homme seul qui rencontra les lutinaes, et les écouta parler de libération, de fin de domination, de disparition des esprits de matière.
Ce fut l’homme qui les écouta affirmer que les ogres étaient une erreur, que leur faim les avait rendus fous, et qu’il fallait abréger leurs souffrances.
Oh, et cet homme… il trouvait un écho dans leurs mots. Les lutinaes avaient réussi à lui empoisonner l'esprit.
Alors, sous les conseils de ces esprits dissidents, il décida de trahir Bryone.
└ Alors, sous les conseils de ces esprits dissidents, il décida de trahir Bryone. ┐
Tous retenaient leur souffle. Carnyx était parvenu à captiver son public. Plus personne n’osait parler, attendant la suite avec impatience.
Même Shanun et Pandoran semblaient fascinés, bien que parfois, des froncements de sourcils venaient troubler la tranquillité de leurs traits.
Mais pour autant, pas une seule fois, ils n’avaient interrompu Carnyx.
Quant à David, tout en écoutant, il listait dans sa tête toutes les questions qui brûlaient ses lèvres. Il y avait tant à dire, tant d’informations qui bousculaient ses croyances et des idées, qu’il ne savait plus par où commencer.
└ Ils s’affrontèrent. Et dès cet instant, ils n’étaient plus amants, mais enne— ┐ reprit Carnyx, avant d’être coupé.
Rhaen venait d’éclater en sanglots. Il s’essuya les yeux, embarrassé, tandis que tous les regards se tournaient vers lui.
└ Désolé. ┐ murmura-t-il. └ C’est parce que Bryone… il à eu le cœur brisé… et maintenant, à cause des lutinaes, il encore plus…mais… c’est pas juste… le pauvre… il était… amour… ┐
Il n’arrivait pas à rassembler ses mots, et les larmes roulèrent sur ses joues, aussi nombreuses qu’un torrent. David se pencha en avant et serra doucement Rhaen dans ses bras, lui caressant la tête doucement.
└ Chut. C’est bon.
– Je suis désolé…
– Hé. Tu veux t’éloigner un peu ? ┐ fit soudain Shanun en se levant, tendant la main vers lui. └ Les autres te raconterons la fin. ┐
Personne ne s’attendait à ce qu’il agisse ainsi. Rhaen leva les yeux vers lui, renifla bruyamment, et hocha timidement la tête.
└ Allez, viens alors. ┐ sourit Shanun, tandis que David libérait Rhaen de son étreinte.
Lorsqu’ils furent un peu éloignés, ce fut le son d’un léger soupir attendri de Carnyx qui attira de nouveau l’attention vers lui. Nephos croisa les bras et fit :
└ Donc ? Ils s’affrontèrent, tu disais ?
– Ils s’affrontèrent, oui. Et dès cet instant, ils n’étaient plus amants. Ils étaient désormais ennemis. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 6
Ils s’affrontèrent. Et dès cet instant, ils n’étaient plus amants, mais ennemis.
Bryone comprit ce jour-là que son Pin était définitivement parti.
Que l’espoir n’existait plus.
Celui qui lui faisait face n’était pas son lutin bien aimé, mais ce jeune homme abandonné de tous, qui avait perduré et prit le dessus. Le lutin s'était fait dévorer.
L’usurpateur n’avait qu’un objectif : prendre la place de Bryone. Les lutinaes l’avaient persuadé qu’il ferait un meilleur seigneur de ces terres. Un seigneur plus juste, et plus apte à gouverner les hommes qui s'y étaient installés.
Ils lui murmuraient au creux de l'oreille que Bryone devait s’éteindre, pour qu’il puisse régner seul.
Et Bryone, quant à lui, en apprenant la trahison de Pin, ne souhaitait plus qu’une chose : vaincre celui qui portait le nom de son bien aimé, et récupérer l’essence de ce dernier.
Car si le véritable Pin s’était éteint, son neved, le sanctuaire de son essence, était encore en lui, prisonnier, captif d’une prison de chair.
Si le véritable Pin ne pouvait vivre, alors son essence se devait de retourner au bois sacré. Et Bryone était prêt à donner sa vie, pour réparer ses erreurs du passé. Pour enfin offrir à Pin le repos qu’il avait tant désiré.
Le combat dura des jours et des nuits.
Une éternité qui ébranla l’équilibre de ces terres.
Car même si Bryone en était le seigneur, Pin était bien plus fort. Et il n’était pas seul.
Soutenu par les Lutinaes et l’une Dames avec lesquels il s’était allié, il était impossible que Pin échoue. Le combat était inégal, perdu d’avance pour Bryone, qui se défendit vaillamment avant de tomber.
Pin gagna.
Il triompha de Bryone.
Pourtant, une part de lui, une petite voix dans son cœur, refusait que Bryone meure.
└ Le combat était inégal, perdu d’avance pour Bryone, qui se défendit vaillamment avant de tomber. Et Pin gagna. ┐ continua Carnyx.
Assis en tailleur, sa voix grave et posée continuait de dérouler les fils de l’histoire. Il leva les yeux et ajouta :
└ Pourtant, une part de lui, une petite voix dans son cœur, refusait que Bryone meure. ┐
Tous étaient accrochés à ses lèvres. Mais David, lui, n’écoutait qu’à moitié. Son regard glissa vers le lac, là où deux silhouettes venaient de s’asseoir sur la berge. Rhaen et Shanun.
Il ne les distinguait pas très bien à cette distance, seulement deux formes sombres englouties par la nuit. Pourtant il pouvait voir d’ici que l’attitude de Rhaen avait changé. Intimidé et hésitant au départ, les bras le long du corps, le visage fuyant, il était maintenant assis, détendu comme auprès d’un ami.
Il ne les entendait pas d’ici, mais devinait sans peine qu’ils parlaient. De quoi ? Il n’en avait aucune idée. Mais ce devait être amusant, car il vit soudain les épaules de Rhaen se secouer, comme s’il riait.
Il esquissa un sourire en coin.
└ Pin était toujours en lui alors ? ┐ murmura Nephos. └ Je me perds entre le faux Pin et le vrai.
– Peut-être… peut-être pas. Mais en lui, une voix criait. Une voix incapable de supporter la mort de Bryone. Était-ce celle du Pin originel, réveillé un instant pour sauver son bien-aimé ? Ou celle de l’homme que certains avaient fini par appeler Pivrak ? Un nom qu’il avait pris en privé, sa véritable identité, celle qu'il avait réfréné en vivant aux côtés de l’ogre… après des années à apprendre à le connaître. Un lien était né, mais était-il la raison de ses hésitations ? ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 7
En lui, une voix criait. Une voix incapable de supporter la mort de Bryone.
Était-ce celle du Pin originel, réveillé un instant pour sauver son bien-aimé ?
Ou celle de l’homme que certains avaient fini par appeler Pivrak ? Un nom qu’il avait pris en privé, sa véritable identité, celle qu'il avait réfréné en vivant aux côtés de l’ogre… après des années à apprendre à le connaître.
Un lien était né, mais était-il la raison de ses hésitations ?
Personne ne pouvait le dire. Pin, ou Pivrak, était terriblement secret. Ses pensées étaient un mystère que peut parvenaient à élucider. La raison de son refus de tuer Bryone était vu par tous comme une envie de le faire souffrir… et il n’hésitait pas à en jouer.
Après des jours et des nuits de réflexion, sans jamais faillir à maintenir Bryone hors d’état de nuire, il prit sa décision. S’il ne lui était pas possible d’achever Bryone, il était néanmoins possible de le sceller.
└ Je l’enfermerais dans la forêt qui nous… qui l’a vu naître. ┐ déclara-t-il à ses alliés, tandis que Bryone gisait à ses pieds, entravé, humilié.
└ Personne ne peut-être certain qu’il ne se libérera pas ! ┐ s’exclama en réponse l’un des lutinaes. └ La mort serait une option plus sûre.
– Plus sûre, mais aussi plus douce. ┐ rétorqua-t-il alors. └ Mérite-t-il de retourner au bois sacré, et de trouver le repos ? Mérite-t-il cet honneur ? Pour avoir arraché une essence du bois sacré, la juste réparation ne serait-elle pas de lui interdire cette fin ? Il n’attends plus que ça… alors, arrachons-lui cet espoir.
– Et comment comptes-tu faire cela ? ┐
Il fit un signe de tête, et soudain, la Dame qui l’avait aidé à remporter ce combat apparue dans l’ombre.
Une déesse ancienne, qui, touchée par son histoire, avait sacrifié la magie qui lui restait pour l’aider à triompher.
└ Je serais son sceau. ┐ fit-elle, les yeux brillants de résolution. └ Ma fin est proche. Mes terres ne sont plus miennes depuis longtemps, mon peuple réduit à néant par les ogres, et je me meurs doucement. Mais si je deviens sa prison de pierre, je subsisterais. Son essence nourrira la mienne pour l’éternité. Et ensemble, nous serons au service de tous ces hommes qui furent jadis persécutés. N’est-ce pas là la plus belle façon de lui faire expier ses péchés ? ┐
└ Mais si je deviens sa prison de pierre, je subsisterais. Son essence nourrira la mienne pour l’éternité. Et ensemble, nous serons au service de tous ces hommes qui furent jadis persécutés. N’est-ce pas là la plus belle façon de lui faire expier ses péchés ? ┐
David, qui se retenait depuis que Carnyx avait commencé à conter le dialogue, laissa d’échapper un petit rire. Aussitôt le regard de Carnyx se tourna vers lui, et ses joues chauffèrent légèrement.
└ La Dame n’aurait jamais douté que notre cher David trouve son idée amusante.
– Désolé ? ┐ grimaça David. └ C’est juste que j’ai imaginé une Dame parlant avec ta voix. Tu sais comme elle est grave, ça ne va pas très bien ensemble… ┐
Carnyx leva les yeux au ciel.
└ La Dame avait une voix douce comme les pétales d’une fleur, à laquelle le conteur, malgré ses talents d’orateur, ne pouvait espérer faire honneur.
– Désolé…
– La Dame qui a proposé de sceller Bryone, c’est la Dame d’ici ? ┐ demanda Nephos. └ C’est celle du village où vont Shanun et Pandoran ? Comment s’appelle-t-elle ? ┐
Pandoran hocha la tête, tandis que Carnyx répondait :
└ Cette Dame, qui offrit sa propre liberté pour sceller l’ogre, se nommait Ericae. Mais on l’appelait surtout par son titre : la Dame Bruyère. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 8
Cette Dame, qui offrit sa propre liberté pour sceller l’ogre, se nommait Ericae. Mais on l’appelait surtout par son titre : la Dame Bruyère.
Dame de la surface, elle avait autrefois perdu ses terres, et depuis ce jour, elle se mourrait à petit feu. L’absence des hommes qu’elle guidait autrefois, l’absence de leurs prières et de leur foi, l’entraînait doucement vers l’oubli.
Car une Dame sans terre et sans peuple à guider ne pouvait subsister.
Offrir sa liberté, devenir un sceau éternel pour Bryone était une destinée terrible, mais également un moyen de survivre. Et peut-être ainsi, obtiendrait-elle un nouveau peuple à guider ?
Cela, l’avenir ne pouvait que le confirmer.
Les hommes qui vivaient sur les terres de Pin n’avaient pas encore de déesse pour les protéger. Et Pin ne pouvait qu’apprécier son aide pour que ses terres restent à jamais purifiées.
Ainsi, une alliance forte, inattendue, offrit à ce territoire les prémices du renouveau qu’il avait tant espéré.
La Dame prit Bryone dans ses bras. L’ogre brisé ne se débattit pas. Elle le serra contre son cœur, petit être en pleurs, et ensemble, ils devinrent un. Un monument, au centre d’une clairière, statue de pierre.
Ainsi, Bryone devint le cœur dans la Bruyère.
└ La Dame prit Bryone dans ses bras. L’ogre brisé ne se débattit pas. ┐ poursuivit Carnyx, les yeux rivés sur Pandoran, qui soutenait son regard sans ciller, attentive à chaque mot du conteur.
└ Elle le serra contre son cœur, petit être en pleurs, et ensemble, ils devinrent un. Un monument, au centre d’une clairière, statue de pierre. Ainsi, Bryone devint le cœur de la Bruyère. ┐
La nature elle-même sembla frissonner à ces mots : les feuilles murmurèrent, comme caressées par un vent invisible, reconnaissant l’histoire dont elles avaient été autrefois témoins. Pandoran inclina légèrement la tête, invitant Carnyx à poursuivre.
À cet instant, penché vers David, Nephos se rapprocha et lui souffla dans le creux de l’oreille :
└ Il ne se débattit pas… mon cul. On parie combien qu’il insultait tout le monde ? ┐
Carnyx se leva alors, sous les regards attentifs de son public, et ajouta d’une voix forte :
└ Sachez qu’ils restèrent ainsi longtemps, bien plus longtemps qu’on ne pourrait l’imaginer, car aujourd’hui encore, le sceau maintient Bryone et Bruyère ensemble. ┐
✨Le coeur dans la Bruyère ✨ Partie 9
Sachez qu’ils restèrent ainsi longtemps, bien plus longtemps qu’on ne pourrait l’imaginer, car aujourd’hui encore, le sceau maintient Bryone et Bruyère ensemble.
Une étrange union qui décida de s’inscrire dans l’histoire.
N’est-ce pas fascinant ?
Après cela, autour de la statue de la Dame, au centre de la forêt, là même où ils furent scellés, de petits hameaux d’hommes s’installèrent afin d’obtenir la protection de la déesse.
Ils la remerciaient de les préserver des ogres, et leur foi, leurs offrandes, permirent à la Dame Bruyère de retrouver l’espoir.
Elle qui avait autrefois perdu son peuple possédait désormais de nouveau des âmes à protéger. Il n’y avait pas de plus grand bonheur pour elle que de voir son vœu exaucé.
Les hommes remerciaient aussi Pin, qui avait ouvert la voie vers un monde où ils pourraient vivre en paix.
La grande Cité des Pins, quant à elle, se construisit loin de ces bois, loin de ce passé que leur meneur voulait oublier, cacher.
Avec le temps, le peuple grandit.
Le lutin qui avait aimé Bryone s’était définitivement tu. Il ne restait plus que l’homme. Un homme ambitieux, puissant, mais seul.
Il régna en méprisant les esprits et en craignant leur retour. Il enseigna à son peuple à les chasser, à les repousser, à leur interdire de vivre à leurs côtés.
Son règne était si violent, que sans la présence de la Dame pour purifier la terre, cette dernière n’aurait pu survivre à sa colère.
Mais ce qu’il ignorait c’était que, durant les siècles qui passèrent, Bryone et la Dame apprirent à se connaître.
Niché au cœur de la déesse, purifié par sa magie, la faim de Bryone s’était apaisée. Il était devenu le cœur dans la Bruyère, l’écho de sa bonté, la conscience dans la pierre.
Ils n’étaient plus opposés. Les siècles passés ensemble les avaient rapprochés. Un secret que seuls de rares élus connaissaient, car les deux esprits ne parlaient maintenant plus que d’une voix.
Quant à Pivrak… Les siècles passèrent, son corps s’épuisa. Il se faisait toujours appeler sous le titre de Pin par son peuple, gardant son nom en privé, mais le véritable Pin s’était endormi si profondément qu’il n’était plus possible de le réveiller.
Et sans la conscience du véritable esprit, la magie qui maintenait son corps, s’épuisait.
Sachez-le, ô, mes amis : Pin tente de nous cacher sa fin. Sachez qu’il lutte. Il cherche à reculer le jour où son corps cédera définitivement.
Ses jours sont comptés, et cela, Bryone le sait. Niché au cœur de la Dame, sa faim millénaire apaisée dans les bras de la déesse, Bryone fomente avec patience sa revanche.
Car le jour où Pin ne sera plus, Bryone reviendra.
Lorsque Carnyx acheva son récit, un bref silence s’installa. Mais il fut bientôt rompu par les applaudissements enthousiastes de David.
└ C’était incroyable. ┐ dit-il avec sincérité en posant les mains sur ses genoux. └ J’avais vraiment l’impression d’y être.
– Merci, j’essaie de faire honneur à ma Dame. ┐
Carnyx se leva et se dirigea vers Pandoran, toujours assise, les jambes croisées. Elle releva légèrement le menton lorsqu’il s’approcha.
└ Et vous, ma chère ? Qu’avez-vous pensé de mon modeste conte ? ┐ fit-il en s’inclinant légèrement, dans une modeste révérence. └ Ce ne sont que les mots d’un étranger, mais j’espère qu’ils ont su transmettre des échos de la beauté et la complexité de l’histoire de votre peuple.
– J’ai été… agréablement surprise. ┐ admit-elle. └ Ce n’était pas parfait, un peu daté, mais c’était un bel hommage. Le peuple d’Yphen mérite sa réputation, vous êtes effectivement d’excellents conteurs.
– C’est un honneur de recevoir votre approbation. ┐
Derrière eux Nephos leva les yeux en tirant la langue, mimant une grimace de dégoût. David pouffa, appréciant la moquerie. Plus les heures passaient, et plus les minauderies de Pandoran l’agaçaient.
Lorsque Carnyx revint vers le groupe après quelques mots échangés avec la jeune femme, David l’interpella :
└ Donc, nous allons escorter Shanun et sa sœur jusqu’au village de la Dame Bryuère ?
– Pas exactement. Nous passerons non loin de Mirthalen, mais nous ne nous y rendrons pas. Nous les laisserons au point le plus proche de notre route.
– Oh… ┐ fit David, déçu. └ Mais… tu penses que nous pourrions nous y arrêter ? Si ce n’est pas trop loin, peut-être faire une halte ? ┐
Il avait prononcé ces mots avec espoir, et Carnyx, surpris par sa demande, fit mine d’y réfléchir.
└ Ma foi, nous accomplissons cette mission pour toi et ton peuple. Si tu estimes que nous pouvons nous offrir un jour de pause…
– Mon peuple est entre de bonnes mains avec Adrepo et Nenia. ┐ répondit David. └ Et puis… je crois que j’ai envie de voir cette Dame. ┐
Carnyx sourit. Il avait compris que David, au-delà de l’histoire, était aussi intrigué par les Dames depuis leur discussion dans les cavernes d’Âme.
Sa curiosité était naturelle, surtout s’il portait en lui un lien de sève avec elles.
└ Et bien dans ce cas, c’est acté. Nous ferons une petite pause à Mirthalen. ┐
Puis, lorsque Pandoran n’écoutait plus, il se pencha vers David et ajouta à voix basse :
└ Alors, tu as hâte de rencontrer ta grand-tante ?
– Pfft. ┐
Après le conte, la fatigue tomba et ils ne tardèrent pas à installer leurs couchages. La journée avait été longue et éprouvante pour tous et le temps des discussions s’était achevé.
Ils dormaient depuis un moment lorsque David se réveilla.
Rhaen venait de bouger contre lui, et son léger ronflement, directement dans son oreille, l'avait tiré du sommeil.
Profitant que Rhaen a changé de position, permettant à David de pouvoir s’éloigner sans réveiller le jeune homme, ce dernier se leva. Un besoin pressant se faisait sentir. Il s’éloigna du camp, veillant à ne pas dépasser la limite magique, puis se soulagea.
Il remontait son pantalon lorsqu’une voix s’éleva dans l’obscurité :
└ J’ai beau nourrir peu d’affection pour le prêtre de Matière, il faut reconnaître qu’il manie fort bien les mots. ┐
David se retourna aussitôt. Perché dans un arbre, penché en arrière, la tête à l’envers, Lucus l’observait, un immense sourire acéré fendant son visage.
└ Même si, cela est étonnant, je le sais, je dois avouer que les histoires d’esprit scellés ne sont guère mes préférées.
– Toi ! ┐ siffla David à voix basse. └ Tu peux pas me laisser en paix ? Et sérieusement, tu es obligé de venir me voir à chaque fois que je vais me soulager ?
– Allons, allons… ┐ répondit Lucus d’une voix chantante. └ Et se priver d’un tel spectacle ? Ce serait un crime. ┐
Il se redressa, disparut, puis réapparut à côté de David. Celui-ci grimaça en faisant un pas de côté.
└ Qu’est-ce que tu me veux ? Si c’est pour tenter de reparler du marché…
– Oh ! Je venais simplement saluer mon très cher ami. ┐ s’exclama Lucus en se collant à David, le bras posé sur son épaule, tandis que son corps lévitait comme s’il ne pesait rien. └ Je prends notre relation très à cœur, vois-tu. Premier ami depuis mon grand retour sur la scène du monde… et ne dit-on pas qu’une amitié doit être entretenue, nourrie de nouvelles régulières ?
– Et dire que j’espérais qu’il soit déjà loin… ┐ marmonna David.
Lucus gloussa. Il relâcha David et s’envola pour se poser sur une branche. Il croisa les jambes avec élégance, s’éclaircit la gorge, puis reprit :
└ Cependant, je porte aussi un message de la plus grande importance ! Vois-tu, j’ai été mandaté par mon très cher Unam, qui souhaitait te glisser quelques mots. Il est un peu timide.
– Qu’est-ce que…
– Tu as sans doute remarqué que mon adorable rejeton s’est trouvé une tanière fort confortable dans le sac de ton compagnon ? Bien sûr, le choix de sa nouvelle résidence lui appartient, un parent doit laisser son enfant prendre son envol ! ┐ s’exclama Lucus. └ Même si, entre nous, c’est tout de même une belle faute de goût. Ce cuir usé empeste les plantes.
– Je ne veux pas être mêlé à ça… Si c’est pour nous espionner…
– Oh, point du tout ! ┐ protesta Lucus en portant une main à son cœur. └ Simplement… ton ami confie souvent son sac à l’un de vos camarades. L’efflanqué au regard sombre. Peu délicat, celui-là. S’il pouvait s’abstenir de tout contact avec ce navire, Unam lui en serait fort reconnaissant.
– Quoi ? Tu parles de Nephos ?
– Oui. Unam n’aime pas être porté par ce serviteur là. Il manque de délicatesse. Et vois-tu, malheureusement, lorsque son navire tremble trop, mon petit a le mal de sac.
– Le mal de… quoi ? Hé attends reste là— ┐
Lucus éclata d’un rire cristallin, fit une révérence exagérée…
… et disparut.
<3
Bienvenue dans ma modeste échoppe 🥰
Je me suis dis que ça vous intéresserait, c'est un exercice que je fais depuis quelques temps <3
Ceux là je les ai fait juste avant le chapitre sur Lucus.
On peut voir que j'avais déjà quelques petites idées, les cristaux, les deux p'tits feux-follets ( c'était censé être un couple qui se fait un calin ), etc. Le premier dessin, c'était une idée de David ou de Lucus heureux de retrouver l'extérieur.
Bref on est pas à l'abri de voir ces p'tites idées utilisées ici ou là dans l'histoire mais voilà. Backstage x)
Alors, quelles sont vos planches préférées ?
( La numérotation c'est pas leur ordre de création ou de lecture, c'est juste pour vous aider pour répondre à la question aha )
Lucus~
Parce qu'un mois de mai sans sirène n'est pas un vrai moi de mai n'est ce pas ? 🩵
C'était un dessin assez chouette à faire, j'adore expérimenter comme ça tout en restant quand même dans ma zone de confort, ça me détend.
Les trois Grands Divins.
Votre énergie mérite mon respect, mais vous ne tarderez plus à flancher.
Vous redonner la liberté est une nécessité si je ne veux point m’encombrer de macchabées.
Bien qu’une compagnie éternelle pourrait me plaire, les corps et les squelettes, écouter, ne font guère. Il se trouve qu’ils manquent de conversation. Et ne peuvent apprécier mes douces chansons.
Voilà pourquoi, pour vous aider à sortir, voici une petite ritournelle qui vous fera réfléchir.
Doubles saisons pour tant de lunes, Chacune est réelle dans les coutumes. Mais seulement lune est providentielle. Celle qui, entière, éclaire le ciel.
Self-portrait
Petite tentative d'auto-portrait~ J'espère que ça vous plaira !
Porte du père, ou celle de l’amant ? Famille ou amour ? Choix déchirant. Porte d’Automne, Porte de Printemps L’une ment-elle, l’autre vraiment ? Au fond du trou ou vers le ciel, Choisissez la route qui vous appelle.
Les couleurs de Rituhëll ✨
Le lendemain, le groupe s’était rapidement mis en branle. Aylin était partie avec le chariot aux aurores, après une longue discussion durant laquelle Carnyx avait semblé tenter de l’écraser sous le poid des consignes et des recommandations.
Il lui avait également confié un parchemin sur lequel il avait écrit son rapport retraçant tous les événements jusque maintenant, afin qu’elle puisse le confier à Adrepo.
└ Les corneilles ont déjà dû lui dire que nous avions atteint les limites de nos terres, mais ça me fera ça de moins à lui résumer quand nous rentrerons. ┐ avait-il conclus en tapotant l’épaule de la jeune éclaireuse.
Cette mention de corneilles avait intrigué David, qui en avait aussitôt touché quelques mots à Gaïtin. Il avait déjà vu Carnyx en compagnie d’une corneille, mais il ne s’était pas posé beaucoup de questions jusqu’alors, imaginant qu'il s'agissait de son animal de compagnie.
└ Les corneilles sont au service d’Adrepo. ┐ répondit Gaïtin en terminant de serrer son paquetage avec un lanière de cuir avant de se redresser. └ A chaque mission, il envoie ses corneilles pour suivre Carnyx. – Pourquoi ? – Je ne saurais pas te dire. Peut-être parce que c’est le Gardesprit de Hedera, et que ça le rend important ? En tout cas, elles leur servent de messager. Selon Carnyx, Adrepo comprend tout ce qu’elles disent. ┐
David hocha la tête. C’était un peu étrange, mais pas plus que tout ce qu'il avait pu voir dans le Creux.
└ Mais elles ne sont plus là. Comment peuvent-elles suivre Carnyx sans entrer dans les grottes ? – Elles ne le font pas. ┐ fit ce dernier en les rejoignant.
En entendant son nom résonner, Carnyx avait décidé de se joindre à la conversation.
└ Certains villages savent que les corneilles sont des animaux liés à Adrepo, alors ils les chassent et les tuent pour ne pas être « espionnés ». ┐ expliqua-t-il en roulant des yeux, trouvant visiblement la situation absurde.└ C’est pour ça que notre Lune leur interdit de s’aventurer sur les terres qui n’appartiennent pas à Yphen. Il n'a pas envie de retrouver ses petites protégées criblées de flèches. – Oh. Pauvres bêtes… – Pauvres bêtes, pauvres bêtes… Tout est relatif. Ce sont de chouettes compagnes de voyage, mais aussi de vilaines cafteuses qui n'hésitent pas à me trahir quand je fais des bêtises. ┐ plaisanta Carnyx en s’éloignant. └ Je vais apprécier nos quelques jours de liberté, croyez-moi. Sur-ce, assez tardé. Mettons-nous en route. ┐
Carnyx avait raison lorsqu’il avait supposé que le Damhän, la bête sacrée qui les avait guidés jusque là, ne passerait pas dans les couloirs étroits qu’ils allaient traverser.
Même sans le chariot, elle n’aurait jamais réussi à faire le voyage en dehors du sentier officiel. Certains chemins étaient assez étroits, des pierres rendaient le sol instable et peu agréable à pratiquer. Et David avait l’impression qu’ils s’enfonçaient sous terre au lieu de se diriger vers une sortie.
Gaïtin menait le pas, attentif aux moindres dangers qui pourraient venir de devant, tandis que Carnyx ne lâchait pas ses cartes, attentif et méticuleux. Selon lui, ils avaient un très long détour à faire. Nephos pour ça part peignait des symboles sur les murs pour marquer les endroits où ils étaient passés.
David surveillait leurs arrières, mais il devait bien avouer qu’il se sentait un peu inutile. Heureusement que Rhaen lui tenait compagnie. Et la présence du plus jeune l’aidait à relativiser sur sa propre utilité dans l’organisation du groupe.
└ C’est impressionnant tous ces cristaux. ┐ murmura David en avançant.
Les grottes étaient constellées de cristaux à la lumière pure et chaleureuse, qui éclairait les passages par leur simple existence, donnant un aspect magique et rassurant aux lieux.
Il y en avait beaucoup dans le Creux, et David s’était habitué depuis longtemps à leur existence. Ils lui rappelaient souvent les récoltes que faisaient les veilleurs du village de Söl, qui les utilisaient pour s’éclairer et effrayer leurs ennemis. Ils avaient de la peine à s’en procurer, car ils étaient de plus en plus rares sur leurs terres, mais ici ils étaient particulièrement nombreux.
└ Oui ! Ils sont si jolis ! ┐ répondit Rhaen avec un sourire rêveur. └ Depuis que nous vivons à Yphen, je me sens rassuré par leur présence. Il n’en restait que peu dans le village où je suis né. – Tu étais rassuré par leur présence ? Pourtant, là d’où je viens les Aytrus ont peur des cristaux. Les guerriers de mon village les incrustaient dans des bijoux et sur leurs armes pour les effrayer. ┐
Rhaen fit aussitôt une grimace en frissonnant. Il demanda avec un regard qui trahissait toute l’horreur que lui inspirait cette idée :
└ Ils prennent les cristaux ? Ils les utilisent ? Mais… mais… – Oui. Ils les récoltent et les gardent jusqu’au moment où ils finissent par s’éteindre. ┐
Rhaen s’écarta aussitôt de David, qui devant sa réaction ajouta sans attendre :
└ Ne t’en fais pas, je ne les ai jamais touchés. Et heureusement, j’ai cru comprendre qu’ils étaient sacrés pour vous. – Oui. ┐ fit Rhaen en soupirant de soulagement, tout en restant néanmoins à bonne distance de David. └ Ce sont des cadeaux du Grand Divin Âme pour purifier le Creux. On dit qu’ils poussent là où Âme a posé sa main. – Des cadeaux de qui ? – Du Grand Divin Âme. C’est l’un des trois Divins qui ont créé le monde. Le Creux est la demeure de Matière, mais comme Âme et Matière s’opposent sans cesse, quand les esprits favoris de ce dernier ont été vaincus Âme en a profité pour s’infiltrer dans ses terres. Les plus gros cristaux, ceux que l’on retrouve sur certains Gwardus sont là pour les garder scellés. – Hum, je crois que je comprends vaguement. ┐ répondit David, qui imaginait sans peine que les Gwardus devaient être les immenses créatures figées, semblable aux carcasses abandonnés, qui avaient des cristaux qui leur poussaient dessus.
Il ne voyait rien d'autre qui aurait pu correspondre à la description.
└ Les Cristaux sont autant appréciés que détestés. Ils nous éclairent et nous protègent d'eux. ┐ continua Rhaen, sans lui laisser le temps de lui demander plus de précisions. └ Mais comme ils repoussent la magie du Creux, ils nous font du mal si on les touche. – Ils vous font mal ? Comment ça ? – Même si nous sommes sensibles à la magie du Creux et que nous devons nous en protéger avec les turvenä, elle coule quand même dans nos veines. Nous descendons de ceux qui servaient les esprits de Matière, leur lien perdure en quelque sorte en nous. C’est ce que te disait Carnyx l’autre jour. – Et comme Matière et Âme ne s’aiment pas… – Voilà. ┐ approuva Rhaen. └ Certains disent même que nous serons maudits par Âme si nous nous approchons trop de sa magie. C’est un sujet très sensible, et certains de nos aînés le considèrent comme tabou. – Quel plaisir. ┐
Rhaen fit un petit rire nerveux. Il regarda les cristaux avec envie et ajouta doucement :
└ Mais c’est vrai que des bijoux qui sont faits avec, ce doit être très joli. – J’ai vu pire. – Peut-être que j’aurais aimé voir ça. ┐ sourit Rhaen. └ Cependant, qu’il y ait autant de cristaux ici n’est pas très rassurant. Je ne comprends pas pourquoi Âme aurait pris possession de ces grottes. – Peut-être qu’elles étaient faciles à revendiquer ? Si personne n’y va jamais… – Oui, peut-être ? J'aime bien cette idée. ┐
└ Droite ou gauche ? ┐ demanda Gaïtin, s’arrêtant brusquement devant une intersection.
Voilà plus d’une heure qu’ils marchaient, s’enfonçant toujours plus profondément dans les cavernes. Ne répondant pas tout de suite, Carnyx fronça les sourcils en scrutant ses cartes avec attention. Gaïtin s’approcha et jeta un coup d’œil au-dessus de son épaule, mais, ne sachant pas lire, il ne put observer qu’un enchevêtrement de lignes et de symboles incompréhensibles.
└ Merde… ┐ répondit finalement Carnyx. └ Il ne devrait pas y avoir d’intersection ici. – Quoi ? – D’après mes calculs, on devrait être dans un couloir extrêmement long qui remonte vers une caverne reliée au chemin d’origine. ┐ expliqua Carnyx en se massant la tempe d’un air préoccupé. └ Merde. Ai-je fait une erreur ? ┐
Rhaen hoqueta, attirant l’attention sur lui. Il était pâle et se tenait en retrait, les yeux écarquillés.
└ Carnyx, tu crois qu’on est… dans l’une des… ? ┐ demanda-t-il d’une voix tremblante, n’osant pas achever sa question.
Carnyx grimaça en réponse. Il posa la main sur le mur et ferma les yeux. Il faisait régulièrement cela pour écouter et surveiller la magie alentour.
Une faible lueur éclaira la paroi avant de s’éteindre, et il resta ainsi plusieurs secondes, concentré. Le silence sembla s’étirer, interminable, jusqu’au moment où il se tourna enfin vers eux, la mâchoire serrée.
└ Ce n’est pas juste une erreur de cartes. Tu as raison Rhaen, j’ai l’impression que nous sommes sur un chemin aléatoire. – Un chemin aléatoire ? ┐ répéta David, perdu. └ C’est quoi, ça ? – Je te l’ai dit hier. C’est pour ça qu’on reste toujours sur l’itinéraire officiel. L’ignorer peut être fatal. Hors des sentiers battus, les cavernes changent constamment. Elles sont comme… vivantes. J’ai organisé notre itinéraire à partir des couloirs répertoriés comme stables, mais… ┐
Il laissa sa phrase en suspens. Le voir aussi inquiet n’était pas du tout rassurant, et David sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Un silence lourd et oppressant emplit les lieux. Ils paraissaient soudainement bien sombres et menaçants. Rhaen, les mains tremblantes, se mordilla nerveusement la lèvre en murmurant :
└ Si on continue… on va se perdre encore plus. On aurait peut-être du faire comme Aylin et rentrer. ┐
Nephos s’approcha de lui et posa une main sur son épaule, tentant de le rassurer.
└ Rhaen, calme-toi. Ça va aller. ┐
Rhaen hocha faiblement la tête. Ses yeux passaient d’un tunnel à l’autre, incertain. David capta son regard et les rejoignit. Sur le chemin, Nephos lui avait confié que Rhaen avait peur des espaces clos. Bien qu’il ait jusque-là réussi à la contrôler, persuadé qu’il en était capable, la nervosité gagnait du terrain à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le réseau de cavernes.
└ Peut-être qu’on devrait revenir en arrière… suivre les peintures que tu as faites, Nephos ? ┐ murmura Rhaen.
David sentit une vague d’inquiétude le submerger. Bien qu’il comprenne la peur de Rhaen, son instinct lui disait que ce n’était pas une bonne idée.
└ On ne doit pas se précipiter. ┐ lui répondit-il doucement. └ Carnyx cherche une solution. Laissons-le réfléchir, il connaît ces grottes. C’est notre guide, on suit ses ordres. – Oui, je fais de mon mieux petiot. ┐
Carnyx soupira, baissant ses cartes, l’expression plus sombre que jamais. Il jeta un dernier regard circulaire, agacé et frustré. Mais soudain, un bruit sourd retentit. Il provenait de l’un des tunnels et fit sursauter tout le groupe. Le bruit résonna dans les galeries avant de disparaître aussi rapidement qu’il était arrivé.
└ Qu’est-ce que c’était ? ┐ demanda Gaïtin.
Personne ne répondit. Le bruit s’était tu, et un silence lourd s’était de nouveau installé.
└ Un éboulement, peut-être ? ┐ suggéra David. └ Je ne sais pas pour vous, mais je trouve que l’endroit n’a pas l’air très stable. – Et si ça se reproduit ? ┐ pâlit Rhaen. └ Et si on se retrouvait dans une impasse ? Et que ça nous bloque derrière ? ┐
Carnyx fronça les sourcils, ouvrant la bouche pour répondre, mais à ce moment, une voix venant du tunnel à droite se fit entendre. Elle était faible, presque imperceptible, et pourtant tout le groupe se figea.
└ Vous… ┐ demanda Nephos, inquiet, en faisant quelques pas en avant en direction du bruit. └ Vous avez entendu ça ? – C’est peut-être un écho ou une illusion sonore. Ou même un esprit. ┐ répondit calmement Carnyx. └ Je vais voir, restez près de moi. ┐
Il s’avança vers l’intersection, plissant les yeux pour observer les deux chemins. Mais contrairement aux autres, Rhaen ne le suivit pas. Il fit un pas en arrière. David l’entendit et se tourna brusquement vers lui, tendu.
└ Rhaen, ne t’éloigne pas. ┐
Mais il ne l’écouta pas. Rhaen fit aussitôt demi-tour et s’enfuit. David hésita un instant, puis, dans un élan de panique, se lança à sa suite sans réfléchir davantage.
David se mit rapidement à la poursuite de Rhaen. En le voyant disparaître, englouti par l’obscurité des cavernes, il sentit la peur l’envahir. Mais elle ne dura que peu de temps, car Rhaen réapparut aussitôt dans son champ de vision. Il s’était arrêté et regardait frénétiquement autour de lui, l’air paniqué.
└ Rhaen ! On ne doit pas se séparer, on doit retourner vers les autres ! ┐ s’exclama David en tentant de lui prendre le bras.
Mais Rhaen s’extirpa agilement. Il continuait de scruter autour de lui, touchant les murs avec désespoir.
└ Ils auraient dû déjà être là ! Je ne les trouve pas ! ┐ gémit-il. └ Les peintures de Nephos ont disparu ! Comment on va faire pour rentrer ? – RHAEN ! ┐
David cria d’une voix forte, faisant presque trembler les murs de la caverne. Aussitôt, Rhaen s’arrêta et le fixa d’un air paniqué, ses yeux immenses formant deux grandes billes appeurées.
└ Je… je suis désolé… – Bon. Maintenant, tu viens. ┐ gronda David en lui prenant la main, ne lui laissant cette fois aucun moyen de s’extirper de sa poigne. └ C’est en te séparant du groupe que tu te mets en danger. Carnyx te l’avait pourtant expliqué. ┐
Rhaen hocha doucement la tête. David sentait qu’il tremblait et s’en voulait d’avoir haussé la voix, mais il savait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Il le tira à la suite, retournant sur leurs pas pour retrouver le groupe.
Mais ils n’atteignirent jamais l’intersection. Le couloir avait changé. Ils se rendirent rapidement compte qu’ils étaient perdu, et s’arrêtèrent. Le chemin aléatoire s’était encore modifié.
└ Merde. – C’est ma faute. ┐ gémit Rhaen, la voix brisée. └ Je suis désolé. J’ai paniqué et… – Carnyx n’aurait pas dû te laisser le choix. Il aurait du te forcer à rentrer avec Aylin. ┐ siffla David. └ Mais le mal est fait. ┐
Rhaen baissa doucement la tête, honteux. David lui serra la main, sa présence chaude le rassurant légèrement, et il frissonna. Ils étaient désormais seuls, mais au moins, ils l’étaient ensemble.
└ On n’a pas le choix. ┐ fit David en fouillant dans son sac pour vérifier son contenu, s’assurant d’avoir toujours quelques vivres et de l’eau. └ On va continuer à avancer et espérer retrouver les autres à un moment où à un autre. – On va tous mourir. – Très encourageant, merci. ┐
Nephos n’avait pas immédiatement remarqué la fuite de Rhaen. Le bruit l’avait intrigué, et plongé dans ses pensées, il avait suivi Carnyx et Gaïtin les sourcils froncés.
Aucun des trois n’avait entendu ou vu David partir à la poursuite de Rhaen. Carnyx et Gaïtin étaient bien trop avancés dans le passage d’où venait le bruit, tandis que Nephos tentait désespérément de mettre la main sur le souvenir qui lui échappait.
Cette étrange voix qu’il avait entendue au loin, il était certain d’en avoir entendu une semblable quelque part. Mais impossible de se souvenir où. Un esprit, peut-être ? Ce doute le rendait irritable.
Carnyx, sans un mot, s’était enfoncé plus profondément dans le couloir sombre. Nephos le suivit du regard, scrutant ses mouvements, quand il s’arrêta soudain.
Carnyx se baissa alors en touchant le sol de la paume de sa main. Il resta ainsi quelques secondes, les doigts dans la poussière. Puis, lentement, il leva la main et l’examina. Nephos aperçut alors de la cendre bleutée qui brillait sur le bout de ses doigts.
└ Demi-tour. ┐ fit Carnyx d’une voix ferme, se redressant d’un coup.
Il s’essuya la main sur son pagne, une expression grave sur le visage.
└ On prend l’autre chemin. – Quoi ? Pourquoi ? – Cendre de feu-follet. ┐ répondit simplement Carnyx en s’éloignant d’un pas rapide. └ Ce sont des esprits d’Âme qui aiment tendre des pièges aux hommes. Si nous le suivons, nous sommes morts. – Je ne connaissais pas ces esprits. ┐ fit Gaïtin.
Carnyx hocha la tête. Il avait autant l’air sûr de lui qu’agacé et inquiet pas la présence de cet esprit. Le regarde sombre et les bras croisés, il se mordillait la lèvre en tapant nerveusement du pied.
└ Ils ne sont pas originaires du Creux. Mais à ce qu’il paraît, il y en a dans le bois sacré. Nous avons perdu quelques gardes ainsi. Ils les attirent et… Bref, il arrive parfois que l’on retrouve des squelettes dans les bois. ┐
Les mots frappèrent Nephos de plein fouet. Il se souvenait maintenant où il avait entend une voix semblable. C’était effectivement quand il avait été affecté à la garde de l’entrée du bois sacré. À l’époque, la voix l’avait intrigué, mais il s’était forcé à n’y prêter aucune attention. Il était resté immobile, fidèle à son poste, motivé à prouver sa valeur. Mais maintenant, il comprenait qu’il l’avait échappé belle.
└ Où sont Rhaen et David ? ┐ demanda soudainement Carnyx, ses yeux scrutant le couloir sombre à la recherche de leurs compagnons.
Cette simple question fit l’effet d’un coup de tonnerre. Les deux plus jeunes du groupe avaient disparu.
Nephos se tourna brusquement, ses yeux cherchant son frère dans l’obscurité. Rien. Aucun signe de lui. Pas un bruit, pas une silhouette. Seulement son absence.
Nephos se précipita aussitôt en arrière, sans laisser le temps à Carnyx et Gaïtin de comprendre. Il courut sans relâche, suivant les peintures qu’il avait laissées derrière lui, espérant qu’elles l’aideraient à retrouver Rhaen et David.
Mais au fur et à mesure qu’il avança, le tunnel devint de plus en plus étrange, se tordant sous ses pas comme s’il tentait de changer, mais peinait à suivre son rythme. Les symboles qu’il avait peints sur les murs devenaient parfois soudainement invisibles avant de réapparaître. Il s’arrêta et l’effet se dissipa. Toujours aucune trace de ses compagnons. Pas un son. Pas une respiration.
Personne.
Rhaen… David… Où étaient-ils ? Nephos sentit l’angoisse remonter le long de son dos, dans un frisson qui lui glaça le sang.
└ RHAEN ! DAVID ! ┐ cria-t-il une nouvelle fois, d’une voix éraillée tant sa gorge était asséchée par les tentatives précédentes.
Mais rien ne répondit. Pas de Rhaen, pas de David, juste la caverne noire autour de lui. Nephos inspira pour reprendre son calme et se remit en marche, suivant ses peintures qui étaient réapparues.
Il s’arrêta à nouveau en entendant un bruit. Il était faible, presque inaudible, mais Nephos tourna aussitôt la tête, les sens en alerte. Il s’agissait de bruits de pas.
└ Rhaen ! RHAEN ! Je suis là, je vais te sauver ! ┐ s’écria-t-il en s’élançant avec espoir dans leur direction.
Puis soudain, il aperçut deux silhouettes. Petit à petit, elles devinrent plus nettes et l’espoir quitta le cœur de Nephos. Il s’agissait de Carnyx et Gaïtin.
└ Merde. – MERDE ? TU NE CROIS PAS SI BIEN LE DIRE ! ┐ hurla Carnyx avec fureur, le rejoignant d’un pas rapide et énervé. └ Tu es inconscient ! Qu’est-ce qui t’a pris de nous semer ?! Tu aurais pu te perdre toi auss— – On s’en fiche de moi ! On n’a toujours pas retrouvé Rhaen ! RHAEN ? RHAEN, TU M’ENTENDS ? ┐
Carnyx l’attrapa brusquement par l’épaule. D’un geste rapide, il le poussa contre le mur avant de lui asséner un coup violent dans le visage. Nephos tenta de répliquer, mais Carnyx le bloqua aussitôt, le maintenant par la gorge en lui montrant les dents.
└ Tu te souviens des règles que l’on a établies ? NE JAMAIS SE SÉPARER. Tu m’avais assuré que tu la respecterais, alors ne recommence pas sinon te perdre dans les cavernes ne sera pas ton plus gros problème. ┐ siffla Carnyx avant de le relâcher.
Nephos cligna des yeux, secoué par cette réaction violente. Il avait compris la gravité de la situation, mais l’angoisse avait pris le dessus. Il se massa la gorge, tandis que Carnyx continua :
└ Bon sang. J’aurais jamais du accepter de vous laisser me suivre. Tu imagines si le couloir avait changé pendant que tu courais comme un idiot ? Deux idiots perdus ne te suffissent pas, tu en veux un troisième ? – Alors, qu’est-ce qu’on fait ? ┐ rétorqua-t-il. └ On retourne à l’intersection et on attend qu’ils reviennent ? Ou on part à leur recherche ? Rhaen n’est pas bête, ils vont marquer les couloirs où ils passeront. Nous pouvons chercher les traces et tenter de les rejoindre. ┐
Carnyx leva les yeux au ciel, agacé.
└ On ne va rien faire du tout. On continue. Maintenant que j’ai une idée de la magie à l’œuvre et que j’ai pu la sentir, je devrais être capable de repérer les bons chemins mais seulement si on garde un cap clair. Vous avez juste à me suivre et— – Quoi ? Tu veux les abandonner ?! – Je préfère deux morts que quatre. Espérons juste qu'ils parviendront à s'en sortir. ┐
Nephos se figea. Les mots semblèrent lui faire l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Son visage se tordit de colère tandis qu’il poussait Carnyx pour s’éloigner de lui.
└ Fait comme tu veux. Moi, je vais continuer à les chercher, avec ou sans vous. ┐
Il tourna les talons, prêt à repartir. Carnyx souffla longuement, agacé, avant de faire un signe à Gaïtin. Ce dernier se faufila dans le dos du jeune sylène, et sans lui laisser le temps de comprendre, l’assomma d’un coup sec.
└ Plus jamais j’accepte d’emmener des mômes en mission. ┐ murmura Carnyx, se penchant sur Nephos pour vérifier son état. └ Allons-y. ┐
Gaïtin acquiesça, soulevant Nephos sans difficulté avant de le mettre sur son épaule et de suivre Carnyx.
David et Rhaen avançaient dans les cavernes, sans réellement savoir s’ils s’éloignaient ou s’approchaient de la sortie. Ils étaient totalement perdus. Rhaen s’accrochait au bras de David pour se rassurer, refusant de le lâcher lorsqu’ils marchaient.
David, quant à lui, gardait les yeux fixés sur les murs, cherchant des repères, n’importe quel signe qui leur signalerait un chemin sûr. Il avait l’espoir de retrouver un couloir marqué par les symboles de Nephos.
Comme ce dernier l’avait prédit, Rhaen n’avait pas tardé à suggérer de marquer les murs à leur tour. Avec sa peinture pour le visage, celle avec laquelle il dessinait les petites feuilles sur ses joues et son front, Rhaen s’était mis en tête de dessiner des flèches pour indiquer les couloirs qu’ils avaient pris et la direction dans laquelle ils avançaient.
La peinture était un peu trop transparente et il n'en avait pas beaucoup, mais ils n'avaient rien d'autre.
└ Je n’aurais jamais pensé à faire des flèches. ┐ avait songé David, qui devait bien avouer que Rhaen ne s’en sortait pas si mal.
Soudain, au bout d’un couloir étroit, une étrange lueur bleue apparut. Elle disparut aussitôt, comme si elle était en mouvement et s’était cachée. Mais les deux jeunes hommes avaient eu le temps de la voir. David s’arrêta, les yeux écarquillés.
└ C’était quoi ? ┐ murmura-t-il, se demandant si la source de cette lumière pouvait les entendre. └ Tu l’as vue, hein ? ┐
Rhaen hocha lentement la tête. Il avait peur, mais son regard était aussi celui qu’il avait lorsqu’un sujet l’intriguait.
└ Au vu de la quantité de cristaux dans les grottes, ces lieux ont forcément un lien avec Âme. ┐ répondit-il doucement. └ Et sa couleur-totem est le bleu, ça colle. – Tu penses que cet « Âme » est ici ? – Quoi ? Non ! Impossible. ┐ réagit aussitôt Rhaen. └ Mais un ou des esprits d’Âme, sans doute. – C’est dangereux ? Tu crois que ça peut nous attaquer ? ┐
Rhaen tremblait légèrement, et il se serra un peu plus contre David, tenant son bras comme si sa vie en dépendait, ses yeux scrutant toujours l’endroit où la lueur s'était manifestée.
└ Je ne sais pas. Je n’ai pas encore étudié ces esprits avec Hedera, alors c’est un sujet que je ne maîtrise pas. Je viens tout juste d’entamer l’étude des filles de Magie, tu sais ? – Euh, d’accord ? ┐
La lueur réapparut à cet instant, et sembla s’enfoncer dans le couloir, comme si elle les invitait à la suivre. Ils hésitèrent. David murmura :
└ Tu crois qu’on doit la suivre ? – C’est… c’est peut-être juste une illusion, mais… ça pourrait être un piège. Ou une aide. Je crois me souvenir d’une légende au sujet d’un esprit d’Âme qui aide les âmes perdues. – De toute façon, on n’a pas trop le choix sur la direction à prendre. On est dans un couloir. Soit on continue, soit on fait demi-tour. ┐
Rhaen ne répondit pas tout de suite, son regard scrutant la lumière mouvante à la recherche du moindre détail qui pouvait l’aider à comprendre ce à quoi ils avaient à faire. Puis il poussa un léger soupir, son visage tendu par l’incertitude.
└ Tu as raison. On n’a pas vraiment le choix. ┐ fit-il en levant la tête vers David. └ De toute façon, on ne peut pas être plus perdus que perdus. – C’est pas faux. ┐ rit nerveusement David. └ Si ça devient trop étrange, on rebrousse chemin, d’accord ? ┐
Rhaen acquiesça sans un mot. Cette lumière bleue qui semblait être leur seul guide dans l’obscurité pouvait autant être synonyme d’espoir que de désespoir.
Depuis combien de temps arpentaient-ils les cavernes ? Ni Rhaen ni David ne pouvaient répondre à cette question. Ils suivaient la lueur bleue au loin, avançant d’un pas prudent en se demandant s’ils avaient pris la bonne décision.
Cette dernière semblait bien décidée à les guider, mais sans pour autant vouloir se montrer. Elle restait toujours suffisamment loin pour qu’ils ne puissent voir que sa lumière.
└ Je me demande à quoi cet esprit ressemble. ┐ murmura Rhaen, tentant de garder son calme en alimentant sa propre curiosité.
À l’instant où il prononça ces mots, la lumière se dirigea vers un sentier étroit entre deux grandes pierres. Elle s’éloigna en accélérant subitement son allure. Les deux jeunes hommes échangèrent un regard.
└ C’est peut-être la sortie. ┐murmura Rhaen avec espoir, hochant la tête pour se convaincre lui-même.
Mais David n’en était pas aussi certain. Il s’arrêta un instant, son instinct lui murmurant que quelque chose n’allait pas. Mais il décida de l’ignorer. Ils n’avaient pas d’autre choix que de continuer. Rhaen ralentit le pas, ses yeux errant sur les parois de plus en plus compressées.
└ David… ce… c’est trop étroit…. ┐ mumura-t-il, la voix tremblante. └ Je peux pas… – Ferme les yeux et laisse-moi te guider. ┐
Rhaen hocha doucement la tête et accepta sa main tendue. Ils avancèrent lentement, se sentant de plus en plus oppressés au fur et à mesure qu’ils pénétraient plus profondément dans ce passage étroit.
L’épaule de David lui faisait mal tandis que sa main serrait celle de Rhaen, qui marchait derrière lui. Ce n’était pas une position confortable, mais il n’avait pas le choix.
└ Il faut continuer. On est au bout, le passage s’élargit devant moi. ┐ fit David, tentant de rassurer Rhaen.
À cet instant, il ne regardait pas où il marchait. Et avant qu’il ne puisse en dire davantage, David se sentit basculer. Il n’y avait plus de sol devant lui, mais un immense trou.
Il tomba dans l’obscurité, emportant Rhaen avec lui. Ils dévalèrent une pente, se heurtant contre des rochers, dans un abîme sombre où leurs cris résonnèrent.
David lâcha un instant son bâton, qui dégringola avec eux, mais le rattrapa aussitôt. Il tenta alors de trouver une prise avec, tout en gardant la main de Rhaen dans la sienne. Le bout de bois se coinça dans une immense racine, stoppant brutalement leur chute.
David poussa un cri de douleur, ses bras lui donnant l’impression qu’ils allaient se disloquer, mais il tint bon et maintint sa prise. Ses yeux se fixèrent sur la gigantesque racine qui venait de les sauver, avant de se baisser vers Rhaen.
└ On va s’en sortir. Je ne te lâcherais pas. ┐ cria-t-il en tentant de tirer le jeune homme vers lui, ignorant la douleur qui résonnait dans son corps. └ Regarde, il y a un trou dans le mur. Essaye de l’atteindre ! Je vais te faire basculer pour t’en rapprocher. – Je… Je vais pas y arriver… c’est trop… ! ┐ balbutia Rhaen.
Mais David insista, se forçant à être ferme malgré la terreur qu’il ressentait :
└ Tu dois sauter ! Fais-le maintenant ! ┐
Rhaen prit une grande inspiration, et avec toute la force qu’il avait en lui, sauta. Il atterrit sous le passage et réussit à s’y hisser. Il se recroquevilla aussitôt, le souffle court et les larmes aux yeux. La peur était trop forte. Il était toujours dans cette position, le visage enfoui dans ses genoux, quand David parvint enfin à le rejoindre.
└ Ouah. On l’a échappé belle. ┐ fit ce dernier, en tentant de reprendre son souffle. └ Rhaen ! Ça va aller, on est en vie. – J’ai peur… – On va y arriver. Regarde y a un passage, je suis sûr qu’on peut rejoindre le reste des cavernes d’ici. ┐ fit David en tendant la main vers lui. └ Aie ! ┐
Rhaen releva aussitôt la tête. David se tenait le bras avec une expression douloureuse sur le visage.
└ Tu es blessé ?! – C’est bon. Ça va passer, allons-y.
– Laisse-moi regarder. J’ai… j’ai un petit baume dans mon escarcelle. Il apaise la douleur. ┐ insista-t-il, la voix tremblante, tentant de reprendre ses esprits. └ Où l’ai-je mis ? Zut, où est-il… là ! ┐
Sentant que Rhaen n’abandonnerait pas, David enleva sa tunique et s’assit à côté de lui. Il regarda ses manches, triste de constater qu’elles étaient déchirées, irrémédiablement abîmées par la chute.
Le pot de baume était minuscule, mais pourtant il suffit à recouvrir les épaules et les coudes de David, qui soupira aussitôt d’aise, sentant aussitôt la magie du médicament faire effet.
└ J’arrive pas à croire que l’on soit tombé dans un piège aussi gros. ┐ marmonna-t-il. └ Je suis désolé, Rhaen. C’est ma faute, on aurait pas dû suivre cette chose, et surtout j’aurais dû regarder où je mettais les pieds. – Tu m’as sauvé la vie. J’ose même pas imaginer si… tu crois que les guerriers disparus sont tous tombés dans ce trou ? Peut-être que leurs corps sont en bas… et s’il y avait d’autres trous ? – Je veux pas y penser. ┐ frissonna David.