« Aujourdâhui maman est morte. Ou peut-ĂȘtre hier, je ne sais pas. Jâai reçu un tĂ©lĂ©gramme » Albert Camus, LâĂ©tranger. Â
Tu es toujours lĂ , et je nâai pas reçu de tĂ©lĂ©gramme de qui que ce soit.
Tu es toujours lĂ , avec moi, parmi nous.
Mais câest comme si dĂ©jĂ , tu ne lâĂ©tais plus, dâune certaine maniĂšre. Une partie de toi est morte Ă mes yeux, et tu es dĂ©jĂ partiellement partie.
Je ne sais pas quel jour prĂ©cisĂ©ment tu as arrĂȘtĂ© dâĂȘtre toi ; ce que je sais est que je viens de le rĂ©aliser, que je te considĂ©rais dĂ©jĂ presque morte. Car câest lâĂ©vĂ©nement qui va arriver, pas aujourdâhui, pas demain, et mĂȘme dans quelques annĂ©es, peut-ĂȘtre. Mais qui va arriver, et qui a arrĂȘtĂ© ta vie telle quâelle Ă©tait, et qui a mis fin Ă toute perspective dâĂ©volution de projets en retraite.
Câest cet Ă©vĂ©nement qui a tout arrĂȘtĂ©, qui tâa dĂ©jĂ tuĂ©e.
Câest Ă partir du moment oĂč, couchĂ©e dans le canapĂ©, tu ne pouvais plus rien faire. OĂč tu as dĂ» petit Ă petit arrĂȘter de travailler pour te rendre Ă une sĂ©rie dâexamens mĂ©dicaux toujours sans plus de rĂ©sultats, jusquâau jour oĂč il a Ă©tĂ© clair que tu ne pouvais plus continuer de travailler. Le jour oĂč tu as dĂ», non pas tout mettre entre parenthĂšse, mais tout arrĂȘter. Car cela ne reviendra pas. OĂč tu as arrĂȘtĂ© de travailler, arrĂȘtĂ© tes activitĂ©s, arrĂȘtĂ© de tâoccuper de mamie pour tâoccuper de toi. Car tu nâavais plus le choix.
Car tu tâĂ©tais sĂ»rement oubliĂ©e, aussi, dans tout ça.
Mais ce nâest que de la survie, ce nâest quâun sursis que la vie tâoffre, et pourquoi elle ne te laisse plus vivre normalement le reste de tes jours au lieu de tâimposer ce sursis vide et douloureux ? Pourquoi ?
Tu nâas plus dâactivitĂ©, ta vie se rĂ©sume Ă ĂȘtre Ă la maison, sans pouvoir beaucoup bouger, car y ĂȘtre cela te plaĂźt mais faire des choses encore plus. Pas de perspective de voyage, pas de perspective de partage. Alors quoi ?
Oui, tout sâest arrĂȘtĂ©, et câest dĂ©jĂ la mort qui est lĂ parmi nous.
Tout sâest arrĂȘtĂ©, ou presque, mais la mort sâimpose dĂ©jĂ Ă nous, doucement, comme pour nous y prĂ©parer, peut-ĂȘtre.
Soudainement, elle mâa pris Papa, sans espoir dâau revoir. Violemment, elle nous a prises.
Cette fois elle se prĂ©sente Ă moi doucement, me susurrant peut-ĂȘtre de te dire au revoir, de te dire ce que jâai Ă te dire avant que tu partes. De rĂ©gler mes comptes avec toi. Elle me dit : "Eh, voilĂ , voilĂ ce que ça fait quand je prĂ©viens. Tu pensais que tu aurais prĂ©fĂ©rĂ© ça, hein ? Quand Papa est mort si brutalement et que tu te lâes pris en pleine face. Tu tâes dit que tu aurais prĂ©fĂ©rĂ© tây prĂ©parer, que tu nâaurais pas agi de la mĂȘme maniĂšre avec lui ? Eh bien voilĂ , je tâen donne lâoccasion. Ă toi de faire avec, maintenant. " Dit-elle avec nonchalance.
Mais voilĂ , mĂȘme si elle est lĂ , ce nâest jamais avec douceur que la mort arrive. Avec lenteur, oui. Avec douleur, aussi. La douceur nâest pas vraiment son amie. Enfin, elle lâa Ă©tĂ© avec Papa, finalement. Pas pour nous, mais elle lâa pris doucement dans son sommeil paisible, dans une ignorante quiĂ©tude, peut-ĂȘtre. Ou bien savait-il ? On ne le saura jamais. Mais avec douceur, oui, tu sembles lâavoir pris, Mort. Merci.
Câest comme si elle sâadressait Ă moi, comme  ça, directement, comme si je lâentendais presque souffler Ă mon oreille.
Elle est venue brutalement Ă moi, en prenant mon pĂšre, en le prenant paisiblement - infime rĂ©confort - et elle revient Ă moi, pour me prendre mon parent restant, lentement cette fois, douloureusement. Elle veut mâapprendre des choses, peut-ĂȘtre. Mort est mon enseignante. Mort a des choses Ă me transmettre. Ne pouvais-tu pas me laisser en paix un peu plus longtemps ? Laisser mes parents prĂšs de moi, pour les emmener dans la vraie paix, plus tardivement ?
Câest comme si elle Ă©tait un personnage Ă part entiĂšre de lâhistoire de ma vie, et mĂȘme plus que ça; un personnage, lui au moins, parfois sâabsente, parfois est en un autre lieu. Elle est une prĂ©sence silencieuse et permanente, elle est dans lâenvironnement, dans lâair. Tout se meurt. Toutes mes plantes, dâailleurs, meurent. Je porte la mort en moi. Elle est en mon esprit, bien trop prĂ©gnante.
Tous les espoirs, les joies, tu en fais quoi ? Viens-tu nous annoncer quâil faut que nous tentions dâen vivre de derniers ?
Pars, sâil te plaĂźt. Laisse-moi, laisse-nous, le temps dâen profiter. Rends ta prĂ©sence plus distante, avant de revenir le jour oĂč tu lâauras dĂ©cidĂ©. Pour la fin.
Mais le peux-tu seulement... La chimio, la non-vie, câest dĂ©jĂ toi, tout ça. Tu es dans tout ça. Tu es en lâessence de tout ce qui entoure notre quotidien maintenant; la chimio, le repos, le lit mĂ©dicalisĂ© au rez-de-chaussĂ©e, trĂŽnant dans la piĂšce de vie, quelle ironie. La douleur, la maigreur, les rides apparaissant avec la perte de poids, le visage tirĂ© et triste, les cheveux sans forme et qui sâĂ©parpillent. La voilĂ , la tienne, de forme. Toute cette douleur, toute cette laideur, toute cette lenteur, toute cette tristesse et toute cette agonie.
Tout a une fin, qui survient comme ça, quand on ne le veut pas. Certes, on ne le voudra jamais.
Tout a une fin, qui survient, on ne sait quand, il nây a pas de bon moment.
Tu marques la fin. Sans sens. Sans joie.