Jockum Nordström, Les animaux et nous
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Jockum Nordström, Les animaux et nous
Franz Gertsch, Bagatelle (Pestwurz) III, 2003 gravure sur bois imprimée sur papier japon Kumohadamashi
faire tache
"Végétal vigilant que le lichen, mais de la vigilance du rêve, et comme étranger à ce qui donne ordinairement matière à témoignages. Le vent, qui fait frissonner jusqu'aux mousses, n'agit d'aucune façon sur les lichens ; le gel ou la canicule, la sécheresse ou le déluge ne modifie ni leur forme ni leurs couleurs. Ils montrent une indifférence minérale. Mais leur nombre, leur ubiquité, le fait que, doué de longévité et biologiquement archaïques, à la fois algues et champignons, ils se rattachent à un temps antérieur à toute autre forme de vie, nous conduit à leur prêter une sorte de conscience, à voir en eux ce qui n'est rien, qui ne participe pas, mais qui fait tache, qui est là , prêt à éclore, à éclater de lucidité, de science ; lichens demain dénonciateurs, yeux dormants sous leurs paupières de gomme, lichens vieille promesse d'un éveil."
Pierre Gascar, Le présage, 1972
étincelles
très beau texte de l’artiste Guillaume Pinard
“Je ne sais plus ce que vaut l'hypothèse d'une vacance existentielle, d'une pratique flottante et invisible de l'écriture, du dessin, de la musique - que sais-je - dans un système où nous valorisons la moindre action par une demande d'adhésion immédiate. Je ne sais plus ce que vaut encore ce mouvement qui défendait l'idée d'une forme improductive et émancipatrice de la pensée, ce bond gratuit dans l'élaboration de la subjectivé, quand la précarité des intelligences est industrialisée et que toutes les productions artistiques, intellectuelles sont livrées aux services commerciaux des entreprises. Je ne sais plus ce que vaut une idée, une œuvre d'art, lorsqu'elle n'est même plus une marchandise, mais une simple donnée parmi toutes les autres, destinée - comme un mouchard - à capter, localiser, tracer l'attention d'un, d'une internaute dans l'océan des clics. Je ne sais plus ce que véhiculent les formes dans un catalogue soumis aux sondages populaires plus qu'à l'examen des contenus. Et pourtant, je n'aime rien tant que cet élargissement du visible, rien tant que l'exhalation des possibles et la multiplication des prescripteurs ; et j'ai toujours envie de participer. Alors quoi ?
Hélène Reimann (1893 Breslau/Pologne 1987 Bayreuth/Allemagne) était mère de sept enfants. Elle était marchande de chaussures. La schizophrénie l'a progressivement condamnée à faire des séjours répétés à l'hôpital psychiatrique. Il faudra la protection d'une de ses filles pour qu'elle échappe au plan Aktion T4 (campagne d'extermination d'adultes handicapés physiques et mentaux) de l'Allemagne nazie. À partir de 1949, Hélène Reimann fut définitivement internée dans l'hôpital psychiatrique de Bayreuth. Elle y passa la plupart de son temps à dessiner. Elle dessina tout ce dont elle était désormais privée et qu'elle ne voulait pas voir disparaître : des vêtements, des chaussures, des intérieurs, des meubles, quelques animaux, des portraits, des fleurs. Tous les dessins que nous connaissons d'elle ont été réalisés entre 1973 et 1987. Entre 1949 et 1973, le personnel de l'hôpital avait l'ordre de débusquer et détruire tous les dessins qu'Hélène Reiman réalisait et cachait sous son matelas, dans ces draps, sous son oreiller. Il faudra l'arrivée du professeur Bœker à la direction de l'établissement pour qu'elle puisse les conserver. Hélène Reimann a donc maintenu inlassablement - contre la coercition de l'institution dans laquelle elle était prétendument soignée - son travail de dessin pendant 24 ans. Rien ni personne n'a pu endiguer la nécessité de cette femme de reconstituer le théâtre de sa mémoire.
C'est peut-être trop facile d'utiliser l'histoire d'Hélène Reimann comme contrepoint à la surexposition et au commerce des objets de la pensée, de la tenir comme un exemple radical de résistance aux normes et aux exigences institutionnelles. On m'objectera qu'Hélène Reimann ne participait pas et n'a jamais participé au "jeu de l'art", qu'elle ne nourrissait aucune ambition artistique, aucune recherche plastique, qu'elle n'a probablement jamais porté un regard critique sur ses dessins ou son enfermement, qu'elle était folle. Peut-être, mais le diamant noir que forment la vie et la résistance de cette femme, le rapport brûlant qu'elle a entretenu avec l'acte de tracer, la force subversive de son geste nous oblige à considérer ses dessins comme des étincelles qui crépitent et éclairent l'abîme d'un être écorché par le monde en se dressant contre ce monde ; parce que ses dessins témoignent de la permanence obstinée d'un éclat au cœur de chaque individu et de l'inaliénabilité de cet éclat.
Ainsi, devant Hélène Reimann et quitte à jouer avec la roulette des algorithmes pour flatter notre existence ou l'économie de nos réalisations, quitte a plonger dans l'eau saumâtre des réseaux, l'indifférenciation de ses repères, il faut maintenir l'exigence à laquelle nous sommes tenu.e.s de mesurer chaque jour ce qui mérite ou pas d'être caché sous l'oreiller.”
Passant pressé
“Je quitte toujours les cafés, les villages et le moindre hameau avec un sentiment de regret et d’insatisfaction. Curieusement, malgré les lenteurs, les imprévus de ce voyage, j’ai l’impression de tout traverser en vitesse, de ne rien voir véritablement ou plutôt de ne rien partager vraiment. Ces conversations, ces regards échangés avec les inconnus, pendant quelques instants, je voudrais qu’ils m’emtraînent plus loin, qu’ils me lient à eux autrement, que je ne sois pas seulement celui qui passe. Mais cette seule idée est absurde ou démente. Comment pourrais-je vivre à moi seul la vie de tous, suivre le temps nécessaire l’existence de chacun d’eux, être moi-même et tous les autres en même temps ? Il me faudrait plusieurs vies ou plusieurs corps pour cela. Partager la vie des autres, leurs travaux, leurs problèmes, côtoyer longuement chacun, sentir le temps de chaque village et ses saisons: rêve impossible. Une vie entière suffirait à peine à traverser la France ainsi.De sorte que même en marchant, en flânant comme je le fais, je ne peux m’empêcher de sentir que le temps me presse, qu’il est présent en chacun de mes pas et qu’il m’appelle sans cesse vers un autre horizon. (...) j’ai éprouvé chaque fois, à chaque départ, cette impression amère, ce sentiment paralysant d’être un passant pressé.”
Jacques Lacarrière, Chemin faisant (1977). Une traversée de la France à pied, de Saverne à Leucate.
I would prefer not to
Jean-Christophe Bailly, “ l’Autre de l’homo faber ou les enfants de Bartleby”
“L’aptitude à créer des outils et à s’en servir est généralement citée comme la base même de toute humanité possible. Qu’il s’agisse de l’homo faber (terme créé par Bergson et adopté pour sa valeur générique) ou de l’homo habilis (terme plus récent mais qui désigne un repérage de cette aptitude placé beaucoup plus haut dans l’histoire de l’humanité) et toujours l’homo sapiens ou ses ancêtres sont-ils accompagnés de ce double qui, à côté d’eux et en eux, fabrique, fabrique sans fin et transforme. L’histoire des civilisations, massivement et vertébralement, est celle du travail, celle de la visibilité des marques matérielles du travail, et c’est toujours un vertige que de se pencher sur les planches ou les vitrines montrant l’évolution lente, graduelle, inexorable, de la forme des plus anciens outils : pointes qui s’affinent et se spécialisent, parcourant de la masse à l’éclat le patient voyage d’une perfection croissante — voyage au bout duquel, dans un raccourci historique facile mais inévitable produisant un effet de tremplin, s’aperçoivent d’autres forces et instruments, liés à d’autres âges et usages : par-delà faux et moulins, et en sautant les siècles, fabriques et machines, avec vapeur, roues dentées et courroies de transmission, puis enfin mégapoles et banlieues saturées d’écrans, soit, guerres incluses, le perpétuel chantier du monde, son devenir accéléré et strident et cette sorte d’accumulation béate qui a fini par tout remplir et dominer.
Et même si nous sommes aujourd’hui sortis de la phase bruyante et triomphante de l’âge industriel proprement dit et si les signes du travail ne sont plus ceux des idéologies productivistes et du culte du Progrès, avec leurs cheminées, leurs sheds étirés à l’infini et leurs soleils levants, l’horizon de pensée moyen des sociétés développées demeure celui d’un monde de labeur et d’agitation tout entier dévoué si possible à la Croissance — qui n’est rien d’autre peut-être que la traduction purement technique et modernisée du vieux Progrès. Avec quelle violence l’ensemble des états de choses — l’état des choses entre elles et des hommes entre eux parmi les choses — a pu être bouleversé depuis deux siècles, et presque partout sur la Terre, on ne le mesure que de loin en loin ou de temps en temps, à la faveur d’un saut de côté ou d’un brusque recul. Et c’est là , sur le fond d’une catastrophe que l’on juge selon les jours seulement possible ou au contraire probable, que le monde du travail, selon la diversité enchevêtrée de tous ses modes, apparaît dans une sorte de maelström d’images embouties, avec tout ce qu’il lève, soulève et emporte : plein emploi et chômage, exploitation et exténuation des ressources et des hommes, course en avant où la volonté de contrôle rivalise sans fin avec un mouvement ivre de lui-même, richesses fabuleuses et masses affolées, pauvres hères et migrants, guerres des frontières, des tarifs et des réseaux, coulées de lave humaine dans les gares aux heures de pointe, pointage et temps compté, fast food et news sans auteurs, aussi vite dégluties qu’avalées, déchets, tonnes de déchets — un film au montage saccadé, sans rythme, l’énorme film en devenir du chantier où nous sommes jetés, tous autant que nous sommes et chacun à son poste, qu’il l’ait ou non voulu.
Mais n’y aurait-il que cela et nos vies ne seraient pas racontées : car autre chose, et là aussi depuis l’aube des temps, a lieu et se déroule — quelque chose qui n’est pas le travail ou que le travail à lui seul ne peut pas qualifier, quelque chose qui n’est pas non plus le repos ou la simple interruption du travail et qui échappe donc au schème de la reconstitution de la force de travail ou à celui de sa version modernisée, la sphère du loisir. Un autre film par conséquent, au tournage plus lent et plus secret, plein de rushes anonymes et de chutes lointaines — un film d’ouvertures qui longe la vie et la dédouble, la déploie, la sauve.
Or comment l’appeler, ce film d’instants perdus, ce film dont le temps n’est pas celui, homogène, des calendriers, ou celui, à la fois excité et monotone des “emplois du temps” ? Temps qui s’ouvre dans le temps pour y faire entendre un autre air et une autre allure, temps décompressé qui se décompose en une infinité de petites îles, de petites îles flottantes, temps qui est volé au travail et qui se soustrait aux formes socialement reconnues de l’activité pour aller frayer dans d’autres espaces et vers d’autres productions, depuis toujours.
Ainsi, aux temps les plus lointains, parmi les premières traces que l’on a pu relever autour des habitats, on a trouvé ces objets que l’on appelle des “curios”, et qui, coquillage ou cailloux aux formes régulières sélectionnés pour leur différence témoignent, et très haut, d’une attention donnée aux formes, ou à la formation, et par conséquent d’une déviance par rapport à l’activité pure et simple, à la quête de la nourriture ou aux opérations de maintenance de la vie. En témoigneraient aussi sans doute — si toutefois nous pouvions en avoir des traces — les parures, les pratiques somptuaires, les danses. Plages de temps peut-être immenses dans lesquelles se forma le sentiment esthétique, et où le tourment rêveur en vint à se confondre à une activité, mais tout autre, et délivrée des fins immédiates. Plages de temps dont on sait en tout cas qu’elles iront en se réduisant au long de l’évolution historique, jusqu’à atteindre les portions infinitésimales qui sont celles du servage mais aussi, plus tard, celles auxquelles le capitalisme consentira dans sa phase délirante — l’histoire de l’humanité pouvant être ici décrite sommairement mais sûrement comme une lente mise au pas, comme le remplacement progressif de tout un tissu de coutumes, de fêtes et d’échappées par le culte exclusif du travail et de ses valeurs.
Or c’est du moment peut-être le plus fanatique de l’exaltation de ces valeurs, lorsque le capitalisme était encore en pleine formation, que nous vient, comme du cœur même de la machine, l’écho d’un rêve d’évasion absolu, qu’il serait vain d’opposer aux formes directement politiques de la révolte mais qui emporte dans sa teneur la radicalité la plus nue, l’opposition la plus ferme à tous les réquisits d’une humanité programmant son propre contrôle. Je pense bien sûr ici au modeste employé de bureau de Wall Street, au scribe qu’inventa Melville en 1853, à Bartleby donc, et à l’obstiné refrain qu’il décide, on ne sait d’où, de tenir jusqu’à en mourir — ce « Je préfèrerais ne pas… » (I would prefer not to…) qui ne résonne ni comme un slogan ni même comme un simple refus mais qui ouvre, au sein du monde du travail où il s’énonce, l’espace d’un pur retrait, qui a la puissance d’un droit : le droit de se soustraire et de cesser d’emboîter le pas, le droit, comme l’ont indiqué Gilles Deleuze ou Giorgio Agamben, d’exister hors références, le droit de ne pas être et de ne pas faire.
Avec le personnage de Bartleby c’est en fait toute une lignée déviante qui s’inaugure. Bartleby, à l’âge du premier capitalisme et du sein de la ville qui en sera plus tard le signe absolu, est le marqueur d’un style dont les commis de Robert Walser seront le fruit ironique immédiat mais dont des êtres réels comme Kafka ou Pessoa, employés de bureau l’un et l’autre, peuvent être compris eux aussi comme des représentants. Le seuil qu’il faut franchir pour passer de l’effacement absolu de Bartleby, héros ou anti-héros inventé par un grand écrivain, à ces grands écrivains s’inventant nuitamment d’autres vies, c’est celui de l’activité, ou d’une activité tout autre, réembrayant des puissances auxquelles Bartleby quant à lui n’accède pas, ne veut pas accéder : mat est son reproche ou son silence, entière et intégrale est son évasion. Mais rétrospectivement cette force qui décline toute offre ou toute inflexion venant du monde du travail et de la reproduction sociale nous apparaît comme le fond même sur lequel quelque chose peut lever : en l’absence de tout chant et même de toute ritournelle comme en l’absence de toute velléité de faire, Bartleby est celui qui révèle l’étendue de ce qui s’enlève au-delà ou plutôt en deçà de toute volonté de servir.
Et c’est sur le fond de cette grève singulière, absolue et sans partage que s’enlève à son tour la pure possibilité d’un autre « faire », ou d’une fabrication qui ouvrirait à l’homo faber, c’est-à -dire à l’espèce humaine, une autre destination. Ce qui s’engouffre ici, ce n’est pas tant l’immense rêverie d’un travail délivré de l’aliénation qu’une multitude de sorties, grandes ou petites mais effectives, qui toutes ont ce sens de déporter l’activité hors du rendement et qui toutes réalisent ou actualisent, mais par éclats ou par ricochets, l’utopie d’un temps tout autrement employé, celle autrement dit d’un temps sans emploi, purement traversé et vécu : la dimension qui se précise là aussitôt, quoiqu’on fasse, est celle de l’expérience, celle d’une restitution — ou plutôt, et sans nostalgie dès lors, d’une constitution — de l’expérience. La traversée du temps, selon cette mue, se change en une attention démesurée à tout ce qui habite et ponctue l’étendue, et cette attention est exactement la contrepartie de l’écho distrait que l’on porte désormais aux modes de production, de reproduction et d’accumulation qui régissent le monde officiel du travail.
Cette expérience ainsi envisagée est le contraire de l’oisiveté : de même que Bartleby, qui est seulement celui qui se retire du faire qu’on lui propose, n’est aucunement assimilable à quelqu’un qui ne ferait rien, l’homme qui passe la main hors de l’enveloppe du temps social entame un mouvement qui est à la fois une saisie et un tâtonnement, mais qu’on ne peut décrire en tout cas qu’en termes d’action ou de mouvement, de motion. S’éloignant ainsi du monde du travail, cet homme (ou, bien entendu, cette femme) introduit dans l’espace de l’activité une dimension qui est l’équivalent de ce qu’est la flânerie par rapport aux déplacements routiniers. Il est d’ailleurs frappant que la figure même du flâneur, telle qu’elle se redessine dans le sillage de Baudelaire et de Poe et telle qu’elle sera décrite plus tard par Benjamin apparaisse justement là elle aussi, dans ce même moment de formation et de condensation du capitalisme industriel d’où l’on a vu que Bartleby, qui est au fond comme un flâneur immobile, se retirait : au sein d’un monde dont le maître-mot est l’énergie, conçue comme une force universelle et inépuisable, voici qu’apparaissent des hommes fatigués, des hommes ralentis, des hommes qui accordent au temps d’être une glissade improductive, un pur fluide. Et si c’est par des poètes que le motif de la flânerie s’est fait connaître à l’époque des premières métropoles, à l’époque de « Paris capitale du XIXe siècle », il est de première importance qu’une extension ou un étirement du sens de ce motif soit possible : hors du dandy vers la foule, et du dedans vers le dehors, et jusqu’à pouvoir rejoindre le sens massif d’une autre occupation du temps et de l’espace, transmissible par delà telle assignation de métier ou de classe.
Forte ici est la tentation de dire que l’art est ce qui viendrait s’imposer à la fois comme grande figure et comme bassin de réception de toutes les conduites déviantes, de tous les biefs tentés hors du fleuve du travail. Mais même si la question de l’art est en effet prise tout entière là -dedans, dans ce faisceau de tensions entre faire et ne pas faire, entre entrer dans la danse ou en sortir, il y aurait tout de même quelque chose d’une facilité ou d’une supercherie à accorder à l’art en général et sans plus d’examen une telle puissance de sauf-conduit. Plutôt que de laisser tranquillement l’art se loger dans la case « restitution-constitution de l’expérience », qui sans doute est ou devrait être la sienne, mieux vaudrait, il me semble, suspendre ici les choses et laisser planer le doute. D’une part, l’art n’est peut-être pas automatiquement cette activité libre et désaliénante qu’on souhaiterait qu’il soit, et d’autre part, s’il était quand même tel, il n’en serait surtout pas pour autant une valeur que l’on pourrait opposer sommairement au monde du travail et de l’efficacité.
Car ce n’est pas si simple : la couche de temps où se déploie la libre activité exactement flânante et où, pourrait-on dire, l’activité enfin s’envisage selon ce qu’elle est ou pourrait être en propre — cette couche de temps doit elle-même être et demeurer comme une couche toujours fraîche, comme un pur commencement, une ouverture. C’est pourquoi, et quand bien même elles seraient en retrait par rapport à la dimension régulière d’un travail régulier et normé, les activités relevant du passe-temps ou du hobby, comme une certaine manière toute répétitive et routinière de faire de l’art — soit, on le voit, l’essentiel de ce qui forme les loisirs et l’essentiel de ce qui est fourni comme culture — ne peuvent aucunement être assimilés à des pratiques cherchant cette souveraineté d’un temps libre et soustrait à l’économie normative. Ce qui est en jeu ici, c’est une énergie secrète, ou l’énergie d’un secret. C’est, dans l’art mais aussi bien loin de lui, cette force irrédente dont Bartleby, dans sa solitude, fournit le modèle absolu et inutilisable.
Alors ce pourra être un simple geste venant du fond de l’exploitation lui signifier son renvoi, suspendant un instant la terreur du temps comprimé pour s’ouvrir à une pesanteur humaine qui résonne là comme un lointain, comme l’infime signe du plus lointain à venir — main qui, du revers, essuie la sueur sur un front ou, plus unanimement encore, regard qui simplement, depuis le poste de travail, se lève de sa tâche et se pose sur nous, et si c’est sur une photographie, dès lors dans ce retrait qui dilate le temps de pose pour ouvrir le temps infini d’une reconnaissance [1].
Ou encore cette infime mais réelle évasion que sont les bricoles, ces pièces fabriquées par les ouvriers sur leurs machines, mais dans le dos de l’activité productive. Objets la plupart du temps de petites dimensions et peut-être simples découpages et pliages faits un peu vite et en douce, mais qui ouvrent au sein du dispositif homme-machine, autrement dit au cœur même du rapport industriel fondamental, la lucarne d’un autre usage et à travers elle l’espace d’un temps glissé.
Ou encore, et ce serait là sans aucun doute l’exemple-clé, l’emblème même de ce temps repris, les milliers d’heures au cours desquelles le facteur Cheval, augmentant ses tournées et prenant sur elles, collecta les pierres destinées à son palais ou construisit celui-ci : « Je l’ai construit à temps perdu dans mes moments de loisir que me laissait mon service de facteur » a-t-il pu écrire, mais dans le court texte autobiographique où figurent ces mots, comme sur le monument lui-même se ressent tout son orgueil de travailleur, de paysan : « Au champ du labeur j’attends mon vainqueur », il y a ainsi, gravées dans la pierre de telles formules, par lesquelles on voit bien que l’oisiveté est aux antipodes, et que c’est du sein même du travail, et même sans doute à l’intérieur d’une idéologie de l’effort qu’est venu se lever ce rêve de pierre formidable (et quelque peu négligé aujourd’hui il me semble) qu’est le Palais Idéal.
En tout cas, c’est entre la puissance pure et négative de Bartleby et l’affirmation héroïque et monumentale du facteur Cheval qu’il faut placer l’espace de ce temps à la fois très occupé et très libre par lequel les hommes se dégagent de la sphère productive pour déboucher sur l’utopie active d’une sorte de plein emploi d’eux-mêmes et du monde. « Plein emploi » dont l’art, à condition qu’on le considère lui aussi de plain-pied, c’est à dire hors du « monde de l’art », est sans doute l’exposant le plus vif et le plus répandu, mais qui existe aussi tout autrement, comme en une friche qui serait aussi une réserve, utopie qui donc commence ou recommence à chaque accroc dans le tissu tramé des travaux et des jours :
à même un chemin de campagne, comme ce chemin près de Hauterives où un jour une pierre (« une pierre molasse, travaillée par les eaux et par la force des temps ») surgit pour imposer au facteur Cheval ce qui devint dès lors pour lui le but exclusif de son existence, sa voie de sauvetage, de sortie et de réintégration,
à même les rues des villes aussi bien — et le facteur allongeant sa tournée et traînant le pas serait ici Kurt Schwitters qui lui aussi, par-delà ses collages et ce qu’ils sauvaient du monde, en vint à édifier autour de lui, avec le Merzbau, son propre « palais idéal », construction-coquille enrobant l’atelier et formant un réseau serré de curios, de fragments et d’objets chargés, tous soustraits à leur passé servile comme à leur rejet.
Le lien entre le non artiste et l’artiste est ici je crois suffisamment clair et parlant. Ce qu’il envoie ce n’est ni l’assomption de l’homme du peuple vers le ciel des idées, ni le gain, pour l’art, d’une emprise populaire, c’est un équilibre et une fragilité où les modes d’être de l’évasion et de la rupture se côtoient et se ressemblent. Il y a une sorte de fonds commun, une sorte de champ d’immanence de l’utopie : il ne s’agit là ni d’un havre ni d’une terre de tout repos, mais d’un champ d’action où n’importe qui, s’il le veut, peut avoir accès.
Dans le livre très documenté et formidablement intéressant qu’il a consacré à l’évolution des idéologies du travail à l’âge industriel [2], Anson Rabinbach évoque à un moment donné les travaux de l’historien allemand Karl Bücher et notamment le livre intitulé Arbeit und Rythmus (Travail et rythme) qu’il publia en 1902. Dans ce livre, d’après Rabinbach, Bücher développe la thèse selon laquelle la civilisation aurait subtilisé à l’homme sa propension naturelle au travail en détruisant l’élément rythmique qui était à l’origine même de toute activité. Travaillant forcé et à contre-rythme, l’homme moderne serait en quelque sorte à la recherche d’un chant ou d’un accompagnement perdus, qu’il retrouverait toutefois et justement en chantant, tel ce meunier de Lettonie, dont le chant s’adresse à sa meule et pour lui dire ceci :
Pierre du moulin, grise pierre
Quand seras-tu noyée dans l’océan ? [3]
Ainsi, et du sein même de la tâche sans fin répétée, surgit le rêve d’une délivrance qui se produit comme chant. Le temps du labeur est doublé par le rythme qui l’entretient tout en y enfonçant le coin d’une échappée. Entre la « grise pierre » que le meunier letton rêve de jeter dans la mer et la pierre fantastique surgie sous les pas du facteur Cheval, entre une ritournelle et un songe, c’est là que se déploie cet autre temps par lequel, au revers du Travail, l’homo faber accède à ce qui ressemble le plus à sa liberté.
Post-scriptum
Ce texte a été publié une première fois dans le catalogue de l’exposition « Et voilà le travail » organisée par Laetitia Talbot, qui s’est tenue du 13 juillet au 30 septembre 2007 à la Galerie d’Art du Conseil Général des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence.
Notes
[1] Je pense ici aux photographies des ouvriers du chantier du tramway de Strasbourg prises par Nicolas Faure et au commentaire si lucide et si lumineux qu’en donna Philippe Lacoue-Labarthe dans un texte intitulé Eu égard reproduit, ainsi que le texte de Jean-Luc Nancy intitulé Trafic/déclic et qui portait, lui, sur les paysages du chantier, dans le catalogue publié à Genève par le MAMCO en 2004 sous le titre de Portraits/Chantiers.
[2] Anson Rabinbach, Le Moteur humain (l’énergie, la fatigue et les origines de la modernité), traduit de l’anglais (américain) par Michel Luxembourg, Paris, La Fabrique éditions, 2004.
[3] Ibidem, p. 291. “
j’ai habitĂ© Ă
Pont-à -Mousson, Eply, Strasbourg, Hambourg, Nancy, Vienne, Varvinay, Longjumeau, Paris, Séoul, Montenoy
Pister
“(...) Plus largement, est pisteur tout humain qui active en lui un style d’attention enrichi au vivant hors de lui: qui l’estime digne d’enquête, et riche de significations. Qui postule qu’il y a des choses à traduire, et qui essaie d’apprendre. Dans ce style d’attention, l’on est tout le temps en train d’engranger des signes, tout le temps en train de faire des liens, en train de noter des éclats d’étrange, et d’imaginer des histoires pour les rendre compréhensibles, pour déduire ensuite les effets visibles de ces histoires invisibles, à chercher désormais sur le terrain.”
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant
critique du Monde d’hier par Thomas
J’ai lu rĂ©cemment Le Monde d’hier de Zweig avec beaucoup d’intĂ©rĂŞt. Je trouve cette critique vraiment bien Ă©crite, elle me fait rĂ©flĂ©chir sur ma lecture alors je la partage ici.Â
“Le Monde d'hier est assurément un témoin très éloquent du formidable bouleversement que connaît l'Europe entre 1890 et 1940 - mais je me demande s'il ne l'est pas un peu à son insu... Si l'on comprend en effet, à mesure que l'on avance dans le livre, à quel point, dans ces quelques décennies, les écarts de génération ont pu être des gouffres insurmontables, à quel point les référents et les modes de pensée ont pu radicalement se transformer, c'est avant tout parce que Zweig, malgré lui me semble-t-il, apparaît de plus en plus étranger à ce qui prend naissance, parvient de moins en moins à comprendre le bruit qui monte.
J'ai pourtant plongé avec enthousiasme dans ce gros livre : sa description du monde dans lequel il est né, dans lequel il a grandi, est parfaite. Drôle, incisive, cruelle, sans détour, sa peinture d'une société viennoise qui, engoncée dans l'optimisme et l'immobilisme, reporte son enthousiasme et son énergie sur le culte des lettres et des beaux-arts, est particulièrement instructive ; le lycée "morne et glacé", le refoulement de la sexualité, la méfiance vis-à -vis de la jeunesse sont l'occasion de chapitres acérés et enthousiasmants.
Et puis, petit à petit, l'Histoire fait son irruption. Et là , Zweig apparaît dépassé, échouant à prendre la mesure de ce qui se prépare. Le divorce est d'autant plus pathétique que Zweig, qui en a conscience, s'efforce de se maintenir au niveau des événements - mais il ne peut le faire autrement qu'avec des armes anciennes et trop fragiles, celles de son temps, de sa classe sociale, de son éducation - trois instances dont il a justement passé les premiers chapitres à démontrer, brillamment, les contradictions internes, l'hypocrisie, l'enlisement et les illusions. Ainsi reste-t-on un peu perplexe devant les pages, elles-mêmes pleines de perplexité, sur le bouillonnement artistique du début du siècle auquel Zweig ne semble pas avoir compris grand chose... Il serait bien sûr ridicule de lui adresser à ce sujet un quelconque reproche : ce n'est pas tant l'art de passer à côté des avant-gardes qui est un peu agaçant, mais davantage la fierté rétrospective d'y être demeuré hermétique. De la même façon, on s'étonne de voir à quel point cette Europe dont il se réclame est en fait une Europe fossile, celle de la République des Lettres des Lumières, une Europe "archipélagique" pour reprendre l'expression de Patrick Boucheron, celle d'un Grand Tour qui aurait quitté les rives de la Méditerranée pour Berlin, Bruxelles, Paris, Londres et qui se serait prolongé jusqu'aux Etats-Unis.
Il est frappant d'ailleurs de constater la manière dont le jeune Zweig est déconcerté par New-York, soudain désœuvré, une fois épuisée la maigre ration de musées et de lieux culturels que le Nouveau-Monde a à lui offrir. Alors, histoire de s'amuser et de goûter, pour le jeu, à l'ivresse du rêve américain, il se fait passer pour un récent immigrant, quêtant un emploi entre deux bureaux de placement. En en retire, non sans satisfaction, la leçon suivante : "il y a là du travail qui attend son homme". Mais ce qui est étonnant - et peut-être presque obscène - est sa certitude qu'il a, de cette façon, touché du doigt la réalité de l'Amérique. Plus tard, Zweig fera aussi son voyage de Russie, et en reviendra un peu ébaubi, mi-épaté mi-méfiant. Il ne pourra s'empêcher, ici encore, d'aller se recueillir sur la tombe anonyme de Tolstoï, de flairer l'immortelle âme russe et de noter avec une certaine condescendance "ce qu'il y avait d'enfantin et de touchant, de sage et d'inculte dans ces gens". On touche au cruel décalage de Zweig avec le monde qui gronde sous lui - ce bruit de la "mêlée". L'anecdote new-yorkaise et l'évocation du voyage russe sont assez révélateurs de la posture de Zweig, à la fois exalté et effrayé par l'irruption des masses, qu'il contemple toujours avec une sorte de surplomb - tout comme il aime à rapporter, avec une naïveté parfaite, les difficultés du "brave facteur" chargé d'escalader la centaine de marches qui conduisent à sa villa dominant Salzbourg, pour lui apporter, le jour de son cinquantième anniversaire, la montagne de lettres qu'il a reçues des quatre coins du monde.
Ce mélange d'ingénuité et de satisfaction de soi est à vrai dire de plus en plus irritant, de moins en moins tempéré par la sincérité de son humanisme cosmopolite. C'est d'ailleurs à cette veine là que l'on doit peut-être les meilleures pages du livre : ses portraits enlevés de ses amis (et quels amis !) : Verhaeren, Rodin, Hofmannsthal, Croce, Gorki, Joyce, Richard Strauss, Freud... Sa passion pour le mystère du geste créateur en fait autant de variations sur les manifestations du génie : tantôt inspiration subite, travail progressant par bref instants d'extrême concentration, tantôt labeur régulier, routinier, presque artisanal, dans l'emploi du temps réglé d'une vie de fonctionnaire. Hélas, Zweig ne peut s'empêcher de clore chaque portrait par une hyperbole un peu plate : l'un est l'intelligence la plus vive qu'il ait jamais rencontré, l'autre le plus grand bourreau de travail, le troisième le plus modeste, le quatrième le plus brillant, etc. C'est cette même passion pour la création, cette même fascination pour les grands hommes (qu'il a également assouvie dans son œuvre de biographe) qui firent de lui un fanatique collectionneur d'autographes. Pages étonnantes, là aussi, que celles qui traitent, avec là encore beaucoup de fierté candide et sans aucune distance, de cet étrange fétichisme - presque morbide quand il s'agit de reconstituer la chambre mortuaire de Beethoven, de récolter les moindres indices de ses derniers instants - et qui offre un décalage si saisissant et si douloureux avec les grands mouvements qui agitent alors l'Europe.
Pourtant le livre est parcouru par une forme d'obsession rétrospective ; Zweig ne cesse de relire les événements à la lumière de sa catastrophe personnelle et du drame que vit le monde entier depuis l'accession d'Hitler au pouvoir. Passant toute sa vie en revue, il tente d'y deviner les signes avant-coureurs de l'effondrement, d'y rechercher les moments où l'on aurait pu, déjà , discerner les fissures annonçant l'imminence de l'écroulement. Zweig oscille ainsi constamment entre la déploration de l'aveuglement collectif et la satisfaction d'avoir, à la différence de bien des autres, résisté à l'enthousiasme devant les réalisations soviétiques, puis pressenti la précarité de la paix de Versailles, la mise à l'index de son œuvre par l'Allemagne hitlérienne ou encore la mort annoncée de la république autrichienne. On est en réalité un peu apitoyé devant cette certitude d'avoir été si lucide, alors que tant de voyages et tant d'amitiés ne l'ont en réalité pas rendu beaucoup plus clairvoyant, ni ne lui ont évité les clichés sur l'insouciance parisienne ou le rêve américain, l'âme russe ou le désir d'ordre intrinsèque au peuple allemand.
Oscillant ainsi de plus en plus entre une naïve psychologie des foules et d'hyperboliques portraits de grands hommes, entre des tableaux d'histoire un peu rapides et mécaniques et de menus faits qu'il cherche à rendre a posteriori les plus significatifs possibles, sa démonstration devient de moins en moins convaincante, de moins pertinente, de moins en moins passionnante - lui qui rêve pourtant de lancer une nouvelle édition abrégée des classiques internationaux, où l'on couperait dans les longueurs d'Homère et les "passages sablonneux" de Balzac... Et l'on referme le livre un peu ennuyé, avec toutefois la certitude que la déconcertante naïveté de Zweig, son refus de se confronter à l'Histoire, à la politique, pour préférer tenter de ranimer les cendres d'un idéalisme cosmopolite intenable, est en elle-même un remarquable document d'histoire.”
Le petit bidon
On a un petit bidon un bidon d'huile sur la table un petit bidon vide un petit bidon normal normalement sur la table avec du vide dedans il est fermé mais il est vide si on regarde dedans le petit bidon on a du vide on n'a rien on regarde sur la table et on voit un petit bidon qui ne déborde pas de la table le petit bidon reste bien à sa place il ne bouge pas il ne déborde pas comme une grande masse blanche qui viendrait par dessus la table et qui viendrait déborder la table et qui viendrait se mettre dessous la table il reste au dessus de la table il est totalement vide il ne se passe rien qu'un petit bidon sur la table mais dedans le petit bidon il se passe beaucoup de choses dedans le petit bidon on a de l'air de l'air dans le vide du petit bidon de métal fermé c'est un petit bidon il n'est pas grand il n'a pas beaucoup de taille il est un petit bidon d'huile qui est sur la table qui est posé sur la table et qui est vide et qui est fermé et dedans dedans il y a de l'air et dans l'air par contre il se passe beaucoup de choses dans l'air il bouge l'air bouge dedans le petit bidon c'est qu'il est attiré c'est qu'il est attiré l'air par la chaleur il est attiré par les surfaces du petit bidon on a un petit bidon qui est seul qui est posé sur la table qui est tranquille et qui ne déborde pas mais dedans le petit bidon il y a de l'air qui déborde qui bouge qui fait des effluves qui fait qui fait des montées et des descentes qui fait des tourbillons l'air n'arrête pas de tourbillonner dedans le petit bidon il se passe beaucoup de choses dedans le petit bidon qui est posé sur la table et qui ne bouge pas il y a des évènements de mouvements de l'air qui bouge et qui va taper contre le haut du bidon si c'est le haut du bidon qui est le plus chaud et si c'est le bas du bidon qui est le plus froid alors l'air va taper contre le haut du bidon et en tapant va rebondir et va faire un tourbillon et le tourbillon va redescendre et il y a encore un autre tourbillon qui va remonter de dessous une fois que le tourbillon va descendre il y a beaucoup d'air il y a de l'air c'est normal qu'il y ait de l'air dedans le bidon qui est fermé il y a de l'air qui bouge il y a des mouvements il y a des bouffées d'air qui bougent et qui rebondissent et qui se cognent ça se cogne beaucoup dedans le bidon quand on regarde le bidon de l'extérieur comme ça on voit sur la table on voit juste un petit bidon en métal tout fermé tout simple un petit bidon simple qui déborde pas qui reste à sa place et qui bouge pas et qui n'a rien pour lui il est juste un petit bidon en métal c'est juste du métal qui est fermé avec un bouchon c'est un petit bidon avec un bouchon il est bien fermé il ne bouge pas il est gentil il est stable il reste là où il est quand on regarde sur la table il n'y a absolument rien d'autre qu'un petit bidon on regarde sur la table on regarde en dessous de la table il n'y a rien d'autre qu'un petit bidon posé sur la table ça n'est pas une grosse masse blanche qui a débordé et qui est partout partout partout sous la table dessus la table autour de la table autour du bidon qui mange le bidon il ne se fait pas manger le bidon il est tout seul il est posé il est stable et il ne se fait pas manger il résiste il tient il a de la tenue il résiste bien il résiste à tout il ne bouge pas il a pas bougé il ne va pas bouger c'est un petit bidon c'est un petit bidon qui est posé sur la table on a de la chance d'avoir un petit bidon posé sur la table merci le petit bidon merci le petit bidon.
Christophe Tarkos
Victor Burgin, Gradiva, 1982
a l i e n k i n
François Hippolyte Lalaisse, la Lorraine, 1844
Eiko Hosoe, Le nombril et la bombe atomique (1960)
a l i e n k i n
maison natale
« Mais au delà des souvenus, la maison natale est physiquement inscrite en nous. Elle est un groupe d'habitudes organiques. À vingt ans d'intervalle, malgré tous les escaliers anonymes, nous retrouverions les réflexes du « premier escalier », nous ne buterions pas sur telle marche un peu haute. Tout l'être de la maison se déploierait, fidèle à notre être. Nous pousserions la porte qui grince du même geste, nous irions sans lumière dans le lointain grenier. La moindre des clenchettes est restée en nos mains. »
Bachelard - la poétique de l’espace
Corée - extraits de carnet de bord
« Depuis Centum city, je marche vers Haeundae, la célèbre plage de Busan. Le chemin est long et fastidieux. J'ai du mal à comprendre la ville, où est le « centre » ? Ma conception européenne de la ville est déroutée. Busan, encore plus que Séoul, c'est plusieurs centres, une ville très étalée parmi les montagnes, sur la côte. Il faut accepter l'idée de difficilement pouvoir posséder la ville dans son ensemble. »
« Sur la rue perchée d'Usadan-ro, pour la première fois cette année, je sens le vent de l'automne. Le changement de saison procure une émotion particulière, composée du souvenir des sensations éprouvée chaque année. Je me sens transportée, enrobée d'un sentiment de familiarité au cœur de la ville étrangère. »
« Ce dimanche soir de décembre, j'avais envie de chaleur, je l'ai trouvée au sauna. Pourquoi je me sens si bien dans ce lieu ? Être nue, être entre femmes de tous âges, l’immersion du corps dans l'eau chaude. Se voir nue, se peser, se laver, se frotter au gant de crin. Ce jour-là le savon sentait comme celui de chez mamie, sensation étrange de l'émotion familière imprévisible. »
« Je devais aller au cinéma avec Hwanhi mais elle a annulé à cause du virus. Les rues de Séoul sont plus calmes que d'habitude et presque tout le monde porte le masque. Les visages sont encore plus impassibles. Je déteste le masque. Je rêve de campagne et d'air frais, de fumier, de vase, de terre. »
« Où je ne sais toujours pas vraiment ce que je fais là . Comme un besoin de 'vies modèles' pour savoir ce que je suis censée faire. La liberté est lourde. Je veux bouger mais je suis ancrée à Séoul. »