« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » Jacques Chirac
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« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » Jacques Chirac
Le deuil climatique Quand lâavenir ne protĂšge plus les vivants
Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.
Ils ne concernent pas seulement un ĂȘtre disparu, un visage aimĂ©, une maison quittĂ©e, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brĂ»le. Des forĂȘts calcinĂ©es. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.
Le deuil climatique est peut-ĂȘtre cela : la douleur dâassister Ă la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un rĂ©cit collectif suffisamment protecteur.
Ce nâest pas seulement avoir peur de lâavenir. Câest sentir que lâavenir lui-mĂȘme devient incertain comme lieu dâaccueil. LĂ oĂč les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un mĂ©tier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourdâhui une planĂšte menacĂ©e, des institutions hĂ©sitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des Ă©tĂ©s invivables, des incendies, des pĂ©nuries dâeau, des animaux qui meurent.
Il ne sâagit donc pas simplement dâanxiĂ©tĂ©. Il sâagit dâune atteinte du lien Ă lâavenir.
Quand le monde ne fait plus abri Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient. MĂȘme si lâenfance est traversĂ©e par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin dâun fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera aprĂšs soi.
Or lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© vient attaquer ce fond-lĂ .
Elle ne dit pas seulement : âJâai peur.â Elle dit : âLe monde qui devait me porter est en train de se dĂ©faire.â Elle dit : âCeux qui devaient protĂ©ger ne protĂšgent pas assez.â Elle dit : âCe que jâaime est menacĂ©.â Elle dit : âComment dĂ©sirer un avenir si cet avenir ne semble plus dĂ©sirable ?â
Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle nâest pas une fragilitĂ© narcissique de jeunesse. Elle est une rĂ©ponse psychique Ă une menace rĂ©elle. Les jeunes ne sont pas seulement plus âsensiblesâ ; ils sont placĂ©s en premiĂšre ligne temporelle. Ils auront Ă vivre plus longtemps dans les consĂ©quences de ce que les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes ont produit, tolĂ©rĂ©, niĂ© ou repoussĂ©.
Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.
Le feu comme scĂšne traumatique
Les incendies ont une force symbolique particuliĂšre. Ils ne dĂ©truisent pas seulement des arbres. Ils dĂ©vorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scĂšne de guerre. Ils font disparaĂźtre les repĂšres, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bĂȘtes lentes qui nâont pas pu fuir.
Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle dâun monde qui ne parvient plus Ă contenir sa propre chaleur.
Pour le psychisme, lâincendie produit une sidĂ©ration. Il y a le visible : flammes, fumĂ©es, cendres, Ă©vacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi lâinvisible : la perte dâun sentiment de continuitĂ©. AprĂšs le feu, le paysage nâest plus le mĂȘme. Il reste debout parfois, mais il nâhabite plus de la mĂȘme façon.
Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumĂ©es, qui entendent parler de forĂȘts dĂ©truites, dâanimaux brĂ»lĂ©s, de terres ravagĂ©es, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scĂšne. Une scĂšne qui peut sâinscrire comme effraction : le vivant nâest plus garanti.
La mort des animaux : douleur muette du vivant
La mort des animaux touche une zone trÚs archaïque de notre sensibilité.
Un animal qui meurt dans un incendie, une sĂ©cheresse, une marĂ©e de chaleur, nâest pas seulement une donnĂ©e Ă©cologique. Il est un visage sans parole. Il est lâinnocence exposĂ©e. Il est le vivant qui subit sans avoir participĂ© Ă la destruction.
Câest peut-ĂȘtre pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles rĂ©veillent un sentiment dâinjustice radicale. Les animaux nâont pas votĂ©, pas produit, pas spĂ©culĂ©, pas organisĂ© lâĂ©puisement des sols, pas inventĂ© les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois Ă cause de nous.
Dans la psychĂ©, lâanimal peut reprĂ©senter une part vulnĂ©rable du monde : une prĂ©sence qui ne parle pas mais qui tĂ©moigne. Quand il disparaĂźt, quelque chose de notre propre humanitĂ© se trouve atteint.
La souffrance Ă©cologique passe souvent par lĂ : par lâimage dâune biche fuyant le feu, dâun hĂ©risson Ă©crasĂ© par la sĂ©cheresse, dâun oiseau tombĂ© du nid sous la chaleur, dâun poisson mort dans une eau sans oxygĂšne. Ce sont des scĂšnes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© nâest pas seulement une peur
Il faut se mĂ©fier du mot âanxiĂ©tĂ©â lorsquâil enferme le sujet du cĂŽtĂ© du trouble individuel.
Bien sĂ»r, il y a de lâangoisse. Des nuits inquiĂštes. Des pensĂ©es envahissantes. Une difficultĂ© Ă se projeter. Un sentiment dâimpuissance. Mais lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© nâest pas seulement une pathologie Ă calmer. Elle est aussi un signal. Elle tĂ©moigne dâun conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la sociĂ©tĂ© continue parfois Ă nier.
Le jeune entend : âIl faut rĂ©ussir ses Ă©tudes.â Mais il voit : âLe monde se rĂ©chauffe.â On lui dit : âProjette-toi.â Mais il se demande : âDans quel monde ?â On lui dit : âTravaille, consomme, avance.â
Mais il sent que ce modĂšle participe peut-ĂȘtre de ce qui dĂ©truit.
Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraßt si fragile ?
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© devient alors une angoisse du lien social. Ce nâest pas seulement la planĂšte qui inquiĂšte ; câest lâabsence de rĂ©ponse commune Ă la hauteur du danger.
Le deuil dâun avenir dĂ©sirable
Le deuil climatique est aussi le deuil dâune reprĂ©sentation.
Longtemps, lâavenir a Ă©tĂ© pensĂ© comme progrĂšs. On pouvait critiquer ce progrĂšs, en voir la violence, mais il portait malgrĂ© tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protĂ©gĂ©s.
Aujourdâhui, cette promesse est profondĂ©ment entamĂ©e.
Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel mĂ©tier ils exerceront, oĂč ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si lâeau manquera, si les Ă©tĂ©s deviendront dangereux, si les forĂȘts brĂ»leront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.
Cette interrogation est vertigineuse.
Elle touche au dĂ©sir mĂȘme de transmission. Car dĂ©sirer un enfant, dĂ©sirer une maison, dĂ©sirer un mĂ©tier, dĂ©sirer un jardin, dĂ©sirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce dĂ©sir. Lorsque lâavenir devient menaçant, le dĂ©sir lui-mĂȘme peut se contracter.
Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.
Lâabsence de protection : blessure politique et psychique
Ce qui exaspĂšre tant, ce nâest pas seulement la catastrophe. Câest le sentiment que la catastrophe Ă©tait annoncĂ©e, pensĂ©e, documentĂ©e, et que pourtant lâaction demeure insuffisante.
Cette absence de protection produit une blessure particuliĂšre. Elle rappelle au psychisme infantile une scĂšne ancienne : celle oĂč le danger est lĂ , visible, mais oĂč les adultes ne se lĂšvent pas assez vite.
Pour beaucoup de jeunes, les gĂ©nĂ©rations adultes peuvent apparaĂźtre comme ambivalentes : aimantes dans lâintime, mais dĂ©faillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de lâĂ©ducation, de lâargent, des conseils, mais elles semblent incapables dâorganiser la protection du monde commun.
DâoĂč cette colĂšre : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abĂźmĂ©.
Cette colĂšre mĂ©rite dâĂȘtre entendue. Elle nâest pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, lâĂtat, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivitĂ©s, se tiennent enfin du cĂŽtĂ© du vivant. Elle demande une limite posĂ©e Ă la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissĂ© Ă la seule logique de lâexploitation.
Fragilité et exaspération
LâĂ©co-anxiĂ©tĂ© rend fragile, mais elle rend aussi exaspĂ©rĂ©.
Fragile, parce quâelle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimĂ©s, peur de ne pas pouvoir protĂ©ger les animaux, les enfants, les paysages.
ExaspĂ©rĂ©, parce que lâinaction devient insupportable. La lenteur politique est vĂ©cue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscĂšnes lorsquâils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nĂ©cessaires, semblent dĂ©risoires si le collectif ne suit pas.
Cette exaspĂ©ration peut devenir un moteur. Elle peut conduire Ă militer, Ă crĂ©er, Ă cultiver autrement, Ă refuser certains modĂšles, Ă inventer dâautres formes dâhabitat, de sobriĂ©tĂ©, de soin, de solidaritĂ©. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-mĂȘme : fatigue, retrait, cynisme, dĂ©sespoir, sentiment dâĂȘtre seul Ă sentir.
La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne sâagit pas de dire au jeune : âVotre peur est excessive.â Il sâagit peut-ĂȘtre dâabord de reconnaĂźtre : âVotre peur a un objet. Votre colĂšre a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de lâĂ©tat du monde.â
La solastalgie : ĂȘtre exilĂ© sans partir
Il existe une douleur particuliĂšre : celle dâĂȘtre encore chez soi, mais de ne plus reconnaĂźtre son lieu.
Un paysage qui change, une riviÚre asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.
On nâa pas quittĂ© le lieu, mais le lieu sâest Ă©loignĂ©.
Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu Ă des cĂ©rĂ©monies. Personne nâorganise de rituel pour les saisons perdues, les espĂšces disparues, les odeurs dâenfance qui ne reviendront plus, les Ă©tĂ©s devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.
Peut-ĂȘtre sommes-nous en manque de rites Ă©cologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bĂȘtes, les sols, les riviĂšres. Nous passons trop vite de lâinformation Ă lâadaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.
Et si le chagrin nâest pas reconnu, il devient angoisse ou rage.
Psychanalyse du déni climatique
Le dĂ©ni climatique nâest pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut ĂȘtre compris comme une dĂ©fense psychique.
ReconnaĂźtre pleinement la destruction en cours oblige Ă renoncer Ă des illusions : illusion de maĂźtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de sĂ©paration entre lâhumain et le reste du vivant. Cela oblige Ă accepter que notre mode de vie ait un coĂ»t, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les gĂ©nĂ©rations futures et les autres vivants.
Ce savoir est difficile Ă supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les Ă©cologistes, ridiculisent les jeunes, parlent dâhystĂ©rie, de catastrophisme, de naĂŻvetĂ©.
Mais ce mĂ©pris protĂšge souvent de lâeffondrement intĂ©rieur.
Il est plus facile de traiter les jeunes dâexcessifs que dâentendre ce quâils disent : nous hĂ©ritons dâun monde que vous avez aimĂ© sans assez le protĂ©ger.
Réinventer un avenir désirable
Lâenjeu nâest pas de fabriquer une espĂ©rance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrĂštes de protection.
Un avenir dĂ©sirable ne peut plus ĂȘtre seulement un avenir de consommation. Il devra ĂȘtre un avenir de liens, de fraĂźcheur, dâombre, dâeau prĂ©servĂ©e, de lenteur retrouvĂ©e, de villes respirables, de jardins partagĂ©s, de soin aux animaux, de rĂ©paration des sols, de sobriĂ©tĂ© choisie plutĂŽt que de pĂ©nurie subie.
Il faudra rĂ©apprendre Ă dĂ©sirer autrement. DĂ©sirer non plus lâaccumulation, mais lâhabitabilitĂ©. Non plus la domination, mais lâalliance. Non plus lâexpansion infinie, mais la juste mesure. Non plus le monde comme ressource, mais le monde comme milieu vivant.
Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir dâun imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaĂźtre que lâhumain nâest pas au-dessus du vivant, mais dedans. DĂ©pendant. ReliĂ©. VulnĂ©rable.
Le soin comme réponse politique
Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel. Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.
Prendre soin des enfants, câest prendre soin de lâair. Prendre soin des adolescents, câest prendre soin des forĂȘts. Prendre soin des familles, câest prendre soin de lâeau. Prendre soin des animaux, câest prendre soin de notre propre humanitĂ©.
On ne peut plus sĂ©parer la santĂ© psychique du monde qui lâabrite.
Une jeunesse Ă qui lâon demande de sâadapter Ă lâeffondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse Ă qui lâon donne des moyens dâagir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des rĂ©cits dĂ©sirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.
Conclusion : pleurer, puis protéger
Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit ĂȘtre reconnu. Il faut pouvoir pleurer ce qui disparaĂźt. Pleurer les animaux morts. Pleurer les forĂȘts brĂ»lĂ©es. Pleurer les paysages abĂźmĂ©s. Pleurer les promesses trahies. Pleurer lâavenir devenu inquiĂ©tant.
Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.
ProtĂ©ger, câest sortir du dĂ©ni. ProtĂ©ger, câest limiter ce qui dĂ©truit. ProtĂ©ger, câest rendre lâavenir Ă nouveau habitable. ProtĂ©ger, câest dire aux jeunes : votre angoisse nâest pas folle, elle nous oblige.
Peut-ĂȘtre que lâĂ©co-anxiĂ©tĂ© est le nom contemporain dâune exigence Ă©thique : refuser de sâhabituer Ă la disparition du vivant.
Elle nous rappelle que la sensibilitĂ© nâest pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brĂ»le.
Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-ĂȘtre est-ce parce quâils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisĂ©s Ă ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement Ă ĂȘtre admirĂ©. Il demande Ă ĂȘtre dĂ©fendu. JoĂ«lle Lanteri â Psychanalyste
Le feu au portes de Paris ⊠2050 hectares de la forĂȘt de Fontainebleau dĂ©jĂ ravagĂ©s par les flammes, soit 8% du massif forestier
Vagues de chaleur - © Chappatte dans Le Monde «On vit l'été le plus froid du reste de notre vie» : l'alerte choc d'une climatologue sur les canicules de demain
La climatologue Françoise Vimeux, directrice de recherche Ă lâInstitut de recherche pour le dĂ©veloppement, a lancĂ© le 25 juin 2026 un avertissement qui a marquĂ© les esprits sur la chaleur des prochaines dĂ©cennies. Avec un climat dĂ©jĂ rĂ©chauffĂ© de 1,3 degrĂ© depuis lâĂšre prĂ©industrielle, ce genre de vague brĂ»lante entre dĂ©sormais dans la normale. LâidĂ©e que 2026 soit dĂ©jĂ notre Ă©tĂ© le plus froid tient Ă un pari, celui de rĂ©ussir ou non la baisse des Ă©missions. [...] Le message de la climatologue tient dans une bascule. Si le monde Ă©choue Ă rĂ©duire ses Ă©missions de gaz Ă effet de serre, la chaleur continuera de grimper et les canicules de demain feront passer 2026 pour une saison clĂ©mente. Ă lâinverse, agir reste possible, puisque le niveau de rĂ©chauffement Ă venir dĂ©pend directement du carbone que nos sociĂ©tĂ©s rejetteront encore.
La projection donne le vertige. Dâici la fin du siĂšcle, un Ă©tĂ© comparable Ă celui que nous traversons figurerait parmi les plus frais, et non parmi les plus chauds. Câest tout le sens de lâavertissement, qui transforme une chaleur dĂ©jĂ Ă©prouvante en simple repĂšre bas des dĂ©cennies suivantes.
Cette logique vaut dans les deux sens. Plus la dĂ©carbonation tarde, plus le climat se stabilisera haut, car chaque tonne de carbone supplĂ©mentaire pĂšse sur la tempĂ©rature finale. Câest pourquoi la chercheuse refuse le fatalisme et rappelle quâil est encore temps dâinflĂ©chir la courbe, Ă condition de sây atteler vite. Source: Science et Vie
Préparez-vous à un bel été 2026 !
Soleil Noir sur lâHumanitĂ© : Dernier lever de Terre
En 1968, la mission Apollo 8 nous offrait le cĂ©lĂšbre clichĂ© « Lever de Terre » (Earthrise). Cette image, qui rĂ©vĂ©lait notre planĂšte comme un joyau bleu fragile dans lâimmensitĂ© du vide, est devenue lâicĂŽne fondatrice de notre conscience Ă©cologique.
Aujourdâhui, je propose une relecture tragique de cette vision.
De la promesse Ă lâagonie
Si lâimage originale dâApollo 8 cĂ©lĂ©brait notre existence, « Soleil Noir sur lâHumanité » confronte le regard Ă notre responsabilitĂ©. Dans ce dessin, le bleu si cher Ă notre foyer sâest effacĂ©, dĂ©vorĂ© par lâincandescence dâune planĂšte en surchauffe.
Lâurgence climatique nâest plus une thĂ©orie lointaine, elle est devenue le dĂ©cor de notre quotidien. Depuis la surface lunaire, tĂ©moin froid et impassible, nous ne contemplons plus le berceau de lâhumanitĂ©, mais le brasier de notre propre hĂ©ritage.
Regarder la vérité en face
Ce dessin pose une question brutale : le « Lever de Terre » était le portrait de notre commencement, ce nouveau panorama est-il devenu celui de notre fin ?
Il est temps de sortir du dĂ©ni. La surchauffe globale nâest pas une fatalitĂ©, câest un appel Ă lâaction immĂ©diate. Cette Ćuvre est une invitation Ă ne plus dĂ©tourner le regard, mais Ă agir avant que le dernier lever ne soit celui dâun monde en cendres.
Lâurgence dâagir : Un appel Ă la responsabilitĂ© collective
La tragĂ©die illustrĂ©e par « Soleil Noir sur lâHumanité » nâest pas inĂ©luctable, mais elle exige une transformation radicale et immĂ©diate de nos modĂšles. Lâheure nâest plus aux promesses sans lendemain, mais Ă lâengagement concret.
Aux Ătats et gouvernements : Vous dĂ©tenez le pouvoir lĂ©gislatif et rĂ©gulateur. Il est impĂ©ratif dâaccĂ©lĂ©rer la sortie des Ă©nergies fossiles, de sanctuariser la biodiversitĂ© et de traduire en lois contraignantes les engagements pris lors des sommets climatiques.
Aux entreprises : Vous ĂȘtes les moteurs de lâĂ©conomie mondiale. La transition Ă©cologique doit devenir votre prioritĂ© stratĂ©gique, en abandonnant les modĂšles extractifs au profit dâune Ă©conomie circulaire et sobre en carbone.
Ă chacun dâentre nous : Si le changement doit ĂȘtre systĂ©mique, il est portĂ© par la pression citoyenne. Interpellez vos reprĂ©sentants, soutenez les initiatives durables et exigez la transparence sur lâempreinte climatique des produits et services que vous consommez.
Sunny side Europe
Emanuele Del Rosso
Déni du réchauffement climatique Cartoon de Peter Kuper (USA) Le mercure bout, les politiques restent de glace
La Belgique mijote depuis plusieurs jours dans des tempĂ©ratures totalement anormales pour cette pĂ©riode de lâannĂ©e. AprĂšs une dĂ©cade au-dessus des moyennes, fin mai, le mercure dĂ©passe tous les records (en moyenne sur 30 jours) depuis le 16 juin. Code orange pour tout le pays Ă partir de mercredi. Si les prĂ©visions se confirment, notre pays devrait sortir de cette pĂ©riode trĂšs chaude au dĂ©but de la semaine prochaine, mĂȘme si le dĂ©but du mois de juillet restera au-dessus de la normale. Mais le passage de cette fournaise laissera des traces.
Les scientifiques soulignent que sâil y a dĂ©jĂ eu des vagues de chaleur Ă pareille Ă©poque, lâactuelle qui frappe lâEurope de lâOuest â la Belgique, et encore plus la France â a Ă©tĂ© « fortement aggravĂ©e » par le changement climatique dâorigine humaine. Le rĂ©chauffement du climat « ajoute » environ 2,4 °C, Ă un Ă©pisode de chaleur qui se passerait en son absence Ă pareille Ă©poque.
Face Ă un Ă©pisode de cette nature qui a des impacts sur la qualitĂ© de lâair, sur la production agricole, sur la productivitĂ© de lâĂ©conomie, sur la santĂ© humaine, sur la nature qui nous rend dâinnombrables services, on a en tout cas lâimpression dâassister Ă un théùtre de sourds-muets. Lâan dernier, notre pays ponctuait cinq jours de vague de chaleur en enregistrant un record pour un 1er juillet : 35,9 °C Ă Uccle. On disait Ă lâĂ©poque attendre « les politiques volontaristes, les choix budgĂ©taires visionnaires, les discours clairs, un chemin. » Constatant, dans la foulĂ©e, que rien nâĂ©tait venu.
Pas mieux cette annĂ©e. A part la saillie dâun ministre N-VA, estampillĂ©e dâune ignorance et dâun mĂ©pris Ă©tincelants, les responsables politiques chargĂ©s des dossiers liĂ©s au climat ne sont pas plus diserts. Or, ils sont nombreux : santĂ©, politique sociale, environnement, logement, agriculture, Ă©conomie, mobilitĂ©, budget, climat⊠Pire : une proposition de dialogue entre autoritĂ©s du pays pour « examiner comment mieux prĂ©parer notre pays », venue du ministre fĂ©dĂ©ral du Climat, Jean-Luc Crucke (Les EngagĂ©s) sâest heurtĂ©e Ă un refus de la Flandre.
Il nâest pas question de faire « paniquer » qui que ce soit. On le connaĂźt, cet argument, facilement rabĂąchĂ© par ceux et celles qui closent de la sorte tout questionnement. Ceux-lĂ se soucient comme dâune guigne des plus faibles, des plus vulnĂ©rables ; ceux dont le logement est une bouilloire, se pressent dans des transports en commun bondĂ©s et rament au quotidien. Ils sont ouvriers, techniciens de surface, Ă©tudiants, auxiliaires des services de secours, personnes ĂągĂ©es, nouveau-nĂ©s, malades Ă domicile, agriculteurs⊠Eux savent que ces degrĂ©s de plus dans un monde qui tarde Ă sâadapter font une Ă©norme diffĂ©rence.
Il nâest pas question de faire paniquer, mais de regarder la (parfois mauvaise) rĂ©alitĂ© en face, de rompre le silence et de prendre des mesures. En responsabilitĂ© et avec le souci du bien commun ; on appellerait cela de la politique. Au sens noble. Ădito de MICHEL DE MUELENAERE dans Le Soir du 23 juin 2026 Ce n'est pas nouveau ce blocage de la #Flandre
- La fracture climatique
Les partis wallons quasi tous favorables à la loi climat , blocage cÎté flamand.
Relire l'éditorial de Frédéric Rohart dans L'Echo du 4 février 2019
- Urgence climatique ? Wacht een beetje
Majoritairement, la Flandre politique bloque toute avancée dans la lutte contre le réchauffement climatique, alors que le mouvement est parti du nord du pays. Les formations réticentes sont aussi assez proches des milieux patronaux, frileux face à des réglementations trop strictes ou rapides.
Mais surtout, cette loi climat â impose â lâindispensable concertation entre les RĂ©gions oĂč lâune dâentre elle ne peut tout bloquer⊠ce que fait la Flandre depuis plusieurs annĂ©es.
En Flandre, lâurgence du dĂ©fi climatique passe visiblement aprĂšs des intĂ©rĂȘts particuliers et communautaires. Lâautonomie de la Flandre nâa pour eux pas de prix.
Philippe Walkowiak le 5 février 2019
Si rien ne change, si les autoritĂ©s ne prennent pas la problĂ©matique du rĂ©chauffement climatique Ă bras-le-corps, on se dirige vers une sĂ©rie de #points de #basculement ne permettant plus de retour en arriĂšre avec, notamment, des consĂ©quences sur l'intĂ©gritĂ© et la viabilitĂ© du territoire belge. OĂč il sera question d'inondations de plus en plus frĂ©quentes ou de rĂ©percussions sur la santĂ© des citoyens avec des impacts financiers et budgĂ©taires.
Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille
(en espérant qu'elle en verra la fin)
Jean Ziegler
Le #capitalisme domine dĂ©sormais la planĂšte. Les sociĂ©tĂ©s transcontinentales dĂ©fient les Ătats et les institutions internationales, piĂ©tinent le bien commun, dĂ©localisent leur production oĂč bon leur semble pour maximiser leurs profits, nâhĂ©sitant pas Ă tirer avantage du travail des enfants esclaves dans les pays du tiers-monde.
RĂ©sultat : sous lâempire de ce capitalisme mondialisĂ©, plus dâun milliard dâĂȘtres humains voient leur vie broyĂ©e par la misĂšre, les inĂ©galitĂ©s sâaccroissent comme jamais, la planĂšte sâĂ©puise, la dĂ©prime sâempare des populations, les replis identitaires sâaggravent sous lâeffet de la dictature du marchĂ©.
Et câest avec ce systĂšme et lâordre cannibale quâil impose au monde que Jean Ziegler propose de rompre, au terme dâun dialogue subtil et engagĂ© avec sa petite-fille.
Rapporteur spĂ©cial de lâONU pour le droit Ă lâalimentation (2000-2008), Jean Ziegler a Ă©tĂ© vice-prĂ©sident du comitĂ© consultatif du Conseil des droits de lâhomme de lâONU. Il a notamment publiĂ©, dans la mĂȘme collection, La faim dans le monde expliquĂ©e Ă mon fils.
« Célébrer sans oublier »
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, un des rares leaders européens radicalement critiques de Trump, appelle à « célébrer », mais « sans oublier » les morts et la déstabilisation : « Apprenons une bonne fois pour toutes que la guerre est un échec. »
Image du jour
Il fait chaud au Pakistan. TrĂšs, trĂšs chaud, mĂȘme. Dans la province mĂ©ridionale du Sindh, le mercure a atteint 46 °C, poussant de nombreuses personnes â comme cet homme â Ă se rafraĂźchir comme elles le peuvent.
Des images époustouflantes
Elle était attendue, elle a été au rendez-vous. Ce dimanche 31 mai a eu lieu une lune bleue calendaire. Il s'agit non pas d'une lune de couleur bleu, comme la photo prise ici à AthÚnes le montre, mais bien d'une pleine lune supplémentaire par rapport à ce qui est observé d'habitude. Il s'agit d'un phénomÚne relativement rare.
La fable de la grenouille Chappatte dans Le Temps, GenĂšve Sauf qu'on ne peut pas sortir de la casserole (la planĂšte) et que la seule solution câest d'obtenir du cuisinier (les entreprises, les Ătats, les gouvernements) qu'il Ă©teigne le feu.
Moi, je vais reprendre la boĂźte de Papa. Moi aussi.
Crise climatique. LâEurope se rĂ©chauffe deux fois plus vite que le reste du monde
Le nouveau rapport annuel sur lâĂ©tat du climat en Europe, rendu public mardi 28 avril, confirme que 95 % du territoire a connu, en 2025, des tempĂ©ratures annuelles supĂ©rieures Ă la moyenne. MĂȘme la surface des mers se rĂ©chauffe drastiquement. âLâEurope se rĂ©chauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale.â Pour Green & Blue, ce constat de la nouvelle Ă©dition du rapport annuel sur lâĂ©tat du climat en Europe est le plus âfrappantâ. Et ce, en dĂ©pit de la profusion de donnĂ©es alarmantes sur lâannĂ©e 2025 quâil contient. âLa nouveautĂ©, pour ainsi dire, câest que personne nâest Ă©pargnĂ©â, constate, presque ironique,le site dâinformation italien spĂ©cialisĂ© dans lâenvironnement. Au cours de lâannĂ©e passĂ©e â la troisiĂšme plus chaude depuis quâil existe des relevĂ©s â, la quasi-totalitĂ© de lâEurope (au moins 95 % du territoire) a connu des tempĂ©ratures annuelles supĂ©rieures Ă la moyenne calculĂ©e sur la pĂ©riode 1991-2020. âUne moyenne réévaluĂ©e Ă la hausse tous les dix ans, il convient de le rappelerâ, relĂšve Le Temps. âLâĂ©volution connaĂźt une nette disparitĂ© gĂ©ographique, avec lâest, le sud-est et une partie du centre de lâEurope (dont les Alpes), oĂč la tempĂ©rature grimpe le plus vite (de 0,5 °C Ă 1 °C par dĂ©cennie) depuis trente ansâ, ajoute le journal genevois.
âLe Svalbard, lâun des endroits de la planĂšte oĂč le rĂ©chauffement est le plus rapide, sâest rĂ©chauffĂ© de trois Ă quatre fois plus vite que la moyenne europĂ©enneâ, retient de son cĂŽtĂ© le quotidien britannique The Guardian.
Incendies ravageurs
En outre, dâaprĂšs ce rapport Ă©laborĂ© par Copernicus, le service climatique de lâUnion europĂ©enne (C3S), et lâOrganisation mĂ©tĂ©orologique mondiale, 2025 a Ă©tĂ© marquĂ©e par la deuxiĂšme vague de chaleur la plus intense jamais enregistrĂ©e en Europe.
Ces tempĂ©ratures particuliĂšrement Ă©levĂ©es ont alimentĂ© des incendies dĂ©vastateurs qui ont ravagĂ© de vastes rĂ©gions dâEurope. Plus dâun million dâhectares ont Ă©tĂ© rĂ©duits en cendres, soit 4,7 % de plus que le prĂ©cĂ©dent record, Ă©tabli en 2017. Au-delĂ de la tempĂ©rature de lâatmosphĂšre, câest aussi celle des mers qui sâaccroĂźt. Le rapport montre, cartes Ă lâappui, quâen Europe la tempĂ©rature moyenne de la surface de lâeau a atteint un niveau record en 2025. Quelque 86 % de la surface des mers et ocĂ©ans qui bordent le Vieux Continent ont connu des vagues de chaleur marine âfortesâ et plus, selon la dĂ©nomination utilisĂ©e. Les Ă©nergies renouvelables en hausse
âTous les indicateurs sont au rougeâ, sâindigne auprĂšs du Guardian John Hyland, de Greenpeace, qui souligne que les objectifs climatiques de lâUE ne sont pas assez ambitieux pour lui permettre dâassumer ses responsabilitĂ©s. Il martĂšle :
âSoit les gouvernements prennent rapidement des mesures efficaces pour rĂ©duire dĂšs maintenant leurs Ă©missions de gaz Ă effet de serre, soit ils peuvent continuer, de façon irresponsable, Ă rĂ©viser leurs critĂšres Ă la baisse et Ă mettre ainsi en danger la santĂ©, le foyer, lâemploi et la subsistance dâun grand nombre de gens.â
Le Temps essaie malgrĂ© tout de traquer ce quâil y aurait de positif Ă tirer de ce rapport. En 2025, les cieux europĂ©ens ont Ă©tĂ© moins nuageux et la durĂ©e dâensoleillement lĂ©gĂšrement supĂ©rieure Ă la moyenne (5 %). âLa France, lâAllemagne, la Grande-Bretagne, la Suisse et une partie de la Pologne ont ainsi vu leur potentiel de production dâĂ©lectricitĂ© solaire grimper de 6 % Ă 10 %â, fait observer le quotidien. PrĂšs de la moitiĂ© de lâĂ©lectricitĂ© europĂ©enne est dĂ©sormais produite par lâensemble des Ă©nergies renouvelables.
Pour Green & Blue, il y a mĂȘme une autre (relative) bonne nouvelle : ce rapport âconfirme quâavec Copernicus lâEurope sâest dotĂ©e dâun cadre trĂšs solide pour le suivi de la crise climatique. Les dĂ©cideurs pourraient ainsi, sâils le souhaitaient, fonder leurs politiques (Ă©nergĂ©tiques, industrielles, sanitaires, etc.) sur les donnĂ©es scientifiques les plus fiables.â
Carole Lembezat
Le pape vient peut-ĂȘtre de publier le texte le plus radicalement humaniste de lâannĂ©e.
Avec Magnifica Humanitas, le premier pape amĂ©ricain signe un texte sur le colonialisme numĂ©rique, la nouvelle religion de la Silicon Valley et la concentration extrĂȘme du pouvoir de la tech. Sur ceux qui possĂšdent les donnĂ©es, les machines, les cerveaux disponibles. Sur cette nouvelle caste qui ne possĂšde plus seulement les usines (comme au XIXe siĂšcle), mais les flux dâattention, les algorithmes et les marchĂ©s de la vĂ©ritĂ©.
LĂ©on XIV ne sâappelle pas LĂ©on par hasard⊠En 1891, LĂ©on XIII publiait « Rerum Novarum », la fameuse doctrine sociale de lâEglise. Face Ă la rĂ©volution industrielle, il osait dire que le travailleur nâĂ©tait pas une piĂšce de machine, que le capital ne pouvait pas avaler la dignitĂ© humaine. En 2026, LĂ©on XIV reprend le fil. Face Ă la rĂ©volution numĂ©rique, il dit en substance : lâĂȘtre humain nâest pas une donnĂ©e, pas une ressource, pas une variable dâoptimisation.
Ce qui me frappe d'abord, câest la puissance politique du texte. LĂ©on XIV parle de lâesclavage. Il reconnaĂźt le retard avec lequel lâĂglise et la sociĂ©tĂ© ont condamnĂ© ce flĂ©au. Il parle dâune « blessure dans la mĂ©moire chrĂ©tienne ». Et il demande « pardon » au nom de lâĂglise. Câest rare. Câest immense. Parce que cette phrase oblige tout le monde, croyants ou non, Ă regarder une vĂ©ritĂ© en face : les grandes institutions se trompent parfois pendant des siĂšcles quand elles se rangent trop tard du cĂŽtĂ© des humiliĂ©s.
Puis, comme juriste, je suis marquĂ© de lire autant de rĂ©fĂ©rences aux grandes architectures du droit international : lâONU, la DĂ©claration universelle des droits de lâhomme, la Convention sur les rĂ©fugiĂ©s, et mĂȘme les textes environnementaux. Et LĂ©on XIV ajoute cette phrase lourde de sens : « Les conquĂȘtes morales prennent presque toujours la forme dâun chemin long et laborieux, marquĂ© Ă©galement par des revers : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en Ćuvre avec lenteur ». On pense forcĂ©ment Ă Gaza. Au climato-scepticisme. Ă tout ce que notre Ă©poque dĂ©tricote mĂ©thodiquement, pendant que les cyniques expliquent que le droit international est une naĂŻvetĂ© et que la force est redevenue la seule langue du monde.
Et le plus impressionnant, câest que LĂ©on XIV cite le mouvement des droits civiques aux Ătats-Unis, Martin Luther King, Nelson Mandela et la lutte contre lâapartheid. Il convoque mĂȘme Hannah Arendt, pour la premiĂšre fois dans une encyclique, afin de rappeler cette vĂ©ritĂ© glaçante : le totalitarisme ne triomphe pas seulement quand les gens croient au mensonge. Il triomphe quand ils ne savent plus distinguer le vrai du faux. Quand les faits deviennent une opinion. Quand la presse est remplacĂ©e par le bruit. Quand les fake news deviennent une industrie. Quand chacun est enfermĂ© dans sa propre bulle, nourri par un algorithme qui ne cherche pas la vĂ©ritĂ©, mais la captation de lâattention.
Câest exactement notre Ă©poque. Nous croyons ĂȘtre libres parce que nous scrollons. Mais nous sommes suivis, mesurĂ©s, prĂ©dits, orientĂ©s. Nous croyons choisir, alors que nos prĂ©fĂ©rences sont calculĂ©es. Nous croyons parler, alors que des architectures invisibles dĂ©cident ce qui sera vu, amplifiĂ©, rĂ©compensĂ© ou enterrĂ©. Le capitalisme de lâattention ne veut pas seulement notre argent. Il veut notre temps, notre colĂšre, notre solitude, notre disponibilitĂ© intĂ©rieure.
Et LĂ©on XIV va encore plus loin. Il ne se contente pas de critiquer les excĂšs du marchĂ©. Il attaque la racine. Le PIB ne mesure pas la dignitĂ©. La croissance ne garantit pas la justice. Les inĂ©galitĂ©s ne sont pas seulement un problĂšme de redistribution aprĂšs coup, quand les richesses sont dĂ©jĂ captĂ©es. Elles commencent avant, dans lâallocation des ressources, des technologies, des savoir-faire, des infrastructures. Autrement dit : si quelques gĂ©ants contrĂŽlent les outils de production du monde numĂ©rique, alors ils contrĂŽlent aussi une partie de notre avenir commun.
VoilĂ pourquoi le pape veut « dĂ©sarmer » lâIA. Il appelle Ă une rĂ©gulation publique forte, Ă une dĂ©concentration des gĂ©ants de la tech, et Ă une gouvernance plus ouverte, plus dĂ©mocratique, plus humaine. Dit simplement : lâIA ne peut pas ĂȘtre abandonnĂ©e Ă quelques entreprises privĂ©es qui dĂ©cident seules de ce que nous voyons, de ce que nous savons, de ce que nous dĂ©sirons, et demain peut-ĂȘtre de ce que nous sommes autorisĂ©s Ă devenir.
Câest peut-ĂȘtre cela, la leçon la plus actuelle de Magnifica Humanitas : la nouvelle question sociale ne se joue plus seulement dans les mines et les usines. Elle se joue dans les data centres, les RS, les modĂšles dâIA, les marchĂ©s de lâattention, les systĂšmes de surveillance, les bulles de confirmation et les guerres informationnelles.
En 1891, lâĂglise demandait qui protĂ©geait lâouvrier face au capital industriel. En 2026, LĂ©on XIV demande qui protĂ©gera lâhumain face au capital algorithmique.
Cette question concerne tous ceux qui refusent que le monde devienne une immense machine Ă classer les ĂȘtres humains, Ă capter leurs dĂ©sirs, Ă prĂ©voir leurs comportements et Ă vendre leur libertĂ© par morceaux.
La dignitĂ© humaine nâest pas une donnĂ©e exploitable.
via Samuel Cogolati
Bandar Abbas, entre guerre et enfance.
Jeux dâenfants sur le littoral iranien, face aux navires bloquĂ©s du dĂ©troit dâOrmuz