C’était la première fois depuis presque 30 ans que je retrouvais cette ville comme je l’avais connue enfant, puis jeune adulte.
Qu’est-ce qui, lors de mes précédents séjours, m’a tenue éloignée de ce passé ? Pourquoi ai-je réduit le périmètre de mes pérégrinations en évitant un dédale de rues intimes ?
Ce jour de mai, je marche avec ma belle-sœur dans le quartier des Carmes, puis nous remontons la rue des Filatiers. Je lève les yeux, je reconnais les lieux, et je redécouvre ces rues dont le nom s’était effacé de ma géographie personnelle – pas les essentielles, bien sûr, celles où j’ai vécu (rue du Languedoc, rue Croix-Baragnon), ni les artères principales (rue d'Alsace-Lorraine, rue de Metz), mais toutes les autres.
Celles aux sonorités romanesques : rue des Trois-Banquets, rue des Puits-clos, rue de la Pomme, rue Genty-Magre… Et ailleurs, rue Perchepinte, rue du Coq d’Inde, rue des Paradoux.
C’est étrange cette sensation d’être si loin de moi.
Car c’était moi qui remontais ces rues la nuit, le jour, sans prendre garde à la beauté de la ville. C’est moi faisant demi-tour pour revenir à une soirée, c’est moi assise sur cette fontaine place de la Trinité ; c’est moi sous ce porche avec des garçons de mon âge.
Terre inconnue, terrain connu.
C’est ce que je ressens dans ces venelles au tracé sinueux – tours et détours pour remonter le temps.
Ce soir de mai, je prends un verre avec l’amoureux de mes 18 ans et sa femme, place du Capitole. Au détour d’une phrase, une rue, encore, m'atteint en pleine mémoire.
“Alors lui, aujourd’hui, il habite en plein centre, rue Ninau, tu vois ?”
Je me sens pâlir… j’hésite… rue Ninau… ce nom… et puis ça me revient. Rue Ninau. Thierry. Mon frère.
Mon frère aîné de retour à Toulouse dans les années 1980, après avoir perdu son boulot. Mon frère si mal accueilli (pas accueilli, en fait) dans l’appartement des parents. Mon père lui octroyant un lit dans l’entrée pour qu’il n’ait pas l’idée de rester. Et donc mon frère, pour son bien et le nôtre, trouvant une chambre d’étudiant rue Ninau. Oui, notre chance à nous : on allait le voir, Benoit et moi. On s’échappait de l’appart’ rue du Languedoc pour monter le petit escalier et le retrouver dans sa piaule rue Ninau. On était là, tous les trois. Thierry, Benoit et moi.
On me dit que ce qu’il manque à Toulouse, c’est l’eau… mais la Garonne et le canal sont là, et la marée remonte en moi comme en tous les lieux où j’ai vécu, ceux qui portent la trace de l’éternelle jeunesse – et de l’amour.