Redéfinir l’auteur avec l’IA
Ayant beaucoup réfléchi à la notion d’« auteur » dans les dernières années dans le cadre de mon travail, je ne pouvais qu’être interpellé par un titre comme « La mort de l’auteur n’aura pas lieu à l’ère de l’IA ». Stéphane Vial le rappelle bien dans cet article du Devoir : le concept d’auteur change avec le temps, et s’il est aujourd’hui associé avant tout à des mots comme « authenticité » et « originalité », il s’agit d’un développement assez récent (je m’en tiens ici au domaine des arts). Alors, il est difficile de donner tort à Vial, mais j’aurais envie de pousser la réflexion plus loin.
« La vraie question n’est pas : ce texte est-il authentique ? Mais : qui en assume la responsabilité ? » En effet, Vial le dit bien, qu’un article ait été rédigé en collaboration avec l’IA ou qu’il soit entièrement « original » (un terme bien relatif), la personne responsable demeure celle qui y appose sa signature. D’ailleurs, c’est bien ce que me répond ChatGPT quand je l’interroge à ce sujet : un individu « doit assumer les implications » quand il publie un texte conçu grâce à l’IA. Cette technologie, après tout, ne fait qu’obéir à sa programmation pour répondre aux questions qu’on lui pose, mais c’est bien ce qui complexifie la notion d’« auteur » en la rendant plus opaque, impersonnelle. Bien sûr, un individu rédigeant un texte intègre de manière parfois consciente, parfois inconsciente, un nombre considérable d’influences et d’informations, mais celles-ci peuvent toutes être ramenées à l’expérience de cet individu particulier. Or, quand je demande à ChatGPT de me composer un article sur l’auteur à l’heure de l’intelligence artificielle, non seulement il se repose sur des sources invisibles, mais, en plus, l’opération de recherche et d’écriture dépend de paramètres hors de mon contrôle. Du moins en partie, je peux bien raffiner mes requêtes et travailler avec ChatGPT, mais je ne peux pas changer la nature de sa programmation. Au-delà des questions de droits d’auteur (trop épineuses pour les aborder ici), cela modifie substantiellement ce que nous entendons normalement par « écriture ».
Vial tend à minimiser cet aspect en comparant l’IA à l’usage d’un correcteur comme Antidote ou à la démarche de révision par des pairs dans le milieu universitaire, des « soutiens invisibles » qui existent depuis longtemps. Mais Antidote ne peut pas créer de contenu, tout au plus il peut aider à reformuler (d’ailleurs, ses suggestions tendent à uniformiser le style, à l’instar de celles de ChatGPT), et le processus de révision et d’édition implique des personnes humaines parfaitement identifiables, même si elles peuvent demeurer anonymes. Aucun de ces « soutiens invisibles » ne remet vraiment en question la notion d’auteur, entendue comme un « individu à la voix originale » — et même, un bon éditeur va justement renforcer cette voix, et de bons réviseurs vont rehausser la force d’un argumentaire. C’est la partie mécanique de l’IA qui est beaucoup plus difficile à cerner, en ce qu’elle automatise l’écriture elle-même, le geste d’aligner des mots dans une phrase d’une manière précise pour en arriver à un discours particulier. La part de subjectivité se voit déplacée, diminuée, sans être anéantie (il subsiste, au minimum, une commande de départ qui signale une intention humaine).
La référence de Vial à la fameuse « mort de l’auteur » de Roland Barthes n’est pas ici des plus pertinente, puisque cette idée cherche surtout à rappeler que le lecteur « crée » le texte par son interprétation. Cela ne change rien qu’il soit écrit par un individu ou une intelligence artificielle. Le renvoi à Foucault est beaucoup plus productif, mais c’est sans doute chez Derrida ou Deleuze et Guattari que l’on trouverait des concepts plus fructueux pour penser le rapport à la subjectivité (ou son absence) et celui à la machine, en restant à l’affût des enjeux de pouvoir et de contrôle qui viennent avec une technologie comme l’IA (la confidentialité des données, mais aussi qui la programme, à quelles fins, etc.) Dans tous les cas, nos définitions habituelles de l’auteur ne ressortent pas intactes lorsqu’elles sont confrontées à l’IA.
Bibliographie:
Vial, Stéphane. (2025, 26 août). La mort de l’auteur n’aura pas lieu à l’ère de l’IA. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/911919/mort-auteur-aura-pas-lieu-ere-ia














