Samuel Hadida s’en est allé…
Il y a une semaine maintenant, que sa mort a été annoncée. Toute l’industrie du cinéma international s’en est faite écho, de Variety à The Hollywood Reporter en passant par Deadline. De notre côté, quelques médias généralistes (Le Monde, Le Figaro), et quelques hommages personnels ont surgi ici et là sur les réseaux sociaux.
Mais quelque part je n’ai pas réalisé l’ampleur de sa perte, avant de mettre les pieds dans le cimetière de Pantin, où il était enterré auprès de son père David Hadida dimanche dernier.
Là, se bousculaient dans une allée étroite plus de 200 personnes, collègues et ex collègues de travail de Metropolitan Filmexport, la société qu’il dirigeait avec son frère Victor Hadida, mais aussi amis, acteurs, réalisateurs et producteurs. Dans la foule, Claude Lelouch était au coude à coude avec Avi Lerner, le producteur des Expendables et John Rambo. Peut-on imaginer un plus grand écart ? Le ciel était gris, mais les nuages se sont écartés, laissant apparaitre le soleil, le temps que ses proches fassent son éloge. Nous étions tous réunis pour rendre un dernier hommage à un fou amoureux du cinéma. De tous les cinémas.
Parce-que ne tournons pas autour du pot, Samuel n’était pas juste un "passionné" de cinéma. C’était un barjot absolu. Un fou furieux. Avec l’entreprise Metropolitan Filmexport dans laquelle il avait embarqué son plus jeune frère Victor, il s’était fait le chantre du cinéma d’exploitation à la marge, distribuant depuis la fin des années 70 les toiles les plus déviantes à une époque ou le genre était méprisé. Evil Dead, Creepshow, Les Griffes De La Nuit….
A la différence de nombreux autres distributeurs, Samuel ne distribuait pas ses films pour faire de l’argent, même si c’était un (très dur) business man. Il les distribuait parce-que ses films l’excitaient et qu’il y croyait vraiment. Samuel était continuellement surexcité, même par les pires toiles (qui se souvient de Nirvana avec Christophe Lambert ?). C’était un lunatique et un timbré, mais déterminé, doté d’un enthousiasme qui emportait tout, même et surtout en dépit du bon sens.
Je pense qu’il faut s’arrêter un moment, pour mesurer l’importance de Samuel et Victor Hadida sur la pop culture cinématographique des 40 dernières années.
Sans Samuel et Victor, la carrière de Jean-Claude Van Damme n’aurait jamais décollé. Les deux frères avaient distribué Karaté Tiger, un des premiers Van Damme, en France, et son film suivant, Bloodsport, allait être envoyé au cimetière du direct to vidéo aux USA, avant que Samuel, la bave aux lèvres, réussisse à convaincre le producteur Menahem Golan de lui vendre le film pour le sortir en France. Ce qui a forcé le producteur à reconsidérer son choix, et tenter la distribution en salles aux Etats-Unis, faisant instantanément de Van Damme une star.
Sans les deux frères, pas de Quentin Tarantino : Samuel a acheté le scénario de True Romance à Tarantino, alors que celui-ci était un inconnu malingre qui ne ressemblait pas encore à Richard Kiel, ce qui permis ensuite au cinéaste de financer le développement de son premier film Reservoir Dogs, que Samuel et Victor ont aussi distribué. Samuel évidemment a produit True Romance, sortant le réalisateur Tony Scott des superproductions américaines avec Tom Cruise, pour faire un "petit" film, mais aussi un absolu chef d’œuvre, avec un casting de fou, qui a assis la réputation de Tarantino, pavant le pont jusqu’à Pulp Fiction et sa consécration en auteur/réalisateur star, tout en montrant que Tony Scott était capable d’autre chose.
Sans Samuel et Victor, le réalisateur Christophe Gans n’aurait pas la même carrière. Certes, Christophe a toujours été un personnage charismatique, doté d’une force intérieure hors du commun, et il se serait sans doute débrouillé autrement. Mais c’est Samuel et Victor qui l’ont tiré de la presse cinéma, pour lui donner un bureau et un Mac, et le laisser pendant 5 ans développer des projets de films irréalisables et insensés dans 3 mètres carrés, le laissant se perfectionner, avant de lui mettre le pied à l’étrier avec Necronomicon et Crying Freeman.
Sans Samuel et Victor, pas de distribution en salles et de succès culte pour Evil Dead de Sam Raimi et pas de carrière pour le futur réalisateur des Spider-Man, pas de saga Resident Evil et de succès pour Paul W.S. Anderson, pas de John Woo, pas de Jackie Chan, pas de Tsui Hark, pas de HK magazine et de reconnaissance du cinéma Asiatique en France, pas de nouvelles productions de David Cronenberg, pas de réussite aussi exemplaire pour l’exploitation France de Seven de David Fincher, pas d’adaptation cinéma de Silent Hill, pas de saga Le Seigneur des Anneaux, que les frères ont co-financée et lancée avec panache en France, pas de Lelouch refaisant des toiles avec Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, et j’en passe…
J’ai eu la chance de travailler 5 ans avec Victor et Samuel, après les avoir rencontrés quelques années auparavant, par l’intermédiaire de Christophe Gans. Leurs bureaux étaient situés au 1 rue Lord Byron / 116 bis Champs Elysées, le fameux immeuble à double entrée qu’Alain Delon emprunte pour semer les flics le filant dans Le Samourai de Jean-Pierre Melville. Ils avaient cette singularité d’être les seuls bureaux de boite de production au monde ouverts aux quatre-vents. Oui vous avez bien lu. Il n’y avait aucune porte fermée. Il était possible à n’importe qui d’y débarquer, une fois passé le dédale des couloirs, et de vendre un projet à Samuel comme ça, sans être invité. Il en a été ainsi pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’un connard les cambriole, forçant les deux frères à des mesures plus draconniennes et communes de sécurité.
Si je désirais parler de quelque chose à Samuel ou Victor, il m’était possible de les attendre, parfois pendant plusieurs heures, en tapant leur machine à café et en écoutant leurs conversations téléphoniques avec l’étranger, sans qu’aucune gêne ne soit occasionnée, jusqu’à ce qu’ils aient quelques minutes à me consacrer.
Les deux frères n’étaient pas justes des distributeurs et producteurs, s’étaient des punks. Ils étaient un bimoteur, des indépendants qui ont réussi à construire une entreprise équivalente aux majors, à partir de leur passion pour le cinéma uniquement. La première chose que j’ai apprise avec eux, c’était qu’il est possible d’aller au bout de tes rêves, aussi impossibles soient-ils. Même s’il faut au passage bricoler un radeau de fortune avec des débris au milieu d’un océan en pleine tempête, et colmater les fuites avec les doigts, alors que tu aurais préféré y aller en paquebot allongé en maillot de bain sur une chaise-longue au bord de la piscine intérieure, un cocktail dans une main et un megaphone dans l’autre.
Ces deux là, une fois qu’ils vous avaient accepté, vous donnaient une confiance absolue. Mais si par malheur, vous la trahissiez, vous étiez Out. Certains ont évoqué les colères mythiques de Samuel. J’ai personnellement eu la chance de ne jamais en être la cible, même si je l’ai vu en direct allumer des personnes dans des termes que je n’aurai pas particulièrement appréciés. Ce business ne fait pas de cadeau, et si vous ne supportez pas la chaleur, il vaut mieux ne pas rester dans la cuisine.
Samuel était bourré de contradictions, mais si vous aviez un problème, il vous suffisait d’agiter un drapeau rouge pour qu’il fonce dedans et le résolve en quelques arguments massues bien enfoncés. Je dois avouer que quand je me suis retrouvé à plusieurs reprises coincé dans une impasse, il m’est arrivé de le manipuler et l’utiliser. Il y allait de bon cœur du moment qu’il y voyait un intérêt. A chaque fois, il retournait en quelques minutes une situation qui semblait perdue d’avance. Puis ensuite, il passait taxer des DVD dans mon placard, qu’il promettait de rendre, et qu’il avait le don de constament égarer dans le fatras qui lui servait de bureau. (Sammy, j’attends toujours que tu me rendes mon Coffret Edition Spéciale de Dobermann).
Alors certes, sa carrière de producteur était en dents de scie. C’était quand même le gars qui pouvait enchainer Le Pacte des Loups de Christophe Gans, avec Sueurs de Louis-Pascal Couvelaire. Mais le truc avec lui, c’est qu’il était aussi enthousiaste pour un film de bagnoles avec des personnages caricaturaux, mais filmé comme une publicité, que le plus gros blockbuster d’action historique du cinéma français. C’était ça, le truc de Samuel, c’est que même quand il produisait un film catégorie B- voir C ou Z, il était sincère. Et cela se ressentait dans tous les films dans lesquels il s’investissait. C’était un mec qui aimait profondément les films de genre, d’action, de baston, avec une vision populaire du cinéma, et particulièrement du cinéma français (checkez la version anglaise du Pacte des Loups, Brotherhood of the Wolf, remontée sous l’insistance de Samuel en éliminant les sous-intrigues pour concentrer le film sur l’action, un délice).
A son enterrement, après que son eulogie funèbre soit prononçée, des nuages ont masqué le soleil et un vent violent s’est brusquement mis à souffler, emportant tout, comme si les éléments exprimaient leur colère...
Sa disparition laisse un vide, mais son entreprise familiale va perdurer, j’en suis certain. Ce qui est curieux, c’est qu’elle arrive pile au moment où L’Empereur de Paris, avec Vincent Cassel, agite le fantôme de la possible renaissance d’un cinéma de genre populaire en France, 18 ans après Le Pacte des Loups, et alors que Christophe Gans s’apprête à tourner ce qui sera une des dernières productions de Samuel, Corto Maltese.
"C’est à votre génération de prendre la relève désormais", me confiait son frère Victor à l’enterrement. Et il a raison. Les frères Hadida, des true brothers, ont construit leur empire à la force du poignet, s’érigeant en résistants, tel le village d’Asterix, contre l’invasion des profanateurs du cinéma, contre l’édulcoration du cinéma français, le règne de la comédie téléfilm mal écrite, mal jouée et mal filmée, du film d’auteur branleur petit arriviste, contre la main basse récente sur le cinéma de genre par la dictature du politburo du CNC (auquel Samuel n’a jamais rien demandé), envers et contre tous.
Donc. Adieu Samuel. Et à nous de jouer.