Déphasage #169 - 21.06.18
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01/ Cam Deas - Exercise 1 (Times Exercices/The Death Of Rave/Juin 18) 02/ Cam Deas - Exercise 4 (Times Exercices/The Death Of Rave/Juin 18) 03/ Mark Fell - INTRA-8 (INTRA/Boomkat Editions/Juin 18) 04/ Mark Fell - INTRA-3 (INTRA/Boomkat Editions/Juin 18) 05/ Jan Jelinek - Hubert Fichte (Zwischen/Faitiche/Mai 18) 06/ Jan Jelinek - Lady Gaga (Zwischen/Faitiche/Mai 18) 07/ Jan Jelinek - Marcel Duchamp (Zwischen/Faitiche/Mai 18) 08/ Jan Jelinek -  Friedericke Mayröcker (Zwischen/Faitiche/Mai 18) 09/ Polyphonies Ari - Weya (Thierry Fournel/Ocora/2002) 10/ Polyphonies Ari - Weyssa (Thierry Fournel/Ocora/2002)
[Thomas]
Cameron Deas s'est avant tout illustrĂ© dans la manipulation des douze cordes de sa guitare corpulente, qu'il baladait entre ritournelles impeccables et quĂȘtes de dissonances, toujours couvertes par le champ tonal Ă©largi que permet le doublement du filin en spirale. A moins qu'il ne se soit laissĂ© orienter par les possibilitĂ©s harmoniques qu'il avait sous les mains, comme peuvent le faire penser son jeu instinctif, ou le titre de son album de 2009 « My guitar is alive and it's singing ». Devenu moins productif depuis quelques annĂ©es, le mĂ©nestrel d'outre-manche a engagĂ© une mue, dont l'accomplissement est entĂ©rinĂ© par la sortie de son dernier album. DĂ©jĂ ses « String studies » de 2014 Ă©taient comme un rapport d'Ă©tape de la transformation en cours, dans lequel le fameux instrument voyait son chant traitĂ© par les modules d'un synthĂ©tiseur que l'on imaginait encore en construction. Mais avec « Time exercices », la guitare n'est plus et c'est au tour de la machine Ă©mancipĂ©e de tirer Cam Deas par l'oreille vers les perspectives sonores qu'elle entend creuser.
L'essaim artificiel de bourdonnements insistants et de tambours belliqueux qui se rue alors sur l'auditeur ne peut que faire songer aux espĂšces notionnelles de Rashad Becker, source d'inspiration plus quâĂ©vidente pour l'anglais, Ă l'Ă©coute en particulier du premier « exercice ». D'ailleurs, si donner suite a des « études » avec des « exercices » pourrait relever de l'excĂšs de modestie, Cam Deas semble bien en train de faire ses gammes, avec des morceaux qui connaissent peu de variations et se bornent Ă nous envoyer leur produit dense et inflammable dans les Ă©coutilles. On comprend alors que la mue du guitariste ne s'est pas faite sans un plongeon dans un acide duquel il aurait Ă©mergĂ© tel Jack Japied, dĂ©cidĂ© Ă en dĂ©coudre.
Si les octaves des cordes ne se rĂ©pondent plus sur Time exercices, les volumineux mouvements Ă©lectroniques s'entrecroisent sans cesse jusqu'Ă faire entendre les cris des suppliciĂ©s emportĂ©s par la Porte de l'Enfer de Rodin. Personnages de sang et de souffle, ils parviennent par l'effet d'une nĂ©cromancie inexpliquĂ©e Ă percer sous des situations musicales presque aussi scolaires que leur appellation le laisse entendre. Ces acteurs auront les apparences que l'Ă©coutant voudra bien leur consentir, mais demeureront assurĂ©ment bousculĂ©s, transpercĂ©s. Au rang des mĂ©taphores de fin de chronique, un rapprochement avec la tauromachie aurait donc Ă©tĂ© envisageable lui aussi, et finalement assez indiquĂ© vu comme avec cette nouvelle sortie, l'inĂ©vitable label The death of rave fait - une fois de plus - un effet bĆuf.
[Antoine]
Figure essentielle des musiques dĂ©phasĂ©es, lâartiste anglais signe son retour deux ans aprĂšs Focal Music , sortie K7 qui le voyait emprunter un chemin ouvert avec A Pattern for Becoming deux annĂ©es plus tĂŽt. Il entĂ©rine cette voie nouvelle aprĂšs sa sĂ©rie de travaux uniquement fait de sons Ă©lectroniques de Multistability Ă UL8 en passant par Manitutshu. Pour autant il ne quitte pas une approche trĂšs personnelle du rythme quâil a imposĂ©e dĂšs 2010, bien avant les Gabor Lazar, Second Woman et consort quâil a sans aucun doute beaucoup inspirĂ©. Cette maniĂšre de ne plus aborder le temps musical comme une dĂ©coupe mathĂ©matique faite de division et multiplication dâun tempo fixe en battements par minute, mais plutĂŽt de façon fluide en pensant chaque dĂ©clenchement dâĂ©vĂ©nement sonore Ă la millisecondes. LâĂ©cart entre chacun dâentre eux ainsi que leur intensitĂ© est sujet Ă des fluctuations allant du fixe Ă lâalĂ©atoire. Cette synthĂšse de motifs rythmiques quâil a inventĂ©e pour ses albums Ă©lectroniques, il la rĂ©utilise ici, non plus pour contrĂŽler kick de Linndrum, clap et stab de synthĂ© FM mais pour indiquer ce que les percussionnistes doivent jouer.
Pour INTRA, ce sont les membres de lâensemble portugais Drumming qui interprĂštent des motifs quâils entendent en direct dans le casque quâil porte chacun. Lâaller-retour entre homme-machine Ă©lectronique-musicien-machine acoustique donne une teneur sonore sans pareille ici. Dâautant plus que les instruments jouĂ©s ont une grande particularitĂ©. Câest un ensemble de mĂ©tallophones créés pour la piĂšce Pléïades de Xenakis, semblable Ă un xylophone sauf que chaque lames est accordĂ©e de maniĂšre microtonale (un Ă©cart plus faible quâun demi-ton des gammes occidentales). Ce partie pris est en rĂ©sonance avec le choix dâemployer des gammes indiennes de la musique Carnatique donnant une organisation des hauteurs fidĂšles Ă ce modĂšle. LâĂ©cho entre la vision du rythme de Mark Fell et celle de cette musique ferme la boucle et fait le pont de la plus belle des maniĂšres entre ces deux traditions brouillant les pistes historiques.
[Max]
Sans le contexte de cette âderâ des dĂ©phâ, comme on en vient Ă tutoyer le panthĂ©on pour cette ultime soirĂ©e en notre compagnie dans les studios de Radio Campus Bordeaux, puis comme câest jour de fĂȘte quoi de mieux quâun bijou de discontinuitĂ© Ă lâoccasion de la réédition vinyle des improvisations & edits "tokyo 2001" avec le trio computer soup qui nâĂ©tait sortis dĂšs lors quâen CD via le label Sub Rosa, le berlinois Jan Jelinek nous offre simultanĂ©ment le condensĂ© dâune radiodiffusion sur la "sudwestrundfunk" Ă Stuttgart titrĂ© "zwichen" (entre-deux en français). Cette chose, que lâon pourrait objectivement qualifier de mĂ©lasse binaire sous forme dâun assemblage de particules sonores non-sĂ©mantiques, sâapparente mĂȘme Ă un ferment Ă©lectronique. Il ferait naĂźtre des structures Ă©lectroacoustiques un nouvel album qui se dĂ©compose en douze sĂ©quences auto-poĂ©tiques, toutes issues dâune fusion entre synthĂšse modulaire et collages audios. Parmis les silences dĂ©sarticulĂ©s et interstices phonĂ©tiques Jan sâemploi scrupuleusement Ă confronter cette esthĂ©tique de la faille avec la supposĂ©e Ă©loquence des personnalitĂ©s interviewĂ©s en les mixant dans sa machine abstraite.
[Antoine]
Les Ari sont un peuple du Sud-Ouest de lâEthiopie, ce sont des agriculteurs sĂ©dentaires de tradition animistes. Câest principalement lors de grandes cĂ©rĂ©monies rituelles quâils se livrent Ă ce quâon peut aussi appeler une polyrythmie par hoquet. Le principe est que chaque voix tient une hauteur prĂ©cise et un motif rĂ©pĂ©titif sur une certaine durĂ©e, câest le jeu de dĂ©phasage entre le dĂ©roulement de chaque partie individuelle qui va crĂ©er une complexitĂ© par le phĂ©nomĂšne de masse. Ils chantent des voyelles quâils font Ă©voluer au grĂ© du filtrage occasionnĂ© par leur appareil phonatoire, donnant une richesse de sons vocaux incroyables. Câest autant les femmes que les hommes et mĂȘme les enfants qui prennent part Ă cette tradition permettant de souder la communautĂ©. Sây mĂȘle aussi des flĂ»tes weyssa suivant elles aussi ce principe de polyrythmie, dĂ©stabilisant nos oreilles occidentales, incapable de se repĂ©rer au bout dâun temps.Â
Tout comme le travail de Mark Fell avec la musique carnatique indienne, les Ari prouvent quâen musique la hiĂ©rarchie que pourrait imposer lâHistoire de cette discipline avec un grand H, tout comme la notion de modernitĂ© nâa aucun cours ni aucune raison dâexister. Pourquoi se priver, quand on peut tout embrasser les oreilles bien ouvertes ?

















