[ABCBD] Interview Zanzim
En préparation d’un ambitieux livre [ABCBD] - Abécédaire subjectif de la Bande-dessinée 26 portraits et interviews d’auteurs BD sélectionnés par votre serviteur et à paraitre aux éditions Equilibre Fragile un jour, peut-être une nuit, en 2023 (ou 24) par le biais d’un éventuel crowfunding (comprendre financement participatif cher.es ami.es), voici en avant-première l’interview (!) pour vous donner envie... de la lettre Z ! Z comme Zanzim, rencontré en juin 2021 à Amiens.
Quel était ton rapport au dessin, enfant ?
J’ai toujours aimé la bande dessinée. Je lisais des choses plutôt classiques, de la bande dessinée franco-belge, Astérix, Lucky Luke… J’ai été très marqué par la période de Lucky Luke où il y avait une manière très ronde de dessiner. Les Tintin aussi. Ce n’est qu’au lycée, en allant farfouiller à la bibliothèque de l’établissement que j’ai fait d’autres découvertes moins évidentes pour moi à l’époque. Des auteurs comme: Comes, Tardi, Bourgeon, Moebius, Caza... Et puis on s’échangeait des auteurs avec des copains, c’est comme ça que j’ai découvert Régis Loisel. J’ai commencé, comme beaucoup, par dessiner dans des fanzines, au lycée, je ne savais pas très bien dessiner mais je faisais mes gammes, je copiais Gotlib, Edika mais je citais toutes mes références, je mettais « D’après Edika » par exemple et puis j’ai fait les Beaux-Arts.
Alors justement, tu es diplômé d’études supérieurs aux Beaux-arts, qu’est-ce que cela t’a apporté dans ton travail d’auteur et d’illustrateur ?
Désapprendre pour mieux apprendre ! Au lycée, je n’étais pas un élève assidu. Aux Beaux-Arts, je me suis mis a énormément travaillé, j'ai trouvé ma voix. Mais il faut tout recommencer à zéro quand tu arrives après être passé par la case amateur. J’ai découvert et appris l’illustration, la gravure, la sérigraphie… Du coup après mon diplôme, quand je suis revenu à la bande-dessinée, j’avais tout ce nouveau bagage, toutes ces nouvelles techniques en moi.
Quand tu en ressors, que fais-tu ? Comment reviens-tu à la Bande-dessinée ?
Je retourne aux fanzines. Des copains me redonnent envie de retourner à la BD, notamment avec la lecture de toutes les premières sorties de l’Association. Et puis, il y a surtout ma rencontre avec Hubert. Lui et moi, on était aux Beaux-Arts, à Angers, tous les deux mais on ne se connaissait pas, on s’était juste croisé dans une fête étudiante mais sans jamais se parler. C’est Yoann, le dessinateur aujourd’hui de Spirou, qui était étudiant une année au-dessus de moi, qui nous a présenté. Ça a tout de suite “matché” entre nous malgré nos univers et nos styles complètement différents. On avait tous les deux très envie de faire une bande-dessinée, comme attirés l’un vers l’autre.
En effet, le premier album que tu publies en temps qu’auteur BD est Les yeux verts en 2002 et tu dessines sur un scénario d’Hubert. Cet ouvrage à initié une longue et fructueuse collaboration entre lui et toi…
C’est amusant parce qu’à la base Hubert et moi, nous n’avions rien pour être compatibles… C’était presque un mariage forcé à la base pour concrétiser notre rêve. Ça donne un mélange assez unique entre mon style d’illustration très naïf et son univers gothique et onirique. On travaillait beaucoup en ping-pong. Il me racontait son histoire et ensuite je lui posais des questions. Je le trouvais très bavard alors j’essayais toujours de lui faire enlever des dialogues, j’édulcorais aussi beaucoup les dessins, il acceptait toujours que je le trahisse gentiment pour rendre moins trash le résultat final de l’idée qu’il avait à la base en tête. Il faisait ensuite la couleur et c’est moi qui me retrouvait ensuite à redécouvrir mon dessin.
Tu as attendu 2015 avec L’île aux femmes pour publier ton premier ouvrage où tu es seul au dessin et au scénario, pourquoi autant de temps et pourquoi avec cette histoire ?
Tout simplement parce qu’avant je n’avais pas assez confiance en moi. Je pense que j’ai eu envie, à un moment donné, de me prouver, d’abord à moi-même que je pouvais le faire, comme un grand (rire) A quarante ans, il était temps. Alors il fallait que je trouve un sujet qui me plaisait et qui s'interrogeait, dans lequel j’avais envie de m’investir maintenant que j’avais acquis un peu, un peu seulement, de maturité. Très rapidement, je me suis dis que je me posais depuis longtemps des questions sur les hommes et les femmes et qu’il y aurait quelque chose à faire en partant d’un personnage très macho, un véritable coq français, qui arrive sur une île soit-disant déserte, et de lui opposer des femmes féministes, des amazones. Je voulais que ce soit un peu coquin sans être trop graveleux… Mais Hubert était quand même toujours là pour les couleurs.
Peau d’Homme a été salué par la critique et a remporté de nombreux prix depuis sa sortie en 2020, comment ce projet est né avec Hubert ? Cet ouvrage est arrivé au bon moment dans votre histoire, j’ai l’impression…
Oui, nous n’aurions pas été prêts si Peau d’homme était arrivé plus tôt. Hubert a toujours été avant-gardiste et pas certain que le postulat de départ de l’histoire et aussi ces questions autour du genre, de l’émancipation de la femme auraient eu un tel écho plus tôt. Je lui avais dit que si un jour il avait envie de parler d’un sujet personnel, sur sa vie, son homosexualité, son adolescence, j’aimerais que ça soit moi qui le dessine. Il a essayé d’écrire là-dessus mais il avait du mal à parler vraiment de lui, il se cachait, en fait. Beaucoup de temps a passé et puis un jour il m’appelle et me dit qu’il était vraiment très en colère et qu’il avait un sujet. C’était à l’époque des manifestations contre les mariages gays à Paris, il avait l’impression d’être pourchassé, un peu comme une chasse aux sorcières. Il m’a dit « Tu voulais que j’écrive un truc personnel, je suis super en colère avec la manif pour tous, je vais écrire un véritable brûlot, ça s'appelle Débaptisez-moi, est-ce que tu veux bien le dessiner ? » J’ai trouvé la première version, les premières idées trop trash, mais quelques mois après il est revenu et avait changé beaucoup de choses. Déjà, c’était devenu un conte. Ça parlait finalement des mêmes choses, il y avait la même colère, mais de manière beaucoup plus subtile. Il m’a pitché l’histoire de Peau d’homme et j’ai tout de suite adhéré.
Tu es dessinateur et scénariste, Hubert était scénariste et coloriste, comment travaillez-vous ensemble pour ne pas empiéter l’un sur l’autre et surtout sur Peau d’Homme où la couleur est très importante ?
D’habitude, je donnais toujours mon avis et mes idées sur le scénario, mais là c’était tellement abouti, tellement précis et construit que je n'avais rien à ajouter, ni même rien à dire. Les éditions Glénat ont même tellement eu un coup de cœur sur le scénario qu’ils avaient accepté le projet sans voir même le moindre dessin de ma part. Hubert avait comme écrit un véritable roman d’une cinquantaine de pages, tout était déjà là. L’histoire et les dialogues les avaient déjà conquis, alors je n’ai rien voulu toucher. J’ai concentré mon travail et mon imagination sur les personnages et notamment sur Bianca qui devait se métamorphoser en Lorenzo. Je voulais que les couleurs soient dans l’air du temps, mais surtout pas criardes et, à son tour, Hubert m’a fait complètement confiance sur ce domaine qui était le sien pourtant d’habitude. L’idée de la peau blanche pour Bianca m’est venue très rapidement, pour représenter la jeune fille totalement innocente, vierge, la pureté même. La chevelure rousse, c’était pour le côté ardent du personnage. Initialement, Peau d’homme devait être en couleurs directes et finalement, j’ai préféré réaliser la couleur numériquement. Je m’attendais à ce qu’il me titille sur les couleurs mais pas du tout. Hubert a juste émis un souhait, que sa peau soit un peu mate, un peu teintée, quand elle était en Lorenzo. La seule chose qui ne change pas, c’est la couleur des yeux bleus. S’il y a toujours eu de la confiance entre nous, là c’était encore le cran du dessus, on a travaillé comme jamais en totale symbiose Hubert et moi sur Peau d’Homme.
L’ouvrage a été un énorme succès dès sa sortie. Malheureusement, tu as été le seul à recevoir l’accueil qui lui a été réservé compte tenu de la tragique disparition d’Hubert…
ça a été un choc sans nom, un ascenseur émotionnel terrible. A chaque fois que l’on recevait un prix, je me prenais de plein fouet son absence, sa disparition.. Ça a été très dur. C’est toujours très dur. J’ai un peu plus de recul mais toujours autant de tristesse. En tous cas, devant de telles récompenses et un tel accueil public et critique, Hubert aurait été surexcité et connaissant le personnage, on en aurait beaucoup entendu parler…
Un peu à l’instar de L’Age d’or de Pedrosa, Peau d’Homme parle de sujets très actuels, l’intégrisme religieux, l’identité et les orientations sexuelles, et encore très à vif, dans un contexte historique du passé, qu’est-ce que cela apporte selon toi au récit ?
Avec l’idée même du titre Peau d’homme, on se demande « Mais qu’est ce que c’est que ce truc ? » ? Cela évoque Peau d’Âne... On a un album qui suscite la curiosité dès sa couverture, dès son titre. Après, Hubert tenait à l’époque de la Renaissance dont il était érudit. On a mélangé cette époque avec des éléments de contexte actuel, comme si nous étions au théâtre. Hubert, lui, ressentait vraiment la religion comme un poids, un fardeau, mais moi, je n’ai pas eu cette éducation catholique. Alors j’ai abordé sa colère d’une manière beaucoup plus souple et sans agressivité pour parler de l’hypocrisie, des donneurs de leçons qui, au final, sont pires que ceux qu’ils condamnent. Le message que portent les personnages de l’histoire, c’est « foutez-nous la paix ! » et on ne parle parfois jamais aussi bien d’aujourd’hui qu’à travers le passé.
Merci infiniment à Fred Zanzim pour sa disponibilité et sa générosité, aux éditions Glénat et une énorme pensée à Hubert, où qu’il soit il peut être heureux et fier.
Thierry J














