Depuis six mille ans on invente,
On suppose, on effraie, on ment,
Malgré la lumière vivante
Du vénérable firmament.
Le faux ciel que sur nous on penche
Est de chimères pluvieux ;
Le mensonge a la barbe blanche ;
L’homme est enfant, le conte est vieux.
Quel néant l’homme a sur la table !
Rien fait mettre un monde à genoux.
Le temple est un lieu redoutable
Où le sage enfante des fous.
Les religions sont des gouffres ;
À leur surface on voit un mont,
L’erreur, puis de grands lacs de soufres,
Puis de l’ombre, et Dieu triste au fond.
Non, non, ce n’est pas pour le jeûne,
Le cilice et les bras en croix,
Que Jacque est beau, qu’Agnès est jeune,
Que l’alouette chante aux bois !
Le diable et son souffle de forge
S’évanouissent aussitôt
Que j’écoute le rouge-gorge
Dans ton petit champs d’Yvetot.
Le baïram et le carême
Ont le même idéal tous deux :
La femme maigre, l’homme blême,
Le ciel terrible, Dieu hideux.
Je désire autrement conclure.
Tous ces corans, en vérité,
Ne laissent rien, qu’une fêlure
Au cerveau de l’humanité.
Devant ces dogmes qu’on redoute,
Ciel difficile, enfer promis,
Je prends le grand parti du doute,
Et de remplir mon verre, amis.
— Victor Hugo