Écrire à partir de photographies
Atelier d’écriture du 12/12/2019 à Fontenay-sur-Loing, où j’ai été plutôt prolixe!
1) Acrostiche sur le mot photo
Troquée contre un sourire de fête
2) Racontez l’histoire d’une photographie
(photo de Jean-Pierre Lenoir, où l’on retrouve un homme et une femme attablés à une terrasse, plusieurs cocktails en forme de noix de coco posés sur la table. Ils paraissent s’ennuyer, elle levant les yeux au ciel, lui fumant sa cigarette en regardant la table d’à côté)
Consigne : réutilisé les mots que chaque membre a choisi pour cette photo : dépression, ailleurs, indifférence, terrasse, nonchalance, surprise, apéro, souvenir, ennui
Cela fait quinze minutes que nous attendons l’addition, au milieu de cette terrasse dépeuplée. Les trois pina coladas que je viens d’engloutir ont chassé de mon visage le sourire niais que je porte en permanence en sa présence. Mais il n’a pas l’air d’avoir remarqué mon indifférence, trop occupé à reluquer les pétasses de la table d’à côté, qui n’en finissent plus de raconter leurs anecdotes débridées d’étudiantes en médecine, autour d’un apéro qui s’éternise.
L’alcool engourdit mon esprit, de même que la fumée de ses satanées cigarettes qui finiront un jour - je l’espère ! - par l’enterrer six pieds sous terre. Pour ne plus avoir à contempler notre résidu de couple qui s’effrite, ainsi que le visage de mon bourreau se plisser en une grimace de perversité, je lève les yeux au ciel, vers un ailleurs réconfortant. Peut-être vers la vie que j’aurais eue si je n’avais pas épouser ce porc ? Une vie pleine de surprises, dénuée d’ennui et de morosité.
Avant que la dépression ne vienne m’achever complètement, je prends alors une décision importante : celle d’en finir. Non pas avec ma vie - oh non ! - mais en finir de cette relation nocive qui m’intoxique depuis des années. Il y a des poisons bien plus rapides que ces abjects bâtonnets de nicotine...
Ainsi, je laisserai derrière moi cette vie gâchée, transformant ce moment actuel en un détestable souvenir.
Retrouvant mes esprits, j’alpague le serveur avec une nonchalance qui ne me ressemble pas, un sourire flamboyant aux coins des lèvres : “Une autre pina colada s’il-vous-plaît !”
3) Racontez l’histoire d’une photographie
(photo d’un homme qui se dirige vers l’hôtel de l’étoile, en portant dans chaque main d’immenses bottes en cuir).
Consigne : Vous venez de recevoir une lettre contenant cette photographie
En ouvrant le courrier ce matin, j’ai eu la surprise - non que dis-je, l’indicible horreur ! - de recevoir une lettre anonyme. Point de lettres découpées dans les journaux, mais le message reste frappant de brutalité :
“J’aurai ta peau Fernand. Si tu fermes pas ton taudis d’hôtel avant la fin du mois, j’aurai ta peau.”
J’ignore quel maître-chanteur a bien pu m’écrire ça, sûrement un restaurateur du coin jaloux du succès de L’Étoile. Les lettres de menace, d’habitude, ne m’impressionnent pas. J’ai trimé pendant 40 ans, les rageux, je sais les gérer.
Mais cette fois-ci, on ne s’est pas contenté de m’écrire. Dans l’enveloppe sale qui m’étais adressée, se trouve également une photo. Une photo de moi, de dos, rentrant mes vieilles bottes en cuir. Une photo prise à moins de cinq mètres de moi...
Mon maître-chanteur m’a suivi, pisté comme une vulgaire biche traquée par un chasseur assoiffé de violence.
Ma plainte déposée à la gendarmerie, je rentre chez moi et me barricade. Et cela tous les jours pendant deux semaines, attendant avec angoisse la fin du mois. Le 31 au soir, je me couche tétanisé, laissant toutes les lumières de chez moi allumées. Alors, à 00h01, j’entends le téléphone sonner.
Prudent, je m’extirpe du lit et m’empare de mon fusil, que j’avais chargée au préalable. Je descends l’escalier pour répondre, assistant à un spectacle des plus déroutants...
Qu’elle ne fut pas ma surprise en voyant mon salon transformé en salle d’exposition. Sur chaque grille étaient affichés, en grand format, des clichés de ma vie quotidienne au cours de ces quinze derniers jours.
Chaque jour, le photographe se rapprochait toujours plus de moi.
Au marché, dans mon jardin, dans ma cuisine, en train de dormir, sous ma douche...
L’ultime photo de la série provoque en moi un profond malaise.
Elle était prise en haut des escaliers, dévoilant le sommet de mon crâne avec, en contrebas, l’expo de photos dans mon salon.
Je n’ai pas eu le temps de me retourner - en avais-je vraiment envie ?
Je sens une lame s’enfoncer profondément dans mon cœur, ainsi qu’un souffle chaud au creux de mon oreille :
“J’ai eu ta peau, Fernand.”