TĂ©moignage dâun sous-traitant du colis Ă la poste
La crise sanitaire a depuis dĂ©but mars modifiĂ© profondĂ©ment les organisations de travail des postier·e·sâącependant, ce sont aussi, pendant cette crise des centaines voire des milliers de sous-traitants·e·s qui ont aussi affrontĂ© les risques tous les jours au travail. Nous avons dĂ©cidĂ© de donner la parole Ă des camarades communistes libertaires qui ont travaillĂ© soit comme sous traitant dans des boites prestataires, soit Ă des facteurs/trices en IntĂ©rim.
Premier tĂ©moignage celui de S. travaillant dans une boite de sous-traitance du colis. Â
Jâai commencĂ© un travail dans une entreprise de logistique et de transport qui a une activitĂ© spĂ©cifique de sous-traitance (tri de colis) pour la poste. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les pics de production surviennent pendant la pĂ©riode de NoĂ«l, de novembre Ă fĂ©vrier, mais cette annĂ©e la crise sanitaire et le confinement ont augmentĂ© considĂ©rablement le nombre de colis ce qui a entraĂźnĂ© la sous-traitance dâune partie de ses colis par La Poste. Cette derniĂšre, pourtant distributeur numĂ©ro 1 du colis sur le territoire, nâa pas les structures nĂ©cessaires pour assurer lâentiĂšretĂ© du tri de ses colis.
Mesure sanitaire, le minimum, bien loin du nécessaire :
Lorsque nous rentrons dans lâentreprise, la procĂ©dure est simple : une prise de tempĂ©rature, du gel hydroalcoolique, des gants et des masques sont distribuĂ©s Ă chaque employĂ© (1 pour le matin, 1 pour lâaprĂšs-midi). Sur la ligne de tri, il nây a pas de gel hydroalcoolique Ă disposition. Cela serait pourtant nĂ©cessaire : un masque portĂ© pendant 3 h tout en travaillant physiquement ça pique, ça gratte, on est obligĂ© de le toucher. Nous manipulions des milliers de colis par jour, mais la direction ne nous donne pas les moyens de nous laver les mains lorsque nous avons besoin dâenlever, ou de toucher nos masques.
Une autre mesure a Ă©tĂ© prise, les horaires sont aussi dĂ©calĂ©s pour Ă©viter que trop de personnes se croisent Ă lâembauche. Mais ça ne rĂšgle pas le problĂšme de la pause oĂč nous nâavons pas de masques alors que notre salle de pause est trop petite pour appliquer les distances de sĂ©curitĂ© sanitaire. On nâest pas loin des conditions reprochĂ©es Ă Amazon au dĂ©but du confinement. Quand on voit ce qui se passe actuellement dans certains abattoirs, la prise de tempĂ©rature Ă lâentrĂ©e de lâentrepĂŽt est un petit stress quotidien. Quelle rĂ©action auront les collĂšgues si le thermomĂštre affiche rouge ? Comment rĂ©agira la direction ? Combien de personnes ai-je pu contaminer ? Des pensĂ©es qui trottent en permanence dans votre esprit.
 Condition de travail, une entreprise trÚs peu regardante :
Sur lâactivitĂ© de tri de colis, il nây a que des intĂ©rimaires y compris pour assurer lâencadrement. Les contrats sont Ă la semaine ou Ă la journĂ©e, certains restent 1 ou 2 jours et sâen vont, dâautres sont lĂ depuis plusieurs semaines, mais il y a des nouveaux intĂ©rimaires tous les jours. Rien de mieux pour dĂ©crire les conditions de travail que de dĂ©crire mon premier jour.
Jâarrive en tant que flasheur : on me forme en 10 min seulement pour mâexpliquer comment positionner lâoutil de travail sur mon bras et quels sont les diffĂ©rents codes-barres que jâaurais Ă flasher sur les colis. Le reste je lâapprendrais sur le tas par moi-mĂȘme. Au bout dâune demi-journĂ©e, je change de poste et je passe Ă lâinjection, cela consiste Ă mettre les colis sur la ligne de tri. LĂ non plus, aucune formation : effectivement Ă premiĂšre vue ça nâa pas lâair trĂšs compliquĂ©. Mais sept mille colis plus tard, on se demande quand va-t-on nous apprendre les gestes et postures qui nous permettraient de ne pas avoir mal au dos au bout dâune seule journĂ©e de travail. On commence aussi Ă se poser des questions : combien de kilos a-t-on pu porter dans la journĂ©eâ? Combien de temps va-t-on tenirâ? Comment Ă©viter les risques pour notre dos, nos bras, notre santĂ©â? , etcâŠÂ On pense aussi aux collĂšgues qui passent leur journĂ©e Ă charger et dĂ©charger des camions.
Il ne faut pas longtemps dans cette boĂźte pour entendre parler les collĂšgues qui sont lĂ depuis un moment, de cet intĂ©rimaire dont personne ne connaissait le nom qui est parti prĂ©cipitamment avec des doigts brisĂ©s entre deux CP (Chariot contenant des Colis), ou dâautres intĂ©rimaires qui avaient Ă©tĂ© renvoyĂ©s sur-le-champ aprĂšs avoir rĂ©pondu Ă la direction. Car la direction est en mode Big Brother. Pour nous surveiller, il y a un vigile et des camĂ©ras de surveillance au cas oĂč on partirait avec un colis sous le bras (quâils disent).
Lâentreprise est payĂ©e au colis : concrĂštement, plus les intĂ©rimaires sont productifs, plus lâentreprise gagne de lâargent. De plus, lâentreprise nâĂ©tant pas une spĂ©cialiste du tri de colis, elle est donc trĂšs peu Ă©quipĂ©e contrairement Ă ce que lâon peut voir dans une PFC (Plate Forme Colis) de la Poste. La plupart des opĂ©rations se font Ă la main : dĂ©chargement et chargement des camions, injection des colis, flashage des colis, un tapis roulant pour aller au poste de triage qui est, lui aussi, fait Ă la main. Pour augmenter la production, il faut donc que les diffĂ©rents postes aillent plus vite. TrĂšs vite, les objectifs sont donnĂ©s ce qui donne lieu, quâon le veuille ou non, Ă une concurrence qui sâinstalle entre intĂ©rimaires.
Les consignes sont donnĂ©es : les injecteurs ne doivent jamais laisser le flasheur sans colis. On ne discute pas, on flashe. Lâencadrement regarde les chiffres, ajuste, distribue les bons points, mais pas les primes. Pire, elle essaye de motiver les ouvriers·e·s par des challenges absurdes : «âil ne reste plus que 30 min on fait des bons chiffres aujourdâhui et si vous battiez un nouveau recordâ?â». Pourtant il nây a pas de prime au colis, dâailleurs il nây a pas de prime du tout dans cette boĂźte. Un collĂšgue me disait : «âĂa fait deux ans que je bosse en intĂ©rim, une boĂźte aussi radine je nâai jamais vu ça ». Nous nâavons aucun intĂ©rĂȘt Ă travailler plus vite. Si nous le faisons, câest sous la pression de lâencadrement, par peur de ne pas ĂȘtre reconduit.
Et pour vos colis la sous-traitance ça donne quoi ?
Cette recherche du profit amĂšne dâautres consĂ©quences notamment sur la qualitĂ© de notre travail. Avec les cadences imposĂ©es, tous les colis «âfragilesâ» comme lâĂ©lectronique ne sont pas traitĂ©s avec soin. Il nous est arrivĂ© plusieurs fois que lâencadrement nous demande de remettre les colis fragiles ou lourds sur la ligne malgrĂ© les risques Ă©vidents de dĂ©gĂąts matĂ©riels. Pour les colis endommagĂ©s il y a des rĂšgles : « sâil y a un trou, mais quâon nâarrive pas Ă passer la main dedans on ne rĂ©pare pas, si le colis a dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©parĂ© par La Poste, mais rouvert, on ne le rĂ©pare pas non plus. » Prendre soin des colis câest un rythme de travail qui baisse, un cauchemar pour nos employeurs.
Privatisation et sous-traitance : une aberration logistique.
Dans le processus de privatisation de la Poste, la sous-traitance, les filiales, la « concurrence » sont autant dâaberrations qui rendent certains processus de tri de colis complĂštement absurde. Sur mon lieu de travail, il y a souvent des colis Ă©garĂ©s qui ont des Ă©tiquettes de Chronopost, Colis PrivĂ© ou encore DPD. Nous devons donc les mettre de cĂŽtĂ© pour les renvoyer Ă lâenvoyeur, pour quâils soient une nouvelle fois chargĂ©s, dĂ©chargĂ©s puis triĂ©s entre les diffĂ©rentes filiales de La Poste ou Adrexo (pour Colis PrivĂ©), puis chargĂ©s, dĂ©chargĂ©s et retriĂ©s dans lâentrepĂŽt des filiales puis distribuĂ©s chez lâusager·e. : câest plusieurs centaines de colis par jour que nous devons mettre de cotĂ©. Autre exemple aberrant, les colis triĂ©s sur mon lieu de travail sont chargĂ©s Ă la PFC la plus proche puis dĂ©chargĂ©s dans lâentrepĂŽt, triĂ©s et pour une partie des colis qui seront livrĂ©s dans la rĂ©gion rĂ©expĂ©diĂ©es dans cette mĂȘme PFC.
Pendant le confinement et encore maintenant, il y a eu de nombreuses batailles pour que les collĂšgues aient des conditions de travail irrĂ©prochables, mais aussi des demandes des collĂšgues pour que les particuliers arrĂȘtent de commander en ligne ou se limitent aux colis essentiels. Au-delĂ de la difficile dĂ©finition de ce qui est essentiel, je pense, surtout que ce quâil nous faut câest des conditions de travail qui respectant notre santĂ© quitte Ă ce que les colis mettent plus de temps à «âvoyagerâ». Pour cela, il faudrait des investissements massifs pour que la Poste puisse stocker et distribuer les colis, car on a que trop vu les images ou littĂ©ralement les colis dĂ©bordent. Il nous faut nous battre dĂšs maintenant pour des meilleures conditions de travail et cela passe par la formation et la requalification des emplois intĂ©rimaires actuels en CDI pour mettre fin Ă la prĂ©caritĂ© des travailleurs·euse·s intĂ©rimaires qui sont obligĂ©s dâaccepter de travailler malgrĂ© des conditions sanitaires dĂ©plorables.