Vendredi 13 novembre
Copyright @Jean_Jullien (https://twitter.com/jean_jullien)
Vendredi 13 novembre 2015 des centaines de personnes sont mortes à Paris. Sans raison. Seulement parce qu’elles étaient sorties faire la fête, célébrer le début du week-end dans les bars, les restaurants, les salles de concerts. Seulement parce qu’elles avaient envie de décompresser après leur semaine de boulot, accueillant, comme chaque vendredi soir, le début du week-end à bras ouverts en picolant, fumant, dansant, s’embrassant, chantant.
Des personnes qui ne demandaient rien d’autre que de jouir des instants de la vie, jouir de leur liberté et de leurs droits comme nous tous, français, avons l’habitude de le faire. Mais vendredi, des infâmes connards en ont décidé autrement et ont mis un terme à tout cela. L’alcool, la fête, la musique, les baisers... tout s’est arrêté à 21h40.
Ils n’avaient pas de cibles. Seulement un but : faire le plus de victimes possibles. Ils ont tiré dans le tas, sur cette jeunesse insouciante qui va boire une pinte au Carillon un vendredi soir, dîner au petit Cambodge entre amis, ou écouter du bon rock au Bataclan.
Je suis de l’autre côté de l’Atlantique en ce moment, j’ai suivi les attaques, impuissante, depuis un autre pays. Mais j’ai habité le 11é arrondissement, mon copain y vit toujours (à quelques mètres seulement du boulevard Richard Lenoir et du Bataclan) et mes amis habitent ce même quartier. Aussi égoïste que cela puisse paraître, je suis immensément soulagée qu’ils soient tous sains et saufs et qu’ils n’aient pas vécu l’Horreur. Mais c’est nous tous qui avons été attaqués vendredi. Ce quartier, ces lieux, ce sont des endroits que l’on fréquente, directement ou indirectement, on les connait, on passe devant régulièrement, on s’y arrête, cela fait partie de notre paysage quotidien, c’est chez nous. Comment ne pas penser «ça aurait pu être moi, ou mon pote ce soir là».
Ce n’était ni moi, ni mes amis, mais ce fut malheureusement le cas des 129 personnes qui ne se doutaient pas une seule seconde de l’horreur qui allait se produire ce soir là. J’imagine les innombrables questions qui fusent dans la tête des familles des victimes, la colère se mêlant au chagrin : «pourquoi ?». Malheureusement il n’y a aucune réponse à apporter. Cette terreur ne peut s’expliquer, car il n’y a rien à expliquer. Comment donner du sens à l’horreur ? Comment apporter un semblant de sens à des fous à lier qui sèment la haine, la mort et la terreur ?
Choquée, triste, en colère. Autant d’émotions qui se mêlent dans mon coeur et dans ma tête. Et la peur aussi. La peur que cela recommence. Peur pour mes amis sur Paris. Peur des jours, semaines et mois à venir. Peur de la haine qui risque de se propager dans notre pays, peur de l’angoisse, peur de l’avenir.
Et puis la culpabilité et l’impuissance également en étant si loin. Ce tragique événement nous rappelle tristement à quel point la vie est fragile. Dans ces moments là on ne souhaite qu’une chose : être aux côtés des êtres chers, les embrasser, les prendre dans nos bras et leur dire qu’on les aime. Et puis tout simplement aussi, être aux côtés de ses concitoyens français pour partager la peine et le deuil de notre pays.
A cet instant même je ne souhaite qu’une chose : rentrer dans mon pays. Etre à Paris avec mes amis. Retourner dans mon quartier et arpenter ses rues. Me rendre Place de la République pour y déposer une bougie et me recueillir aux côtés des milliers de français. Etre là tout simplement, même si cela ne fait aucune différence.
Ici je me sens seule, impuissante et incomprise. Je ressens un sentiment de colère lorsque je rentre dans un magasin à Vancouver et que la vendeuse me demande d’un ton enjoué «How are you today?». J’aimerais lui hurler dessus que je suis française et que je suis triste, triste pour mon pays, triste pour les victimes et leurs familles. Mais je refoule cette colère et réponds seulement un faible «I’m OK», en ayant conscience qu’elle n’y peut rien. Que personne n’y peut rien.
Parmi cette multitude de sentiments négatifs, un autre sentiment est là, timide, mais bien présent. Celui d’être vivante. Et pour tous ceux qui ont perdu la vie ce vendredi 13 novembre, nous qui sommes vivants, nous nous devons de continuer à vivre. Aimons, protégeons et chérissons ce fameux «art de vivre à la française» qui fait tant notre fierté et qui a violemment été attaqué cette nuit là. Continuons à vivre en allant boire des pintes au Carillon un vendredi soir, en dînant au petit Cambodge entre amis et en allant écouter du bon rock au Bataclan. Continuons.












