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La nuit
Cher Narcisse
J'ai un aveu Ă vous faire : depuis ma lecture de L'Eau et les rĂȘves de Gaston Bachelard, je suis obsĂ©dĂ© par Narcisse. Bien embarrassante confidence j'en ai conscience, et pas trĂšs originale. Mais c'est comme cela.
A dire vrai, ce n'est pas tant la figure de l'Ă©phĂšbe qui me fascine - quoi que - mais ce qu'en dit Bachelard, ou plutĂŽt ce qu'il nomme "narcissisme cosmique". La formule a elle-seule en ferait fuir plus d'un... Je la trouve irrĂ©sistible. Et quand Bachelard avance que "le monde est un immense Narcisse en train de se penser" j'avoue ĂȘtre subjuguĂ©.
La beautĂ©, la contemplation, le sentiment esthĂ©tique, l'art... Depuis plusieurs semaines je passe ces idĂ©es Ă la moulinette de Narcisse. Suis-je en train de tomber amoureux ? Me voici en tout cas parti Ă la recherche du hĂ©ros. Et quittant la philosophie, je m'attaque (modestement) Ă l'Ă©pigraphie et Ă l'archĂ©ologie grĂące Ă l'Ă©tude passionnante de Denis Knoepfler, La Patrie de Narcisse, oĂč on apprend que Narkittos, de son vrai nom, a probablement Ă©tĂ© vĂ©nĂ©rĂ© sur les rives de l'Eretrie, bien avant qu'Ovide ne s'en empare.
A quoi cela peut-il me mener ? Pour l'instant à André Gide et à son Traité du Narcisse. Et indirectement à Arthur Schopenhauer. Bref un peu partout et nulle part à la fois. Mais je tiens quelque chose...
Cachez cette laide que je ne saurais voir
Par un divin hasard, j'Ă©tais l'autre soir Ă la gĂ©nĂ©rale de PlatĂ©e de Jean-Philippe Rameau, interprĂ©tĂ©e par Les Arts florissants et mise en scĂšne par Robert Carsen. J'ai beaucoup ri, comme toute la salle d'ailleurs, et certainement un peu trop au dĂ©triment de la musique. Mais de quoi ai-je ri ? De l'ingĂ©niositĂ© du metteur en scĂšne, du cabotinage des chanteurs ? A n'en point douter. Et de l'infortune de PlatĂ©e, "naĂŻade ridicule", convaincue d'ĂȘtre aimĂ©e de Jupiter, le Dieu des dieux. Car PlatĂ©e est laide. Et comment une laide peut-elle se croire aimĂ©e des dieux, mĂȘme une seconde ? OĂč a-t-on vu que la beautĂ© pouvait prĂ©tendre Ă la fĂ©licitĂ© ? Robert Carsen s'amuse beaucoup. Les marais oĂč rĂšgne cette grenouille de PlatĂ©e ont des airs de Ritz. Jupiter est un Karl Lagerfeld en puissance, Junon une Coco Chanel en furie. Anna Wintour, Lady Gaga, Jean Paul Gaultier, Madonna... C'est tout notre panthĂ©on du chic et du glamour qui envahit la scĂšne de l'OpĂ©ra comique. Au son d'une musique Ă©blouissante et muni d'un livret d'une cruautĂ© extrĂȘme. "Qu'elle est comique ! Qu'elle est belle !"s'Ă©poumone le choeur, troublĂ© de ne plus rien comprendre Ă ce monde sans dessus dessous oĂč la Folie s'est emparĂ©e de la lyre d'Apollon. Qu'on se rassure. Tout cela n'est qu'une blague. PlatĂ©e va vite retourner Ă ses humides marais, humiliĂ©e. Et les Dieux Ă leur bonheur. La belle affaire.
Photo Monika Rittershaus
Aimer une image, c'est toujours illustrer un amour ; aimer une image c'est trouver sans le savoir une métaphore nouvelle pour un amour ancien. Aimer l'univers infini, c'est donner un sens matériel, un sens objectif à l'infinité de l'amour pour une mÚre.
Gaston Bachelard, L'Eau et les RĂȘves (1941)
Emmanuel Kant était géographe rappelle Gunnar Olsson, homologue suédois, qui s'amuse à cartographier la Critique de la raison pure (Source : Philosophie Magazine, n°77)
L'inconnu du lac est un poĂšme d'Edgar Poe
Je suis en pleine lecture de L'Eau et les RĂȘves, un curieux et passionnant essai de Gaston Bachelard sur l'imagination, publiĂ© en 1942. Eaux claires, eaux limpides, eaux joyeuses... Bachelard Ă©grĂšne les images et les mythes - la figure de Narcisse, celle du cygne - avec pour fil conducteur l'idĂ©e qu'au delĂ de l'imagination des formes, il existerait une imagination de la matiĂšre - de l'eau mais aussi du feu, de la terre, de l'air.
Au fil des pages - comme au fil de l'eau - la matiÚre se fait plus inquiétante, plus profonde, plus sombre. A la lecture d'Edgar Poe (The island of the fay, 1841) Gaston Bachelard nous met en garde : "l'eau va s'assombrir".
"Partons donc des lacs ensoleillĂ©s et voyons soudain comment les ombres les travaillent" nous dit Bachelard. Et de citer Poe lui-mĂȘme : "l'ombre des arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprĂ©gnant de tĂ©nĂšbres les profondeurs de l'Ă©lĂ©ment".
Je dois avouer que je perçois cette angoisse. L'ombre du lac. Et je pense (bĂȘtement ?) au film d'Alain Guiraudie, L'Inconnu du lac tout entier tournĂ© vers les thĂšmes du dĂ©sir et de la mort.
En revenant à Bachelard, je suis ravi et effrayé : "Tant qu'elles tiennent à l'arbre, les ombres vivent encore : elles meurent en le quittant ; elles le quittent en mourant,en s'ensevelissant dans l'eau comme dans une mort plus noire."
Une simple recherche sur Google et je tombe sur un poÚme d'Edgar Poe, traduit par Mallarmé :
Le Lac
Au printemps de mon Ăąge ce fut mon destin de hanter de tout le vaste monde un lieu, que je ne pouvais moins aimer, â si aimable Ă©tait lâisolement dâun vaste lac, par un roc noir bornĂ©, et les hauts pins qui le dominaient alentour.
Mais quand la Nuit avait jetĂ© sa draperie sur le lieu comme sur tous, et que le vent mystique allait murmurant sa musique, â alors â oh ! alors je mâĂ©veillais toujours Ă la terreur du lac isolĂ©.
Cette terreur nâĂ©tait effroi, mais tremblant dĂ©lice, un sentiment que, non ! mine de joyaux ne pourrait mâenseigner ou me porter Ă dĂ©finir â ni lâAmour, quoique lâAmour fĂ»t le tien !
La mort Ă©tait sous ce flot empoisonnĂ©, et dans son gouffre une tombe bien faite pour celui qui pouvait puiser lĂ un soulas Ă son imagination isolĂ©e â dont lâĂąme solitaire pouvait faire un Ăden de ce lac obscur.
Pour Bachelard, Poe, par le pouvoir de son imagination, aura fait la synthÚse de la Beauté, de la Mort et de l'Eau, c'est-à -dire de la forme, de l'événement et de la matiÚre. A la différence d'Héraclite, pour qui la mort est une eau coulante, un courant, Poe nous offre une mort immobile, silencieuse. C'est une mort dormante, une mort en profondeur.
Pour Bachelard : "Il ne faudra qu'un vent du soir pour que l'eau qui s'était tue nous parle encore... Il ne faudra qu'un rayon de lune, bien doux, bien pùle, pour que le fantÎme marche à nouveau sur les flots."
Et L'inconnu du lac, que dit-il ? Le parallĂšle n'Ă©tait-il pas un peu rapide ? Je n'en suis pas certain. Et de maniĂšre troublante, jsma, un blogueur dĂ©couvert au hasard, peut alors conclure Ă ma place : "Personne. Il n'y a plus que le souffle du vent dans les herbes. Dans le noir magnifique de cette sĂ©quence, Franck se tapit comme une bĂȘte traquĂ©e avant d'appeler son amant. Pour jouir ou pour mourir ?"
"La question de lâorigine de la beautĂ© se pose avec dâautant plus dâĂ©vidence que la beautĂ© se prĂ©sente Ă nous comme une Ă©nigme. La beautĂ© est mystĂ©rieuse. On croirait quâelle recĂšle un secret. Elle est Ă la fois apparente et dissimulĂ©e, manifeste et latente, elle se montre avec Ă©clat et pourtant elle cache son jeu."
Jacques Darriulat, Introduction générale à la Philosophie de l'Art
Kant et l'exigeante décomposition du beau
Soyons clairs : lire Kant dans le RER n'est pas une mince affaire. Il faut un minimum de courage - ou d'inconscience - pour s'attaquer à la rigueur kantienne dans un wagon bondé. Le bruit, la promiscuité sont autant d'obstacles jetés à la face du lecteur néophyte qui peine déjà devant l'aridité du texte. Et je ne parle pas du regard sourcilleux des passagers. J'en viendrais presque à cacher la couverture...
Mais Kant reste Kant et sans lui comment traiter le Beau ? Ou plutÎt comment le disséquer, le décomposer... Car aborder la philosophie de l'art avec Kant - je crois qu'on doit dire "l'esthétique" - c'est se préparer à une longue et rigoureuse ascÚse. Antoine Grandjean, qui préface l'édition de poche Flammarion, nous le rappelle dÚs les premiÚres pages : le terme critique vient du grec krinein qu'il traduit par tri, dissociation, décomposition.
Je ne vais pas vous faire l'insulte de me mettre Ă paraphraser la Critique de la facultĂ© de juger (1790). Je me prendrais trĂšs certainement les pieds dans le tapis. NĂ©anmoins, je sors enrichi de cette lecture. Le Beau n'est ni l'AgrĂ©able, ni le Bien, pas plus qu'il ne doit ĂȘtre confondu avec l'idĂ©e de perfection selon Kant. Il ne se prouve pas, il s'Ă©prouve. Il se donne. Et par le libre jeu de nos facultĂ©s (l'imagination et l'entendement) il fait lever en nous comme un Ă©cho d'harmonie.
Pensée aride disais-je ? Je n'en suis plus si sûr...
Petits schémas personnels
L'art contemporain aussi prend le métro.
George Steiner : le silence et les mots
Je ne sais pas si George Steiner est à proprement parler un philosophe de l'art. Mais qu'importe les classifications. Critique, philosophe du langage, grand amoureux de la littérature, il est un maßtre à penser passionnant. Enthousiasmant.
Je trouve trĂšs amusant de commencer par lui, ou plutĂŽt avec lui. En 2006, je suis Ă©lĂšve Ă l'Institut d'Etudes politiques de Lyon oĂč je m'ennuie Ă mourir. Comme tous mes congĂ©nĂšres, j'entame des recherches en vue de rĂ©aliser mon mĂ©moire de fin d'Ă©tudes. A cette Ă©poque, mon oncle m'obtient une place pour la CitĂ© de la RĂ©ussite, "le forum des dĂ©bats culturels, Ă©conomiques, scientifiques et politiques" qui a lieu chaque annĂ©e Ă la Sorbonne. J'ai notamment souvenir d'un Ă©change d'un ennui absolu entre Christine Ockrent et la Reine Rania de Jordanie - "l'Ă©vĂ©nement" restera pourtant dans les annales du forum puisqu'Ă l'heure ou je vous parle, huit ans plus tard, il est particuliĂšrement visible sur le site. "Une reine ce n'est pas rien messieurs, dames..."
Et puis George Steiner. Je serais malhonnĂȘte de vous dire que je me souviens de son propos sur scĂšne. Je me souviens trĂšs bien de l'homme, de l'Ă©nergie. Je me souviens d'avoir ensuite "volĂ©" tous ses ouvrages - j'Ă©tais alors en stage chez son Ă©diteur, rien de plus facile. Et d'avoir laissĂ© George Steiner prendre la poussiĂšre dans ma bibliothĂšque. Je ne pourrais pas expliquer pourquoi il est revenu ces derniers jours...
Tout naturellement, je viens de faire quelques recherches et j'ai facilement retrouvĂ© le thĂšme de l'intervention qui m'avait tant plu en 2006. "La responsabiltĂ© de transmettre". VoilĂ une bien belle et bien difficile mission pour un homme qui aura vĂ©cu avec au cĆur la beautĂ© de la civilisation et l'horreur de la Shoah.
Peut-on Ă©crire aprĂšs Auschwitz et Dachau ? Peut-on crĂ©er aprĂšs avoir Ă©tĂ© tĂ©moin ou complice â mais nâest câest pas un peu la mĂȘme chose - du pire ? La littĂ©rature, la langue, peuvent-elles se remettre de pareil chaos ? Chez Steiner la langue est un corps vivant. La langue porte la mĂ©moire, les stigmates de son histoire. Les mots dĂ©tournĂ©s, les mots absurdes, hurlĂ©s, repris, rĂ©pĂ©tĂ©s ne sortent pas indemnes. Ils sont comme salis, avilis. Ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit ne sâefface pas. Il nây a pas de page blanche pour ce qui sâĂ©crira aprĂšs. Quand GĂŒnter Grass Ă©crit Les annĂ©es de chien (je me suis promis de lire ce livre au plus vite) en 1965, il hĂ©rite d'une langue Ă©corchĂ©e, monstrueuse, nous confie Steiner, avec lequel il construit son allĂ©gorie terrible.
Alors qu'il y a t-il au delĂ des mots ? La lumiĂšre, la musique... et le silence. La lumiĂšre comme Ă©blouissement. La musique comme autre langue - de son aveu George Steiner aurait rĂȘvĂ© d'ĂȘtre musicien. Et le silence comme refuge.
« Vous quittez la maison de Goethe, vous traversez son jardin, vous ĂȘtes dans le camp de Buchenwald. Lâarbre cĂ©lĂšbre oĂč on pendait des prisonniers, Goethe lâavait aimĂ© et en avait parlĂ© dans un poĂšme. Rien dans la transmission des grands textes, de la musique, des beaux-arts nâa pu enrayer les massacres ni la torture ni le gĂ©nocide. Rien. »
"Culture et savoirs : la responsabilité de transmettre" - Intervention de George Steiner dans le cadre de la Cité de la Réussite (La Sorbonne, 19 novembre 2006)
Que sais-je ?
Pas grand-chose Ă vrai dire. Mais câest certainement lĂ ma chance.
Câest dâailleurs la raison dâĂȘtre de ce blog. Poser des questions. A qui ? Aux penseurs, aux artistes, Ă ma voisine de palier. A tout le monde. Des questions sur quoi ? Sur lâidĂ©e de beautĂ©, sur lâart en gĂ©nĂ©ral et en particulier, sur le « miracle » de la crĂ©ation.
Ces questions les voici. Elles sont certainement maladroites, presque enfantines. Elles ressemblent plus Ă des pense-bĂȘtes dâĂ©lĂšve de Terminale quâĂ de hautes interrogations philosophiques. Mais pourquoi en avoir honte ? Il y a un dĂ©but Ă tout. Surtout en philosophie. Et puis je ne doute pas que dâautres questions viendront trĂšs vite : plus prĂ©cises, plus exigeantes, plus snobs peut-ĂȘtre.
Je lance ce blog depuis une tour de La Défense, un lundi de février. Simplement parce que la question du beau me passionne et que la philosophie me semble la seule école susceptible de me répondre.
En espĂ©rant que post aprĂšs post, ce blog aiguise les appĂ©tits plus quâil ne les calme...
Quâest-ce que le beau ?
Quâest-ce qui est beau et quâest-ce qui ne lâest pas ?
Le beau est-il universel ?
Le beau est-il intemporel ?
Lâart a-t-il le monopole du beau ?
Le beau peut-il se trouver hors de lâart ?
Lâart peut-il ĂȘtre laid ?
Le beau est-il une fin en soi ?
Le beau est-il explicable ?
Le beau est-il quantifiable ?
LâidĂ©e de beau a-t-elle toujours existĂ© ?
Le beau existe-t-il dans la nature ?
Le beau peut-il ĂȘtre politique ?
Le beau a-t-il une valeur marchande ?