Une contestation hétéroclite mais unie contre Erdogan
A l’origine de la contestation à Istanbul, un projet de centre commercial place Taksim qui remplacerait le parc Gezi, l’un des rares de la métropole turque. Mais depuis le vendredi 31 mai et le lancement du mouvement par des militants écologistes, les manifestations témoignent d’oppositions bien plus profondes au sein de la société turque.
Samedi dernier, 50 000 personnes ont traversé à pied le pont du Bosphore, une première pour le régime de Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc. Après plusieurs années d’un climat lourd, les citoyens ont décidé de s'exprimer. “La société était sous pression, ces dernières années il y avait des tensions”, commente un étudiant en sciences politiques et journaliste au quotidien anglophone Today’s Zaman, que nous avons joint et qui a souhaité gardé l’anonymat.
Dans la nuit du lundi 3 au mardi 4 juin, les manifestations ont continué place Taksim. http://occupygezipics.tumblr.com/
Un contrôle social critiqué par une population laïque et hétéroclite
Cette contestation naissante, qui a fait officiellement deux morts après des violences policières, prend ses racines dans un rejet de la politique islamo-conservatrice menée par le Premier ministre issu de l’AKP. Même si “en grande majorité la population soutient l’AKP, le reste, à peu près 30% n’accepte pas l’intrusion dans leur sphère privée de l’Etat” analyse le journaliste. Certains Turcs voient donc dans la politique d’Erdogan l’exercice d’un “contrôle social par le haut”, rapporte t-il.
Autre symbole de ce ras-le-bol, un projet de construction d’une mosquée place Taksim, qui est pourtant un emblème populaire et laïc. “C’est une place centrale dans laquelle l’élite se reconnaît et c’est aussi un symbole pour la gauche car à partir de 1970 c’était le lieu des manifestations du 1er mai”, explique le journaliste.
Le centre culturel de la place Taksim Ă Istanbul, symbole d'une Turquie laĂŻque. Flickr - James Lloyd.Â
La foule des opposants est bigarrée mais se retrouve autour de cette opposition au gouvernement AKP. “Parmi les manifestants il y a beaucoup de jeunes, même des lycéens. Il y a aussi des personnes plus vieilles, qui ont connu deux ou trois coups d’Etat” décrit le journaliste. Les motivations politiques de l’opposition se réunissent autour d’un slogan principal “la démission du gouvernement”, explique t-il, “ce qui est peu probable à court terme”.
Gentil flic, méchant flic
Un gouvernement lĂ©gitime puisque Recep Tayyip Erdogan a Ă©tĂ© réélu en 2011 avec près de 50% des voix. Mais Erdogan a un rĂ´le de “mĂ©chant flic”, selon le journaliste de Today’s Zaman. “Erdogan attise le conflit”, notamment avec ses dĂ©clarations sur les manifestants, qualifiĂ©s de marginaux et d’alcooliques. Mais le prĂ©sident Adbullah  GĂĽl incarne lui une certaine tranquillitĂ©, reconnaissant les contestations, affirmant les avoir entendu. Erdogan a malgrĂ© tout calmĂ© le jeu samedi dernier, en dĂ©cidant de “retirer la police de la place Taksim, ça aurait pu ĂŞtre plus grave, c’est un geste significatif”.Â
“Cette violence est courante en Turquie, on le découvre en Europe mais ça n’est pas nouveau”, commente le journaliste. L’histoire turque est marquée par des évènements violents tant socialement que politiquement avec “des coups d’Etats et des périodes d’absence de dialogue” explique t-il.
Vidéo : la police réprime sévèrement les manifestants
Malgré cette violence, les manifestants continuent de montrer leur mécontentement. Même si le point de départ de la contestation était le projet de réaménagement de la place Taksim, aujourd’hui le mouvement va “bien au-delà ”, constate le journaliste. “Il y a des mouvements comparables dans d’autres villes, et il est très improbable que tout le monde rentre chez soi la semaine prochaine”, explique t-il.
Le journaliste voit ces évènements comme comparables à ceux de “mai 68 en France”. Il raconte: “Hier des jeunes ont sorti un mouchoir blanc en disant au revoir au gouvernement, un peu comme les étudiants le faisait avec de Gaulle”. Mais les comparaisons avec les printemps arabes sont aussi nombreuses, or le mouvement turc est sans leader. “La question doit se poser au niveau de la récupération” de la contestation, affirme le journaliste.
                   Bülent Arinç est le vice-ministre turc et le porte parole du parlement. CC Wikipedia Commons
En attendant, le gouvernement joue l'apaisement. Mardi, le vice-ministre Bülent Arinç, qui remplace Erdogan pendant son déplacement au Maghreb, a semble-t-il tendu la main aux manifestants. Lors d’une conférence de presse il a déclaré "Je présente mes excuses à tous ceux qui ont été victimes de violences”.  Des violences qui ont fait plus de 1 000 blessés à Istanbul et au moins 700 à Ankara.