Vendredi 27 janvier : plaidoiries et verdict
Nouveau matin, nouveau rituel. On passe les policiers qui gardent la porte dâentrĂ©e, ils nous reconnaissent dâun coup dâĆil maintenant, et on va prendre un cafĂ© dans la salle des jurĂ©s. Câest notre dernier jour ici, Ă partir de demain, nous nây remettrons plus les pieds. La greffiĂšre en chef passe nous dire bonjour et distribuer quelques papiers pour nos employeurs respectifs, puis nous remercie une derniĂšre fois dâĂȘtre venu et dâavoir participĂ© Ă notre devoir citoyen. Elle nous refait la blague du âA dans 5 ans !â, on rigole.
Le prĂ©sident actionne la sonnette qui annonce lâentrĂ©e de la Cour, on entre. Tout de suite on remarque un public trĂšs important, les bancs sont remplis de plein de tĂȘtes, certaines sont passĂ©es devant la barre les jours prĂ©cĂ©dents. Le journaliste est lui aussi de retour sur son banc, et il manque un avocat des parties civiles : celui qui a plaidĂ© hier. Lâaudience est reprise, câest au tour de lâavocate de la mĂšre du bĂ©bĂ© de prendre la parole.
Elle se place devant la barre, face Ă nous, ses notes posĂ©es non loin. Son ton varie beaucoup, allant de la duretĂ© Ă la douceur, pointant du doigt vers lâaccusĂ©, toujours prĂ©sent dans son box, toujours la tĂȘte basse. Aujourdâhui, il affrontera le regard de celle qui lui parle directement. Lâavocate lui rappelle quâil aura le dernier mot aujourdâhui, et que tout le monde attend une confession de sa part afin âque justice soit faiteâ. Je me prend Ă penser quâil est dĂ©testable de voir de bons arguments mal dĂ©fendus sur certains passage de la plaidoirie, mais je ne suis pas avocat et peut-ĂȘtre que ce qui mâa choquĂ© nĂ©gativement aura eu un impact positif sur les autres jurĂ©s. Une fois de plus, malgrĂ© la dĂ©monstration quâil en a fait la veille, tous les sentiments de lâhomme accusĂ© sont niĂ©s, oubliĂ©s, rĂ©duits Ă nĂ©ant. Dommage.
La parole est donnĂ©e Ă lâavocat gĂ©nĂ©ral et la stupĂ©faction est immĂ©diate : le ton quâelle utilisait alors, dur, ferme, cassant, se transforme en un ton totalement mielleux et doux quand elle sâadresse Ă nous. Elle nous explique point par point les Ă©lĂ©ments de rĂ©flexions qui nous seront donnĂ©s pour que nous puissions nous prononcer. Elle explique dĂ©licatement, morceau par morceau, le cĂŽtĂ© lĂ©gal de lâaccusation, le dĂ©tail des circonstances aggravantes, et tout doucement, elle pose les jalons pour expliquer quâil devra y avoir une peine cohĂ©rente par rapport aux consĂ©quences. Elle se placera toute seule dans une situation dĂ©licate par rapport Ă la dĂ©fense en affirmant quâil nây a pas que les Ă©lĂ©ments mĂ©dicaux au dossier, mais en ni citant que ceux lĂ , jouant de maniĂšre dangereuse avec un magnifique argument dâautoritĂ© : âcâest des experts qui le disent !â. Mais elle ne le sait pas encore.
A ce moment, je me demande si la dĂ©fense ne va pas plaider le doute raisonnable, celui qui profite Ă lâaccusĂ©. Pourtant le faisceau de preuves scientifiques est trĂšs important, et il va ĂȘtre compliquĂ© de semer le doute dans nos esprits. Lâavocate de la dĂ©fense prend beaucoup de note, elle va avoir un exercice difficile, dĂ©fendre un client qui a Ă©tĂ© pointĂ© du doigt comme unique responsable depuis le quasi dĂ©but de lâenquĂȘte. Lâavocat gĂ©nĂ©rale nous enverra alors en guise de conclusion ses certitudes : âLa vĂ©ritĂ© est Ă©tablie... Mais pas par lui.â. Lui, lâaccusĂ© qui nie les faits depuis le dĂ©but. âJâai lâintime conviction et la certitude quâil est le coupableâ.
Vient alors le moment dâannoncer ce que lâavocat gĂ©nĂ©ral, reprĂ©sentant le parquet et donc la sociĂ©tĂ© dans son ensemble demande Ă lâencontre de lâaccusĂ© : elle prĂ©pare lâannonce en expliquant chaque Ă©lĂ©ment qui pourrait aller dans un sens ou dans lâautre dans son choix, son ton monde crescendo. On est Ă nouveau dans une piĂšce de théùtre avec une excellente actrice servant un superbe texte. Sans surprise, la culpabilitĂ© est requise, avec huit annĂ©es de prison ferme, suivi de cinq ans de soin en mise Ă lâĂ©preuve, et deux ans ferme supplĂ©mentaires sâil ne rĂ©alise pas les soins demandĂ©s.
Une pause est alors dĂ©clarĂ©e, laissant 20 minutes Ă lâavocate de la dĂ©fense pour se prĂ©parer.
11h15, nous revenons dans la salle dâaudience. Tout le monde est lĂ . Lâavocate de la dĂ©fense est installĂ©e au bout de son banc, devant nous, de nombreux papiers Ă©parpillĂ©s devant elle. Nous sommes encore sous lâeffet de la rĂ©quisition de lâavocat gĂ©nĂ©ral quand commence alors un exercice de trĂšs haute voltige. Un magnifique exercice dâexpression, maniant avec perfection les mots, le ton sur lequel ils sont dit, lâordre des arguments, la pertinence des exemples, et le culot des citations !
La plaidoirie commence sur une citation de la sĆur de la mĂšre de la victime. Je ne comprends pas, pourquoi citer un tĂ©moin Ă charge? La rĂ©ponse fut aussi claire que violente contre chacune des plaidoiries que nous avons entendu jusque lĂ : âComme elle nous lâa dit, je nây Ă©tais pas, je ne peux donc pas vous assĂ©ner de vĂ©ritĂ©...â. Et nous de prendre conscience quâon nâa fait alors que nous assĂ©ner des vĂ©ritĂ©s sans nous montrer les liens entre les faits et les conclusions tirĂ©es. La plupart Ă©taient prĂ©sentĂ©es comme Ă©videntes, tacites, donc non dites... Câest exactement lĂ que le doute peut naĂźtre, câest exactement lĂ quâelle a tapĂ© : sur tous les Ă©lĂ©ments de flou qui ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s un peu vite tout au long du procĂšs, tous les Ă©lĂ©ments annexes qui ont Ă©tĂ© relevĂ©s et jamais expliquĂ©s, tout ce qui a pu Ă un moment ou Ă un autre ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment mineur est remis sur le tapis.
Ce faisceau de preuves, si beau, si parfait, si joliment orientĂ© vers notre accusĂ© prend un sale coup. Dâautres Ă©lĂ©ments resurgissent dans nos mĂ©moires, des Ă©lĂ©ments quâon a entendu, des Ă©lĂ©ments que jâai notĂ©, des Ă©lĂ©ments sur lesquels jâavais commencĂ© Ă crĂ©er des thĂ©orie dans le seul but dâessayer de les rĂ©futer... De nouvelles thĂ©ories apparaissent...
Les avocats de la partie civile sont bouche bĂ©e, les yeux Ă©carquillĂ©s... Lâune ressort son portable tandis que lâautre saisit un papier pour prendre des notes. Elles prennent des notes avec attention, les tournures de phrase, les attaques sur les arguments, le rythme utilisĂ©, lâordre utilisĂ©...
Lâattaque devient une plaidoirie Ă charge contre tous les experts qui nous ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s, que ce soit parce quâils sâemportaient et se laissaient guider par leurs Ă©motions, ou par le fait quâun expert ne lâest que dans lâespace dâun temps donnĂ©e, la science et la mĂ©decine avançant Ă un rythme quâon ne peut pas prĂ©dire, accentuant son propos en citant un de ces experts venus tĂ©moigner et prĂ©sentant une des preuves comme nâen Ă©tant pas forcĂ©ment une suite Ă de nouvelles Ă©tudes plus rĂ©centes... Un expert avait donnĂ© une clĂ© de sa propre perte. Les comparaisons fusent : lâexpert des peintures de Rembrandt, le document dans lâaffaire Dreyfus oĂč des experts sont venus analyser lâĂ©criture... Et les 84 experts qui sont intervenus dans lâaffaire dâOutreau qui se sont tous trompĂ©s. On est pas loin de lâanalogie douteuse, mais le point est lĂ : peut-on rĂ©ellement se fier Ă ces experts? Câest pourtant la clĂ© du problĂšme : la dĂ©termination prĂ©cise dâune date pour savoir qui est coupable. Si lâexpertise est renversĂ©e, il ne reste rien.
Lâattaque se porte alors sur lâenquĂȘte en elle mĂȘme quâelle qualifie sans le dire de partiale et dirigĂ©e, utilisant une fois de plus un argument de lâun des experts venus tĂ©moigner : âCâest presque tout le temps le pĂšre nous a tâon dit. On a estimĂ© quâil nâĂ©tait pas utile de chercher ailleurs !â. TouchĂ©, câest un point qui remontait rĂ©guliĂšrement dans nos discussions entre jurĂ©s, mais aussi dans la bouche de certains tĂ©moins qui sâĂ©tonnaient que seul le pĂšre soit prĂ©sent dans le box des accusĂ©s.
La plaidoirie se termine. On est tous sonnĂ©s. La pause de midi est dĂ©clarĂ©e afin de pouvoir aller manger correctement avant les dĂ©libĂ©rations, une fois que la parole aura Ă©tĂ© donnĂ©e Ă lâaccusĂ© une derniĂšre fois, on devra sâenfermer et dĂ©cider.
On ne parle pas de lâaffaire entre jurĂ©s ce midi, comme nous lâa conseillĂ© le prĂ©sident. Difficile cependant de ne pas Ă©changer quelques mots. On se rabat sur des hobbies et la moitiĂ© dĂ©couvrent quâils sont fervents amateurs de horse ball... Le cheval me suit jusque lĂ .
14h, câest lâavant-derniĂšre fois que nous entrons dans la salle. Le prĂ©sident demande Ă lâaccusĂ© de se lever et lui demande sâil a une dĂ©claration Ă faire. Ce dernier continue de clamer son innocence. Le prĂ©sident lit les questions qui seront posĂ©es, il y en aura quatre dont trois nâen sont pas vraiment (est-ce que les violence ont entraĂźnĂ© la mort, est-ce que la victime avait moins de 15 ans, est-ce que lâaccusĂ© est le pĂšre de la victime : ce sont les questions validant les circonstances aggravantes), lit lâavertissement aux jurĂ©s, demande Ă lâaccusĂ© de ne pas quitter le palais et demande Ă un policier de le conduire Ă un endroit oĂč il pourra attendre le verdict.
Nous entrons dans la salle des dĂ©libĂ©rations et le rituel et la semaine derniĂšre commence. Nous Ă©tions deux la semaine derniĂšre Ă voir derriĂšre le rideau, nous avons donc dĂ©jĂ commencĂ© Ă expliquer le dĂ©roulement technique dâun vote : tout le monde est prĂȘt beaucoup plus rapidement que la semaine derniĂšre.
(Dans ce lieu oĂč le temps sâarrĂȘte, neuf personnes sâinterrogent)
14h10, nous commençons les dĂ©libĂ©rations et le prĂ©sident nous donne tour Ă tour la parole. Nous parlons beaucoup une fois de plus, mais je ne peux pas vous en dire plus, ni qui a parlĂ©, combien de temps, ou combien de tours de vote ont eu lieu, ni qui a votĂ© quoi.Â
Chose amusante cependant, Ă la fin du vote, le prĂ©sident a demandĂ© au premier jurĂ© ce quâelle faisait lundi. Normalement, une fois le vote terminĂ©, le prĂ©sident est censĂ© se retirer pour taper au propre les questions et la feuille de motivations ainsi que le verdict (ce qui peut prendre une bonne heure), mais notre prĂ©sident a un autre mode de fonctionnement : un document temporaire vite fait afin de vite libĂ©rer tout le monde, puis il travaille au calme le weekend et prend sur lui dâaller rejoindre le premier jurĂ©, oĂč quâil soit, afin quâune signature soit faite sur le document officiel. Une fois de plus, les assesseurs Ă©taient sous le charme de la mĂ©thode plein de bon sens et dâinvestissement personnel. On en a profitĂ© pour le taquiner sur sa mĂ©thode pour rĂ©cupĂ©rer le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone de jeunes filles ce qui lâa fait rire. Un rire magnifique. Un rire qui nous a tous coupĂ© de la gravitĂ© de la situation que nous vivons depuis mardi. Un rire salvateur.
18h20, les dĂ©libĂ©rations sont terminĂ©es et on est prĂȘt Ă aller annoncer le verdict. Le prĂ©sident active une derniĂšre fois la sonnette, nous entrons. Les portes sont fermĂ©es, deux agents sont placĂ©s vers les bancs du public avec le rĂŽle dâaller chercher lâaccusĂ© sâil est reconnu coupable. Dâautres agents sont postĂ©s vers les portes.
Le prĂ©sident invite lâaccusĂ© Ă se lever, puis lit les questions et donne la rĂ©ponse Ă chacune dâelles. Encore une fois personne ne comprend la consĂ©quence de ce qui vient dâĂȘtre annoncĂ©. Puis finalement le couperet tombe : lâaccusĂ© est reconnu coupable, il est condamnĂ© Ă 5 ans de prison dont 3 avec sursis. LâĂ©motion est intense dans la salle. Le prĂ©sident annonce la fin de lâaudience et dĂ©jĂ un policier arrive pour procĂ©der Ă lâarrestation de lâhomme dans le box. MĂȘme le policier a lâair triste. Ce soir, celui qui a Ă©tĂ© retenu coupable dormira en prison, il dispose de 10 jours francs pour faire appel de la dĂ©cision.
Une fois de plus, tout est allĂ© trĂšs vite et dĂ©jĂ nous nous levons. Lâaudience civile aura lieu sous peu. Je voulais y assister initialement afin de pouvoir raconter ici son fonctionnement, mais lâĂ©motion Ă©tait encore trop vivante pour avoir envie de voir des gens demander de lâargent suite Ă la mort de leur fille et petite fille. Jâai prĂ©fĂ©rĂ© leur laisser le bĂ©nĂ©fice du doute, me disant quâils ne demanderaient pas de dommages et intĂ©rĂȘts, quâils ne demanderaient pas de lâargent Ă quelquâun que nous venons de mettre en prison et qui nâa jamais bien gagnĂ© sa vie.
On est tous partis, chacun de son cĂŽtĂ©, regagnant chacun notre vie. Une fois de plus, je suis groggy. Moins besoin de respirer que la semaine derniĂšre, on doit sây faire, mais toujours besoin de marcher un peu dans cette nuit gelĂ©e de janvier.