LâĂȘtre humain me fascine. Je me fascine. La vie mâobsĂšde.
Je sais que je me rĂ©pĂšte, mais je trouve ça tellement vertigineux dâĂȘtre vivant. Je suis lĂ . Jâexiste. Je marche, je mange, je parle, je dors. Et pourtant, Ă lâintĂ©rieur de moi, il y a cette sensation permanente quâil me manque quelque chose. Quelque chose que je cherche sans vraiment savoir quoi. Comme si mon cĆur connaissait une adresse que ma tĂȘte ignore.
Le plus Ă©trange, câest que cette chose est parfois dĂ©jĂ lĂ . Ă portĂ©e de main. Dans ma vie. Ă cĂŽtĂ© de moi. Mais je ne la vois pas. Je ne la reconnais pas. Je continue Ă chercher ailleurs, persuadĂ©e que ce que je veux se trouve dans le futur, dans un autre endroit, dans une autre personne, dans une autre version de moi-mĂȘme.
Puis cette chose sâen va.
Et câest seulement lĂ que je la reconnais.
Seulement lĂ que je comprends sa valeur.
Seulement lĂ que je rĂ©alise que câĂ©tait exactement ce que je cherchais.
Alors je me demande : quâest-ce qui ne tourne pas rond chez nous ? Pourquoi sommes-nous incapables de voir certaines choses tant quâelles sont encore Ă notre portĂ©e ? Pourquoi lâabsence Ă©claire-t-elle mieux que la prĂ©sence ? Pourquoi ce qui existe nous paraĂźt ordinaire, alors que ce qui disparaĂźt devient soudain prĂ©cieux ?
Je me pose la mĂȘme question Ă propos de la vie elle-mĂȘme. Pourquoi faut-il frĂŽler la perte pour remarquer la beautĂ© ? Pourquoi tant de choses ne deviennent-elles visibles quâau moment oĂč elles cessent dâexister ? Comme si nous Ă©tions condamnĂ©s Ă comprendre en retard.
Et puis il y a lâespoir.
Tout le monde parle de lâespoir comme dâune bĂ©nĂ©diction. Comme dâune lumiĂšre. Comme dâune force qui nous maintient debout.
Mais moi, je le vois comme une torture.
Parce quâespĂ©rer, câest attendre.
Espérer que ça ira mieux.
Espérer que la douleur passera.
EspĂ©rer que quelquâun reviendra.
Espérer que cette fois sera différente.
EspĂ©rer que ce nâest pas aussi grave que ça en a lâair.
Et parfois, lâespoir ressemble moins Ă une lumiĂšre quâĂ une corde qui empĂȘche de tomber complĂštement, mais qui empĂȘche aussi de toucher le sol. On reste suspendu entre ce qui est et ce quâon voudrait voir arriver. On ne vit plus vraiment dans le prĂ©sent. On habite un futur imaginaire.
Alors, jâai envie de me dĂ©tacher de lâespoir. De le dĂ©poser quelque part et de partir sans lui. MĂȘme si je sais que câest impossible. LâĂȘtre humain espĂšre comme il respire. MĂȘme quand il prĂ©tend avoir abandonnĂ©, il garde toujours quelque part une minuscule attente quâil refuse de nommer.
Et aujourdâhui, je pense Ă quelquâun.
Je ne pensais pas quâil comptait autant.
Ou peut-ĂȘtre que je le savais, mais pas suffisamment.
Pas avec cette clartĂ© douloureuse que donne lâabsence.
Maintenant, il nâest plus lĂ .
Et soudain, mon esprit revient vers lui sans arrĂȘt. Comme si sa disparition avait allumĂ© une lumiĂšre sur tout ce que je nâavais pas regardĂ© assez attentivement lorsquâil Ă©tait encore prĂ©sent.
Câest ça qui me fascine chez lâĂȘtre humain.
Nous passons notre vie à chercher ce qui nous manque, alors que parfois ce qui nous manque plus tard est déjà là , assis à cÎté de nous. Nous croyons manquer de quelque chose alors que nous sommes justement en train de le vivre.
Et quand nous le comprenons enfin, il a dĂ©jĂ commencĂ© Ă sâĂ©loigner. Ou pire encore, il est dĂ©jĂ parti.