parfois, au début d'une conversation avec un étranger, j'ai l'impression d'entrer dans la discussion avec un poids supplémentaire sur les épaules. Et comme j'aime me torturer avec mes propres pensées, il suffit qu'on me demande d'où je viens pour que tout un tas d'idées se mettent à tourner dans ma tête. Quand je réponds, c'est comme si je venais de révéler quelque chose qui me précède. Quelque chose qui parle avant moi. Je sais bien que la plupart des gens ne réagissent même pas de cette manière, mais dans ma tête, c'est comme si je leur avais donné une information capable de résumer toute ma vie. Comme si, à partir de ce moment-là, ils pouvaient déjà imaginer mon histoire, mes difficultés, mes limites, mes chances de réussite.
Et cela me renvoie à cette phrase qu'on entend souvent ici : quand on naît où je suis née, la vie commence déjà avec dix buts de retard. Dix à zéro avant même le coup d'envoi. C'est une image un peu dramatique, mais parfois elle me paraît vraie. Non pas parce que tout est impossible, mais parce qu'il y a des obstacles que d'autres n'ont jamais eu besoin de franchir.
Alors oui, ça m'angoisse.
Parce que j'ai l'impression que certaines personnes arrivent dans la vie avec une longueur d'avance. Elles sont nées au bon endroit, avec les bons passeports, les bonnes écoles, les bonnes connexions, les bonnes opportunités. Pendant qu'elles avancent naturellement, moi, j'ai parfois l'impression de devoir justifier ma présence sur la ligne de départ.
Ce qui est étrange, c'est que je n'aime pas que les gens aient de l'avance sur moi. J'aime comprendre, apprendre, rattraper mon retard. Pourtant, lorsque je regarde autour de moi, j'ai souvent l'impression que tout le monde est déjà parti depuis longtemps. Comme si j'étais arrivée en retard à une course dont personne ne m'avait donné l'heure de départ.
Je ne sais pas exactement ce que je ressens face à ça. Peut-être un peu de jalousie. Peut-être de l'envie. Peut-être simplement la frustration de voir certaines portes s'ouvrir facilement pour les autres alors qu'il faut parfois enfoncer les miennes à coups d'épaule.
Mais ce qui me fait le plus peur, ce n'est même pas l'écart. C'est la sensation qu'il est déjà trop grand. Que pendant que je réfléchis, doute, hésite et change constamment de direction, d'autres continuent d'avancer. Et parfois je me demande si, même en commençant aujourd'hui, même en faisant tous les efforts possibles, il sera réellement possible de rattraper ce retard.
Puis je me rappelle qu'il y a quelque chose d'un peu absurde dans cette comparaison permanente. Parce que je ne connais jamais vraiment le parcours des autres. Je vois leur position actuelle, rarement la route qu'ils ont empruntée pour y arriver. Je compare mes coulisses à leur vitrine. Mes hésitations à leurs certitudes affichées. Mes échecs connus à leurs victoires visibles.
Malgré tout, l'inquiétude demeure. Cette peur discrète d'avoir commencé la partie avec moins de cartes que les autres. Et de passer tellement de temps à regarder l'avance qu'ils ont prise que j'oublie de jouer les cartes qui sont déjà dans mes mains.




















