Un mois et demi après la signature de l’accord de Paris, le président de la COP21 fait le job. Il présente sa feuille de route pour 2016. À moins que...
crédit photo : AFP
C'est peu dire que Laurent Fabius a goûté son déplacement à Strasbourg, mercredi. Venu présenter aux députés européens le résultat "historique" obtenu le 12 décembre puis montrer le chemin qui reste à parcourir pour mettre en œuvre l'accord de Paris, son discours a été suivi d'une salve de félicitations. Un quasi-triomphe. "Je veux bien revenir tous les jours", leur a-t-il lancé…
Lire aussi : Laurent Fabius au JDD le soir de l'accord de la COP 21 : "Oui, j’étais très ému"
Cette pause alsacienne passée, restent de sacrés défis à relever. L'accord arraché au Bourget – il n'entrera en vigueur qu'en 2020 – ne suffira pas à freiner le réchauffement de la planète. Il va maintenant falloir du concret, que les questions de financement, de transparence ou de rendez-vous quinquennal, tous ces principes dûment actés, trouvent le plus vite possible une traduction. D'ici à la COP22, du 7 au 18 novembre prochain à Marrakech, les rendez-vous vont s'enchaîner. Le plus symbolique, le 22 avril aux Nations unies, à New York, ouvrira "l'accord à la signature". Pour que celui-ci entre en application, il faut que 55 pays représentant au moins 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre l'aient paraphé.
2016, l'année des "4P"
"Je dois conduire dès 2016 ce que j'appelle l'année des "4 P". P comme processus de signature et de ratification, P comme précisions sur l'accord de Paris, P comme période pré-2020 et enfin P comme préparation de Marrakech", égrène le ministre des Affaires étrangères. Est-il sûr pourtant d'être aux manettes jusque-là? La rumeur, insistante, annonçant son prochain transfert du Quai d'Orsay vers la présidence du Conseil constitutionnel. "Je n'entre pas dans ces spéculations, mais il n'y a aucun problème. Je resterai président de la COP21 jusqu'à Marrakech. J'ai été élu à cette fonction internationale, personnelle et non rémunérée. Elle n'est pas en cause, ni pratiquement ni juridiquement. J'irai donc jusqu'au bout", déclare-t-il au JDD. À bon entendeur…
Les chantiers ne manquent pas. Question financement, il faut maintenant préciser le contenu des 100 milliards plancher que les pays développés se sont engagés à verser chaque année aux pays les plus vulnérables à partir de 2020, enveloppe dont le montant devra être revu à la hausse au plus tard en 2025. La transparence, aussi, fera débat : comment s'assurer que les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pris par les pays seront bien respectés? Et qui va s'en charger? Questions délicates. "Un pays ne pourra pas se contenter de dire où il en est, sans aucun contrôle possible. Mais aucun pays ne veut de contrôles intrusifs. Il faut donc trouver des méthodes nous permettant de vérifier si les chiffres donnés sont fiables", indique le président de la COP.
Autre objet de discussion : après un premier rendez-vous en 2018 pour faire le point sur les efforts menés afin de contenir la hausse de la température moyenne en deçà de 2°C à la fin du siècle, quels mécanismes retenir pour les rendez-vous quinquennaux (premier bilan global des engagements en 2023, révision en 2025) permettant aux pays volontaires de revoir leurs contributions à la hausse? Autant de sujets auxquels Laurent Fabius et son équipe vont devoir s'atteler pour définir des règles, trouver des consensus, visser, boulonner…
"Si on arrive à faire tout ça, ce sera déjà bien"
Dès cette année, la présidence française veut par ailleurs que les acteurs non gouvernementaux (villes, régions, secteur privé…) s'engagent. "Je voudrais qu'on avance sur plusieurs points : l'Alliance solaire internationale lancée à Paris ; les engagements pris vis-à-vis de l'Afrique, notamment pour son électrification ; le financement du CREWS système d'alerte précoce pour les territoires menacés par les catastrophes climatiques, pour lequel il nous reste 20 millions à trouver ; le projet Mission innovation, lancé avec Bill Gates, qui prévoit le doublement du budget de la recherche et du développement dans les énergies propres à l'horizon 2020. Si on arrive à faire tout ça, ce sera déjà bien." Au boulot.
The Guardian - France calls on world leaders to give Paris climate deal 'new push'
World leaders should give international efforts to fight global warming a new push by ratifying the historic Paris climate deal in person, according to France’s foreign minister.
Laurent Fabius, who steered December’s UN talks, wants heads of state to ratify the accord at a meeting in April in New York, so that it can be enshrined in international law. Nations accounting for more than 55% of global emissions must formally sign up before the Paris agreement can be made official.
He told the Guardian he had discussed the plans with UN secretary general Ban Ki-moon a few days ago, gaining his support, and was “pretty confident” that heads of government would attend what would be the third leaders’ climate summit in a little over six months.
“We should have the leaders there, to give a new impulse [to the implementation of the accord],” he said of the New York meeting, which he will preside over. “At the first day of Paris [which leaders attended] there was a tremendous push. It’s time for a new push in April.”
Fabius is acutely aware that, despite the success of the Paris negotiations, much more needs to be done before the future of the accord is secure. “There are many things which can go wrong,” he told the Guardian. “We have to avoid being lazy. We have to be calm, and to be hopeful. We have to talk to developing countries.”
He pointed to the need to tackle emissions from aviation and maritime transport, which were omitted from the UN talks, and which he said are urgent.
More work is needed on setting out clear rules on how to monitor emissions in a “transparent” fashion, he said. African countries must be assured that they are receiving the support that was promised to them at Paris. Businesses must also receive cooperation from governments to develop new clean technologies that will be “decisive” in bringing down emissions.
Fabius also called for a renewed focus on the possibility of putting a price on carbon, pointing to a Chinese plan to institute a national system of carbon trading from next year. This would be a major step forward, he said.
At Paris, 196 countries agreed to limit greenhouse gases in line with scientific advice, to avoid temperature rises of more than 2C, and to review their commitments and progress on meeting them every five years. This framework is legally binding, and most countries - including all the biggest emitters - also set out national targets for emissions, to 2025 or 2030.
Fabius addressed the European parliament in Strasbourg on Wednesday, asking MEPs for their continued support for plans for the EU to meet its obligations on greenhouse gas emissions.
He set out “four Ps” which he said are needed to implement the Paris agreement: the process of ratification of the accord, including the April meeting; clarifying the principles underlying the agreement, such as a precise definition of climate change financing, rules on the conduct of the five-year reviews and the transparency of monitoring emissions; the pre-2020 period, during which countries must make progress on their existing emissions goals; and preparing for this November’s UN climate conference, ‘COP22’.
The success of the Paris conference was a rare bright moment in a dark end to 2015 for France, scarred by the terrorist attacks in November that left 130 people dead and scores more wounded. Fabius hailed the agreement as a triumph for international cooperation.
“This is about security and peace,” he said. “There are massive risks to global warming, which could lead to widespread conflict. We have to stop that risk from becoming reality. That means this agreement was actually about peace for future generations, and current generations. This is a chaotic world, and a dangerous one. The Paris agreement is making the world safer.”
Relaxed in a fashionably high-collared brown leather jacket as he travelled by French government plane to a snow-covered Strasbourg, Fabius reflected that the signing of the Paris accord had been just a beginning, though a very important one.
“We need to look for concrete measures now,” he said. “I think that will arrive. The shift [to tackling climate change] has been made now, and there will be no turning back.”
For the year ahead, Fabius has a punishing schedule of climate meetings as part of his role as president of the COP, which under UN convention continues until COP22 in November. After the summit in April there will be a meeting in Germany in May to discuss some of the details of the accord, then a further conference in Washington DC in May or June hosted by the US, followed by a meeting of local authorities from around the world in Nantes, France, in September, as well as meetings held with the IMF and World Bank, and the UN general assembly in September.
During that time, it is widely expected that Fabius will leave his post as foreign minister, perhaps to be succeeded by his long-time rival Ségolène Royal. He has been tipped in France as a potential future candidate for UN secretary-general, with his steering of the Paris conference having burnished his credentials.
Though he declined to speculate on his future, Fabius noted that he could remain COP president without being French foreign minister.
Le Monde : “Nous devons supprimer les aides aux énergies fossiles”
Président de la Conférence des parties (COP) jusqu’en novembre 2016, Laurent Fabius compte prendre des initiatives pour consolider l’accord sur le climat signé à Paris le 12 décembre 2015 par 195 Etats. Les questions du financement et de la révision des engagements nationaux dans la lutte contre le réchauffement sont les deux priorités de la présidence française. La France veut anticiper l’entrée en vigueur de ce texte, prévue en 2020 seulement.
Propos recueillis par Simon Roger et Sophie Landrin. Crédits photo : Florian Görner.
La COP21 s'est conclue sur un accord décisif sur le climat. Votre mission est-elle achevée ?
Beaucoup ont cru que, lorsque j’ai frappé avec mon petit marteau vert pour saluer l’accord de Paris, la Présidence française était terminée. Non ! Nous avons préparé cette COP 21 pendant l’année 2015. Je l’ai présidée en décembre. Mais cette présidence s’étend jusqu’à la COP 22, en novembre 2016, à Marrakech où nous passerons le relais à nos amis marocains. 2015 a été l’année des négociations et des décisions, 2016 doit être l’année de l’application et de l’action. Notre diplomatie restera très mobilisée.
Les dossiers ont-ils avancé depuis le 12 décembre ?
Je confesse que, pendant Noël, non. Mais le dérèglement climatique, lui, et les atteintes à l’environnement se sont poursuivis. Pékin a connu des pics de pollution insupportables. New Dehli, qui voit grossir son parc automobile de 1 500 voitures supplémentaires chaque jour, a été obligée d'adopter une circulation alternée. La Californie doit gérer une fuite catastrophique de méthane. L'année 2015 a été la plus chaude jamais enregistrée. Dès la semaine prochaine, je m’exprimerai sur les suites internationales indispensables de l’accord de Paris : lundi je serai au Forum mondial d’Abou Dhabi, mercredi à Strasbourg devant le Parlement européen, jeudi au Forum de Davos. Compte tenu des décisions prises à Paris et de la redoutable montée du réchauffement climatique, mon intuition est que les actions devront aller encore plus vite qu’anticipé.
L’urgence climatique est plus forte que jamais, dites-vous. Pourtant, l’accord de Paris ne prendra effet qu’en 2020 et la révision des engagements des pays n’est pas attendue avant 2025…
Plusieurs dates figurent dans les textes adoptés à Paris, dont un premier rendez-vous en 2018. Si les Etats voulaient faire preuve de mauvaise volonté, ils pourraient en théorie ne commencer à agir vraiment qu’en 2025. L’urgence nous conduira à faire l’inverse et, au contraire, à accélérer.
Comment cette « accélération » de l’action que vous appelez de vos vœux va-t-elle se traduire dans l’agenda 2016 ?
Un jalon important sera posé en avril à New York, avec l’ouverture de « l'accord à la signature », en présence du secrétaire général des Nations unies, du président français, de moi-même, et de nombreux chefs d'Etat et de gouvernement. C’est une échéance capitale car l’accord de Paris ne s'appliquera qu’à partir du moment où l’auront ratifié 55 des 195 Etats, représentant 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Le mois de mai sera, lui aussi, important. A Bonn se réunira le groupe chargé du suivi de l'accord de Paris : ce sera la première grande réunion plénière de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC) depuis décembre. L’objectif sera de préparer les décisions de la COP 22 au Maroc concernant la mise en œuvre de l'accord de Paris et toutes les actions pré 2020. La COP 22 devra en outre procéder à un bilan des financements et des technologies mobilisés.
D’ici là, le Parlement français aura ratifié l’accord de Paris dont nous marquerons l'anniversaire le 12 décembre prochain. Beaucoup d’autres réunions et actions interviendront en 2016. J’aurai à désigner prochainement une personnalité « championne » chargée d’assurer le suivi des acteurs non-gouvernementaux.
Souhaitez-vous personnellement aller au terme de la présidence de la COP, en novembre 2016 ?
Bien sûr.
Même si vous preniez la décision de quitter le gouvernement ?
Je n’entre pas dans ces spéculations. De toutes façons, ma mission de président de la COP 21 n’est pas en cause.
L’accord de Paris est une série de principes couchés sur le papier. Comment en faire un véritable instrument de lutte contre le dérèglement climatique ?
En transformant en actions concrètes les principes posés à Paris. Prenons l’exemple des financements climat : il a été décidé que les pays développés se mobiliseraient après 2020 en faveur des pays en développement au-delà même des 100 milliards de dollars annuels et qu'ils communiqueront tous les deux ans des informations sur leurs engagements financiers à venir : dès cette année il nous faut définir les modalités précises de ce « reporting ». De même, la revue tous les cinq ans des engagements nationaux est une clause essentielle : là aussi nous devons en fixer les modalités cette année. Autre sujet clé, celui de la transparence : nous avons adopté à Paris un système commun et transparent de suivi des engagements des Etats, il faut désormais en définir les règles précises : qui va s’en charger, suivant quelle périodicité, etc…
2015 a été à la fois une année terrible sur le plan des violences internationales et une année d'espoirs sur le plan diplomatique, avec deux succès, l’accord sur le nucléaire iranien en juillet et l’accord de Paris en décembre. Ces succès montrent que la diplomatie peut être efficace et que le multilatéralisme peut réussir : à condition de s’accompagner de décisions concrètes.
Quelles décisions concrètes pourraient intervenir dans les mois qui viennent ?
Je vous ai donné quelques exemples. Les actions concerneront à la fois ce qui relève des Etats et ce qui touche les villes, les régions, les entreprises du monde entier, la société civile. Par exemple, un accord a été conclu afin de généraliser un système d’alerte précoce face aux catastrophes climatiques ; nous pouvons déjà compter 80 millions sur les 100 millions de dollars nécessaires ; d’ici la COP 22, il faudra que ce système d’alerte précoce soit effectif, notamment vis-à-vis des îles vulnérables. Autre initiative, l’Alliance solaire internationale lancée par le premier ministre indien Modi, qui rassemble plus de 120 pays entre tropiques du Cancer et du Capricorne : nous devrons adopter rapidement un plan opérationnel de déploiement des projets. Même exigence pour l’extension la plus vaste possible des mécanismes de prix du carbone et pour la « mission innovation », cette initiative visant à augmenter les investissements recherche et développement pour les énergies propres lancée avec Bill Gates et le Président Obama. J’ai demandé à l’Ambassadrice Laurence Tubiana de continuer à s’investir sur tous ces sujets. Dernier exemple, nous devons mettre en œuvre sans délai les engagements pris pour développer les énergies nouvelles en Afrique. Et il faudra veiller notamment à ce que toutes ces initiatives se traduisent concrètement le plus possible en termes d’emplois en Europe et en France.
François Hollande a promis lors de la clôture de la COP21 de réviser l’engagement climat de la France en 2020 au plus tard. Comment allez- vous procéder ?
Le Président est personnellement très engagé dans cette stratégie pro climat. Il nous a demandé de porter le montant annuel de nos financements internationaux dans ce domaine de 3 à 5 milliards d’ici 2020 et de consacrer, dans le cadre de cette enveloppe, 2 milliards d’euros entre 2015 et 2020 à l’électrification de l’Afrique. Nous le ferons. Nous serons aidés par une réforme importante présentée cette semaine qui va adosser l’Agence française de développement (AFD) à la Caisse des Dépôts. Parallèlement, le gouvernement accélérera ses engagements pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, en liaison avec la loi sur la transition énergétique portée par Ségolène Royal. Et notre pays aidera, à travers nos opérateurs Expertise France et l’AFD, plusieurs pays à mener à bien la révision de leurs propres engagements. Bref, de nombreuses actions concrètes, publiques et privées, et rapidement.
L’accord scellé à l’issue de la COP21 mérite-t-il son qualificatif d’accord historique ?
Ce terme est souvent galvaudé, mais là, il est mérité. L’accord de Paris est en effet le premier pacte diplomatique au monde et pour le monde. Il concerne bien sûr d’abord et surtout le climat (le logement, les transports, l’industrie, l’agriculture…), mais aussi la biodiversité, les ressources en eau et en nourriture, les forêts, les mouvements migratoires, et finalement la question de la guerre ou de la paix. Il traduit et il encourage – ce sera irréversible – le passage de l’économie carbonée (charbon, pétrole, gaz) qui a fondé notre développement industriel depuis le 19ème siècle vers une nouvelle économie bas-carbone et vers les énergies renouvelables. Plus globalement, il vise à permettre que notre planète reste tout simplement vivable pour l’espèce humaine. Sans vouloir être grandiloquent, c’est, par son objet, l’accord international le plus important de ce début de 21ème siècle.
Vous parlez de rupture avec le monde carboné mais le texte de Paris ne mentionne à aucun moment le terme d’énergie fossile, de charbon, pétrole ...
L’accord fixe pour la seconde moitié du siècle l’objectif de « neutralité des émissions d’origine humaine » : c’est une ambition considérable. Bill Gates, qui est à la fois visionnaire et concret, juge cela réalisable à condition que nous stimulions les ruptures technologiques par des investissements publics et privés nouveaux : je partage cet avis. Cela implique une vaste mobilisation financière, qui est en train de s’opérer. Les coûts comparés des diverses énergies vont se modifier. Nous devons utiliser la période présente de pétrole à prix bas pour alléger, voire supprimer les aides aux énergies fossiles et certains Etats ont commencé de le faire. Face à tous ces changements, il y a et il y aura des résistances puissantes. Mais vous verrez qu’à la fois les menaces climatiques et les contre-mesures indispensables iront plus vite qu’on le l’imagine aujourd’hui. C’est à Paris, avec une impulsion forte de la France, que cette mutation positive pour l’humanité aura été mondialement reconnue et concrétisée.
Interview dans Challenges : “Il y aura un avant et un après-Paris“
Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international a reçu Challenges au Quai d'Orsay le 21 décembre dernier, une dizaine de jours après la signature à Paris de l'accord sur le climat, dont il fut le principal artisan.
Propos recueillis par Jean-Pierre de La Rocque, Pierre-Henri de Menthon et Sabine Syfuss-Arnaud. Crédit Photo : MAEDI
Challenges. La fin d'année 2015 a été marquée par deux événements majeurs à Paris, les attentats et la tenue de la COP21. Le monde sera-t-il le même en 2016 ?
Laurent Fabius. En un an, les tendances de fond ne changeront pas. Notamment, ces deux risques majeurs que sont le terrorisme et le dérèglement climatique. Ces périls sont d'une nature très différente, mais ni la pollution ni le terrorisme ne s'arrêtent aux frontières : dans les deux cas, la réponse doit donc être mondiale. Dans la lutte contre le terrorisme, l'unité de la communauté internationale est une condition de l'efficacité : il faut non seulement qu'aucun Etat ne soutienne les terroristes, mais que le plus grand nombre possible d'entre eux agisse pour les éradiquer, avec des décisions de souveraineté qui impliquent, le cas échéant, l'engagement de leurs forces. La lutte contre le changement climatique est d'un autre ordre : elle nécessite que les Etats et les sociétés civiles appliquent les engagements qu'ils ont pris, mais il n'existe pas - en tout cas, pour l'instant - de sanction pénale en cas de non-respect. Seuls jouent la pression nationale et internationale et le risque « réputationnel ».
En quoi l'accord sur le climat est-il historique ?
Parce qu'il est le premier accord climatique du monde et pour le monde. Tout n'a pas été réglé lors de la Conférence de Paris, mais il y aura un avant et un après-Paris. La COP21 a permis l'adoption d'un accord universel et ambitieux. C'est sans précédent et cela constitue un acquis considérable, pas seulement dans le domaine environnemental, mais dans de nombreux domaines, y compris la recherche de la paix : il n'est pas si courant de voir les représentants de 195 pays s'embrasser à l'issue d'une conférence internationale, et encore moins d'une conférence sur le climat ! D'autre part, au-delà même de l'accord entre Etats, la COP21 a permis le basculement d'un nombre considérable d'acteurs non gouvernementaux - entreprises, collectivités locales, ONG, citoyens - vers le développement bas carbone. L'accord engage le monde entier dans une dynamique irréversible de développement durable. Un seul exemple : quand l'agence de notation Standard & Poor's, qui n'est pas un organisme philanthropique, décide de pénaliser les entreprises ou les pays n'ayant pas pris en compte le risque climatique, c'est le signe qu'un tournant s'opère. Nous allons vivre un changement profond de modèle économique. Le fondement même de ce qui a constitué le développement industriel depuis le XIXe siècle est en train de muter.
Comment va l'Europe ?
Pas très bien, et 2016 pourrait bien être pour l'Union européenne l'année de tous les dangers. Croissance économique languissante, mouvements migratoires massifs qui posent des défis politiques considérables, forces de dissociation à l'oeuvre : je pense au référendum sur la sortie de l'Union prévu cette année au Royaume-Uni, ou encore à la montée des populismes natiolaurent naux et des souverainismes régionaux. A cela s'ajoute la situation ukrainienne, qui n'est toujours pas réglée malgré les efforts de la France et de l'Allemagne. Et je n'oublie pas les questions fondamentales concernant le projet européen : faut-il intégrer davantage ? Si oui, dans quelles conditions ? Tout cela crée une situation instable, alors qu'une Europe forte, unie, avec un projet clair, serait indispensable dans notre monde incertain et dangereux. L'enjeu ne consiste pas seulement à empêcher une dissolution de l'Europe, mais à faire en sorte que l'Union mène une politique cohérente, notamment vis-àvis de l'Afrique et du Moyen-Orient, qu'elle construise une véritable politique de défense et de sécurité, qu'elle prépare la croissance de demain avec des priorités claires : transition énergétique, technologies vertes, économie numérique, emploi des jeunes. Beaucoup de travail reste à accomplir.
L'Europe a prouvé qu'elle pouvait résoudre ses problèmes, la crise de l'euro paraît réglée Le problème a été traité avec efficacité. Il faut en féliciter notamment la Banque centrale européenne et son président, Mario Draghi. A l'étranger, on m'interroge désormais moins sur l'avenir de l'euro et davantage sur l'avenir de l'Europe.
Quelle est la priorité sur votre feuille de route européenne ?
Sur des questions essentielles, comme les migrations, le référendum britannique, l'Ukraine, le traité transatlantique, une position franco-allemande commune est souhaitable pour entraîner l'ensemble de l'Union : avec l'Allemagne, nous devons rester unis face aux crises et aux menaces.
Le traité économique transatlantique va-t-il être signé un jour ?
Pour l'instant, et je le regrette, les négociations n'avancent guère. Par exemple, sur la question majeure de l'ouverture réciproque des marchés publics, on ne constate aucun progrès. Il n'y aura d'accord que si chacun y trouve son compte : l'accord transatlantique sera gagnant gagnant, ou ne sera pas.
Le « printemps arabe » fête ses 5 ans, quel bilan ?
Au départ, le point commun a été une aspiration des peuples à la liberté, mais les suites ont été très diverses, et il est difficile de dresser un bilan compte tenu de la variété des situations. En Tunisie, la transition démocratique a été opérée. En Syrie, une révolte de quelques étudiants a été réprimée de telle façon par Bachar al-Assad qu'aujourd'hui il y a plus de 250 000 morts. L'Egypte est passée par plusieurs phases. Je pourrais continuer l'énumération Aujourd'hui, outre la Syrie et Photos réalisées le 21 décembre au Quai d'Orsay par Bruno Levy pour Challenges le Yémen, notre principale préoccupation concerne la Libye. Ses richesses attirent les convoitises, les armes y circulent sans contrôle, cependant que de plus en plus de terroristes y trouvent refuge. Il est indispensable qu'après l'accord signé en décembre le nouveau gouvernement s'affirme, et dispose des moyens suffisants pour assurer la sécurité du pays et éradiquer les terroristes. Une dégradation de la situation aurait des conséquences graves, notamment sur la Tunisie et le Sahel, mais aussi sur l'Europe. Un autre danger majeur au Proche et au Moyen-Orient concerne le conflit israélo-palestinien : faute d'avancées, il y a là un potentiel d'embrasement.
L'effondrement des cours du pétrole va-t-il avoir des répercussions géostratégiques ?
Les répercussions sont lourdes sur de nombreux pays. Pour m'en tenir aux économies exportatrices du Moyen-Orient, la baisse des prix enregistrée depuis la fin de l'été 2014 entraîne des modif-cations profondes mais pas homogènes. Les pays les plus touchés sont ceux qui ne peuvent compenser l'effet-prix par l'effet-volume : Irak, Bahreïn et, dans une moindre mesure, Oman. L'Arabie saoudite et l'Iran sont touchés, mais disposent à des degrés divers des marges nécessaires. Enfin, certains ne sont que modestement affectés, comme le Koweït, le Qatar et les Emirats. Quelles que soient les situations, les conséquences sont multiples : plutôt positives pour les importateurs, comme la France, négatives pour les producteurs-exportateurs - à cela près que ce déséquilibre pourrait ensuite, par contrecoup, affecter notre propre croissance. Avec un baril à 35 euros, les énergies renouvelables ne sont plus du tout compétitives, dommage pour le climat On devrait mettre à profit cette baisse pour diminuer, comme le propose l'OCDE, les subventions considérables aux énergies fossiles et encourager les renouvelables, dont les prix se réduisent. Les investissements massifs et croissants dans la R&D pour les énergies propres vont créer des ruptures technologiques qui rendront ce type d'énergies très compétitives. Elles seront au coeur du mix énergétique de demain.
Qu'espérer des Etats-Unis en campagne présidentielle ?
En règle générale, cette période n'encourage pas les initiatives fortes. En outre, au sein même de la population américaine, les contradictions ne manquent pas. D'un côté, certains reprochent au président un manque de leadership extérieur, mais, d'un autre côté, il existe au sein même du pays une « war fatigue », une lassitude face aux interventions extérieures, qui s'explique par ce qui s'est produit en Afghanistan et en Irak. Quelle que soit l'attitude des Etats-Unis dans les mois à venir, on doit saluer l'engagement du président Obama dans la lutte contre le changement climatique : son soutien comme celui de la Chine ont été précieux pour le succès de la COP21.
La Réserve fédérale monte ses taux, la BCE continue d'assouplir sa politique monétaire, va-t-on vers une guerre des changes ?
Je ne le pense pas. Mario Draghi, le président de la BCE, et Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale américaine, sont compétents et habiles. Des concertations ont lieu entre les grandes banques centrales. J'ajoute que la Chine, qui préside le G 20 en 2016, projette d'engager des discussions sur la diversification du système monétaire mondial afin de lui assurer une plus grande stabilité - objectif soutenu par la France.
Le ralentissement chinois est-il inquiétant ?
C'est un ralentissement relatif. La croissance en Chine est maîtrisée par les autorités chinoises, qui souhaitent rééquilibrer l'économie vers plus de consommation intérieure, mais aussi vers une économie moins carbonée, moins polluante. Dans mes fonctions, je rencontre de nombreux dirigeants, ceux de Pékin font incontestablement partie des plus compétents sur le plan économique.
Concernant l'évolution de la croissance mondiale, quel est votre scénario ?
A court terme, on prévoit une certaine faiblesse en Amérique du Sud, dans une partie de l'Asie et de l'Europe ; mais à moyen terme, il existe de puissants réservoirs de croissance. Le continent africain, par exemple, dispose d'un formidable potentiel : il occupera une place importante dans la croissance mondiale des années à venir, nous devons nous y préparer. Les développements technologiques futurs constituent, eux aussi, un énorme réservoir de dynamisme économique. Dans ces deux cas, la France a un rôle particulier à jouer, et elle est bien placée pour être un hub du XXIe siècle. Notre diplomatie économique, qui est active, y contribue.
Justement, l'économie française, quand va-t-elle se réveiller ?
Nous possédons énormément d'atouts. La question est de savoir quand les résultats se manifesteront pleinement. En tout cas, les réformes pour mettre en valeur ces atouts doivent se poursuivre.
De quel sujet important n'avons-nous pas parlé ?
De plusieurs sujets, et notamment de l'imprévu ! C'est la seule chose qui soit constante La tâche d'un ministre des Affaires étrangères, c'est à la fois de tracer un cap qui anticipe les grandes évolutions du monde et de faire face à l'imprévu, qui advient toujours.
Restez-vous au Quai d’Orsay ? On parle de vous au Conseil constitutionnel...
Le Monde - Laurent Fabius : « S’allier avec Bachar Al-Assad serait une impasse »
02.10.2015 à 06h41 • Propos recueillis par Yves-Michel Riols (New York, envoyé spécial)
Au lendemain des frappes russes sur la Syrie, Laurent Fabius, le ministre français des affaires étrangères, a accordé un entretien au Monde, jeudi 1er octobre à New York, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, dominée par la crise syrienne.
Quelles leçons tirez-vous des premières frappes russes en Syrie ?
La déclaration initiale de la Russie, dans laquelle il s’agissait de tous se mobiliser contre les terroristes de Daech [acronyme arabe de l’Etat islamique], était intéressante et positive. Le problème, c’est que jusqu’ici, les Russes ont plutôt concentré leurs frappes sur l’opposition modérée que sur Daech et Al-Qaida. Les renseignements dont nous disposons l’attestent. D’où la question légitime : le déploiement russe ne vise-t-il pas, surtout, à consolider le régime Assad ? Ces frappes ont fait des victimes civiles. On ne fait pas la guerre au terrorisme en bombardant des femmes et des enfants. C’est au contraire une façon de l’alimenter. J’espère que les frappes russes viseront désormais vraiment et uniquement Daech et les groupes proches d’Al-Qaida.
Si les prochaines frappes russes visent surtout les opposants soutenus par la France et les Etats-Unis, que ferez-vous ?
J’ai précisé devant le Conseil de sécurité, mercredi 30 septembre, ce que sont, pour nous, les trois conditions d’une action concertée avec la Russie : des frappes dirigées effectivement contre Daech et les autres groupes terroristes – mais pas contre l’opposition modérée ou les civils –, l’arrêt des bombardements aux barils d’explosifs sur les populations civiles, et une transition politique de sortie. La lutte contre le terrorisme ne doit pas servir de prétexte pour remettre en selle Assad, ce serait contradictoire avec l’objectif que nous poursuivons, celui d’une Syrie libre et unie.
Cela fait cinq ans que la France appelle au départ de Bachar Al-Assad, sans résultat : faut-il changer de stratégie ?
J’entends bien le raisonnement, parfois tenu et simple en apparence : Bachar et Daech sont condamnables, mais Daech est pire ; il faut donc s’allier avec Bachar. Au-delà de l’aspect moral – n’oublions pas que Bachar Al-Assad est responsable de 80 % des morts et des réfugiés –, cette perspective serait une impasse et le départ d’Assad est au contraire une nécessité au nom même de l’efficacité. Le chaos et le désespoir provoqués par Assad sont en effet les aliments les plus puissants de Daech. Il n’y aura pas de stabilisation durable de la Syrie ni de lutte efficace contre la menace terroriste sans réconciliation du peuple syrien. Or, le dictateur syrien fait précisément obstacle à cette perspective. S’allier avec lui, comme le suggèrent certains, ce serait perpétuer la guerre civile, nourrir la radicalisation d’une population qu’il a martyrisée et précipiter sur les routes et sur les mers un nombre toujours croissant de réfugiés. Le président Hollande l’a bien résumé : l’avenir du peuple syrien ne peut pas être incarné par son bourreau.
Pourquoi en cinq ans n’a-t-il pas été possible de trouver quelqu’un pour remplacer Assad ; où sont les échecs des Occidentaux ?
Les tentatives ont été nombreuses, mais l’aggravation de la crise syrienne est un échec évident pour la communauté internationale. Les alliés de Bachar ont théoriquement accepté à Genève le principe d’un changement politique, mais ils ont continué, en réalité, de lui apporter leur soutien. Quant aux pays occidentaux, surtout ceux qui, à l’été 2013, ont fait le choix de ne pas intervenir contre Bachar à un moment où l’avenir de la Syrie pouvait basculer, ils ont aussi leur part. Depuis juin 2012 et le communiqué de Genève, nous connaissons les paramètres d’une transition de sortie : la constitution d’un gouvernement transitoire doté des pleins pouvoirs exécutifs, composé à la fois d’éléments du régime et d’éléments de l’opposition modérée qui refuse le terrorisme.
Les acteurs de cette transition sont également connus. Nous avons travaillé et continuons de travailler dans la discrétion absolue sur des noms. Il faut maintenant enclencher le processus, qui passe, selon nous, par une négociation large autour de l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, avec le soutien de tous les pays concernés, à commencer par les membres permanents du Conseil de sécurité. Nous en discutons avec les Américains, les pays de la région, les Russes, les Chinois, les Iraniens. Nous sommes passés d’une crise intérieure, puis régionale, à une véritable crise internationale. C’est un danger, mais c’est paradoxalement peut-être aussi un espoir pour avancer. La catastrophe serait que le conflit syrien se prolonge et cristallise en plus une guerre de religions entre sunnites et chiites. Ce serait la porte ouverte à un embrasement sans précédent.
Le président Hollande et vous-même avez apporté votre soutien à une zone d’exclusion aérienne en Syrie, cela ne revient-il pas, de facto, à entrer en conflit direct avec la Syrie ?
Nous voulons que cessent les bombardements indifférenciés opérés par le régime, en particulier l’utilisation des barils d’explosif, et de chlorine, qui sont à l’origine d’une large part des victimes civiles et des exils massifs. Nous examinons de près la question de savoir si l’on peut et doit interdire à l’aviation syrienne de survoler certaines zones où la population civile est particulièrement visée. La protection des civils est une priorité.
Peut-on instaurer de telles zones sans un déploiement de troupes au sol ?
Plusieurs options sont envisageables, mais soyons clairs : l’intention de la France n’est absolument pas de déployer des troupes au sol en Syrie. D’ailleurs, aucun pays occidental ne l’envisage ni ne le propose. Ce ne sont pas des puissances extérieures qui pourront rétablir la sécurité en Syrie. Cela relève du peuple syrien lui-même, voire de forces régionales.
Lors de l’Assemblée générale de l’ONU, les Russes et les Occidentaux ont continué de s’affronter sur la Syrie et le sort d’Assad, le blocage diplomatique paraît total ?
Pour l’instant, oui, mais nous continuons – c’est le rôle de la diplomatie et la tradition de la France – à discuter avec tous, Russie et Iran compris. Nous ne baissons pas les bras. A l’issue de l’Assemblée générale des Nations unies, il est désormais clair que la solution passe par une double approche, combinant la lutte anti-terroriste et une transition politique de sortie. C’est sur cette base que nous cherchons à avancer.
La frange de l’opposition syrienne soutenue par la France est aujourd’hui marginalisée, comment peut-elle incarner une relève ?
Le président Hollande a rencontré à New York le président de la Coalition nationale syrienne, Khaled Khodja. Malgré des difficultés énormes, il cherche courageusement à fédérer ceux qui partagent une vision de la Syrie qui est aussi la nôtre : une Syrie unie, démocratique, respectueuse de toutes les communautés. Il faut élargir ce mouvement. Sur le terrain, cette opposition modérée est prise en tenaille entre les bombardements de Bachar et les attaques des groupes terroristes. Depuis quelques jours, elle est aussi bombardée par l’aviation russe. Et il peut y avoir d’autres développements terrestres. Faudrait-il que nous l’abandonnions alors qu’elle est une alternative à la terreur ? Ce n’est pas la position de la France.
Allez-vous voter contre la résolution russe déposée au Conseil de sécurité appelant à une coalition élargie pour combattre l’Etat islamique ?
Dans son état actuel, ce texte ne répond pas aux trois conditions du rassemblement que j’ai exposées plus haut. Nous allons voir s’il peut être amendé en ce sens, ce que je souhaite. Mais il n’est bien sûr pas question de couvrir juridiquement une opération qui, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, chercherait en réalité le sauvetage désespéré d’un dictateur discrédité. Nous n’avons pas d’agenda caché. Notre objectif est clair : la France, puissance indépendante et qui a tant de liens avec cette région, recherche avant tout la sécurité et la paix.
Retrouvez l’interview sur lemonde.fr : http://www.lemonde.fr/international/article/2015/10/02/laurent-fabius-s-allier-avec-bachar-al-assad-serait-une-impasse_4780846_3210.html#JucMmTgREsdHMutP.99
Laurent Fabius sur RTL : “Bachar repousserait dans les bras des terroristes tous ceux qu'il a persécutés“
Retrouvez l’interview de Laurent Fabius sur RTL, mardi 8 septembre 2015, le jour de la conférence de Paris sur les victimes ethniques et religieuses au Moyen-Orient.
Fabius : «La priorité, c'est un gouvernement de transition à Damas»
Après les déclarations de François Hollande sur la possibilité de frappes françaises en Syrie, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a fait le point sur la situation du pays. Entretien.
Propos recueillis par Frédéric Gerschel | 08 Sept. 2015
Un an après la constitution d'une coalition internationale contre Daech en Irak et en Syrie, le groupe terroriste semble toujours aussi actif sur le terrain. Comment lutter plus efficacement ?
LAURENT FABIUS. Pour éradiquer ces terroristes, il faut notamment redonner aux Syriens une perspective politique.
Il est donc prioritaire d'accélérer les négociations pour installer à Damas un gouvernement de transition, composé à la fois d'éléments du régime et d'éléments de l'opposition modérée, sans la domination de Bachar. Ce qui alimente Daech, c'est le chaos et le désespoir dont Bachar al-Assad porte la responsabilité en Syrie. Tant que la transition ne sera pas en marche, les efforts nécessaires de la coalition ne seront pas suffisants.
François Hollande a annoncé que la France pourrait désormais frapper en Syrie...
Oui. Car en même temps, il faut être militairement actifs, puisque Daech nous menace gravement. Depuis des mois, nous nous mobilisons pour lutter contre la radicalisation, pour remonter les filières terroristes qui nous menacent, pour identifier et surveiller les individus qui, depuis la Syrie ou sur notre territoire, voudraient perpétrer des attentats en France. Nous devons amplifier cet effort. C'est le sens des décisions annoncées hier par le président de la République : nous renforçons notre capacité de renseignement par des vols de reconnaissance, pour nous mettre en mesure de frapper, si la situation le justifiait.
Retrouvez mon interview dans @le_Parisien ce matin : http://t.co/1gnItj5SPR pic.twitter.com/SxFTFbQC9K
— Laurent Fabius (@LaurentFabius) September 8, 2015
Selon notre sondage publié dimanche, 61 % des Français sont favorables à une intervention militaire au sol. N'est-ce pas la seule solution pour se débarrasser de l'EI ?
Pour mener une telle opération il faudrait plusieurs dizaines de milliers d'hommes, avec probablement de lourdes pertes. Et pour quel résultat ? Pensons aux précédents de l'Irak ou d'Afghanistan ! Les déploiements militaires au sol ont-ils permis dans ces deux cas de venir à bout du terrorisme ? Dans ces deux pays, les opérations n'ont commencé à produire des résultats, tardivement, qu'une fois la dynamique politique enclenchée. C'est cet objectif que nous devons poursuivre en priorité. Alors, ce sont les Syriens eux-mêmes, avec notre appui s'ils le sollicitent, qui pourront vaincre Daech. De toutes les façons, ce sera un effort de longue haleine.
Certains reprochent à Paris de refuser tout dialogue avec Bachar al-Assad...
N'oubliez pas que la famille du petit Aylan, retrouvé mort sur les côtes de Turquie, fuyait la menace non seulement de Daech mais aussi d'Assad. Que pouvons-nous attendre d'un homme à l'origine même du chaos syrien, que le secrétaire général des Nations unies a qualifié de criminel contre l'humanité et qui continue de bombarder son propre peuple ? J'ajoute que la complaisance et les liens souterrains qui existent entre Bachar al-Assad et Daech sont connus.
Dans le même temps, nous savons que nous aurons certainement besoin d'éléments stables du régime syrien pour lutter contre Daech et rétablir, si c'est encore possible, une Syrie où chaque communauté pourra voir respecter ses droits. C'est pourquoi nous devons travailler au plan international à une transition politique, dans laquelle Bachar ne détiendra pas le pouvoir. Sinon, Daech continuera de prospérer.
La France va accueillir 24 000 migrants syriens supplémentaires. Est-ce suffisant ?
Quatre millions de réfugiés, trente millions de personnes déplacées par la guerre : la France et l'Union européenne ont un devoir d'assistance devant l'ampleur du drame syrien. Depuis le début du conflit, 6 268 Syriens ont obtenu le statut de réfugié en France. Le président s'est engagé à faire davantage. Mais la France et l'Allemagne ne peuvent agir seules. Tous les pays de l'Union européenne doivent prendre leur part, équitablement. Face à ce drame d'une ampleur inédite, l'Europe doit être fidèle à ses valeurs.
La solidarité, c'est aussi soutenir le Liban, la Jordanie, la Turquie ou l'Irak qui supportent bien plus largement que nous le poids des réfugiés. Deux millions de Syriens sont aujourd'hui en Turquie ; plus d'un million au Liban, c'est-à-dire entre un cinquième et un quart de la population. La France y a consacré près de 100 M€. J'annoncerai aujourd'hui un nouvel effort financier en ce sens.
Tribune dans Libération - “La France, une puissance diplomatique qui tient son rang”
Retrouvez la tribune de Laurent Fabius, publiée le jeudi 11 juin 2015, sur le site de Libération ici.
Crédits photo : MAEDI
J’ai lu avec intérêt les longs articles que vous avez consacrés dans votre édition des 30 et 31 mai derniers au thème : « Où est passée la diplomatie de gauche ? ». N’étant pas totalement étranger à la définition et à l’application de cette diplomatie, j’ai pensé que votre journal pourrait être intéressé par quelques commentaires sur ces sujets.
Les débats sur la nature de la diplomatie française n’ont rien à envier aux discussions sur le sexe des anges. Réaliste ou droits-de-l’hommiste ? Pragmatique ou idéaliste ? « Gaullo-mitterrandienne » ou « néo-conservatrice » ? Ces oppositions convenues traduisent-elles la réalité et la complexité d’une diplomatie moderne ? Après trois années à la tête du Quai d’Orsay, je réponds clairement : non.
Récuser ces catégories ne signifie pas qu’une diplomatie puisse se passer de ligne directrice. Au contraire. Rien ne serait moins efficace et plus dangereux que des choix diplomatiques opérés par à-coups, sans cap ni vision. Nous deviendrions un pays « bouchon de liège », nous laissant balloter par le courant des événements internationaux. Il n’en est pas question.
C’est pourquoi nous avons avec le Président de la République décidé l’inverse. Face à un monde chaotique, complexe et souvent confus, notre diplomatie avait besoin d’un cadre d’action clair, cohérent, ce qui ne la rend pas moins ambitieuse. Nous avons fixé quatre priorités qui déterminent concrètement mon action.
Paix et sécurité, d’abord : c’est l’objectif le plus évident. Sachant que la paix ne signifie pas le pacifisme, ni la sécurité la neutralité. D’où le choix d’une intervention militaire, si elle est absolument indispensable pour la sécurité et conforme au droit international. Mali et Centrafrique en 2013, Sahel depuis août 2014, Irak depuis septembre dans le cadre de la Coalition internationale de lutte contre Daech : ces interventions, accompagnées d’un plan d’avancées politiques et de développement, ont servi et servent la paix et la sécurité, c’est leur but. Pas seulement dans ces régions, mais dans l’ensemble du monde, y compris sur notre propre territoire. Les djihado-terroristes qui agissent dans ces zones ignorent les frontières : dans le monde actuel, se replier ne signifie pas se protéger.
Crédits photos : MAEDI
Notre engagement pour la paix et la sécurité guide l’ensemble de nos choix. C’est la raison de notre action diplomatique conjointe avec l’Allemagne, dans le cadre du « format de Normandie », pour une désescalade en Ukraine. De notre position exigeante sur le nucléaire iranien : oui à un accord mais un accord robuste, qui écarte l’accès de l’Iran à la bombe atomique et empêche la prolifération nucléaire dans cette région éruptive. D’où aussi nos efforts pour relancer les négociations en vue d’un règlement définitif du conflit israélo-palestinien, qui passe par la solution des deux Etats, la seule qui rendra justice aux Palestiniens et garantira la sécurité à Israël. D’où aussi, au Moyen-Orient, notre mobilisation pour défaire la horde Daech, barbare et obscurantiste – combat qui sera de longue durée –, afin de créer les conditions d’un Irak stable et « inclusif » et de permettre une transition politique en Syrie. D’où, encore, nos efforts pour la paix et la sécurité en Libye ou dans la lutte contre Boko Haram. Ces objectifs sont évidemment difficiles à atteindre, nous ne sommes pas seuls, le réel diffère souvent de l’idéal, mais le sens de notre action est clair.
La deuxième priorité de notre politique étrangère, c’est l’organisation et la préservation de la planète. En ce soixante-dixième anniversaire des Nations Unies, la France plaide plus que jamais pour un monde mieux régulé, fondé sur le droit international et le système multilatéral. Une ONU renforcée ne peut qu’être une ONU réformée. C’est pourquoi – novation importante – nous proposons notamment que les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité suspendent volontairement leur droit de veto en cas de crimes de masse et nous sommes prêts nous-mêmes à le faire. Organiser la planète, c’est également poursuivre, malgré les contraintes budgétaires, nos efforts en faveur de l’aide au développement, comme nous l’avons fait par exemple pour lutter contre Ebola.
Nous voulons une planète préservée. C’est l’enjeu majeur de la diplomatie française pour 2015, et même pour le quinquennat. Si nous parvenons à un accord lors de la COP 21 à Paris en décembre, alors le mot « historique » ne sera pas galvaudé. Le Président de la République et le gouvernement sont mobilisés pour un succès. C’est un travail patient et complexe. Nous aurons besoin de l’engagement de tous : les Etats, bien sûr, mais aussi les régions, les villes, les entreprises, la société civile. Cette vision d’une « Alliance de Paris pour le climat » est de plus en plus partagée, même si nous savons que réunir 196 parties sur un même texte limitant à 2° C le réchauffement climatique sera très difficile. J’aurai la tâche de présider cette COP 21.
Notre troisième priorité, c’est la relance et la réorientation de l’Europe. Une majorité de nos concitoyens continuent de croire en l’idée européenne, mais ils sont devenus méfiants envers les actions de l’Union. Depuis 2012, plusieurs réorientations sont cependant intervenues, qui sont conformes à nos souhaits : les interventions de la Banque centrale européenne, l’euro moins cher, le « plan Juncker » pour l’investissement, l’avancée de la taxe sur les transactions financières et les progrès de la lutte contre l’évasion fiscale, l’achèvement de « l’Union bancaire » qui permet de mieux réguler la finance. L’Union doit aller nettement plus loin, dans au moins trois directions. Simplifier à la fois le fonctionnement des institutions et le cadre juridique européen qui s’applique aux citoyens et aux entreprises ; protéger, en agissant plus fortement en matière de lutte contre le terrorisme, de défense, de politique migratoire, de modèle social ; et développer l’Union, en consolidant la zone euro et en portant des politiques ambitieuses pour les grands défis de demain – numérique, énergie, climat, pays du Sud. Sur l’ensemble de ces sujets, nous agissons pour une Union forte. C’est le message que nous adressons notamment face aux demandes du Royaume-Uni : oui aux réformes, non au démantèlement.
Ultime ou première priorité : le rayonnement et le redressement économique de notre pays. Dès 2012, j’ai choisi la diplomatie économique pour la placer au cœur du Quai d’Orsay. Pourquoi ? Parce que, sans amélioration de notre compétitivité économique, notre influence internationale serait à terme menacée. Au-delà des grands contrats emblématiques, notre diplomatie économique se concentre donc désormais sur les ETI et les PME, dans leur développement à l’export. C’est une des missions du nouvel opérateur Business France que nous avons créé, chargé aussi d’attirer les investissements étrangers en France.
Au-delà de cette dimension économique, notre diplomatie investit désormais l’ensemble des champs de l’action extérieure de l’Etat : culture, éducation, francophonie, science… Je revendique une diplomatie globale : l’influence de la France doit utiliser tous ces registres. C’est pourquoi, à ma demande, le Ministère des Affaires étrangères et du Développement international a élargi son périmètre notamment au commerce extérieur et au tourisme. Je suis convaincu que ces choix, ces évolutions servent l’efficacité de notre diplomatie et le rayonnement de notre pays.
Voilà donc les quatre priorités de notre politique étrangère : pour chaque décision prise depuis mai 2012, c’est à cette boussole que je me réfère. Avec, au-delà de ces grandes lignes, un principe fondamental : l’indépendance.
Cette indépendance ne doit être confondue ni avec une posture arrogante, ni avec une diplomatie tribunitienne, audacieuse dans le verbe mais hasardeuse dans l’action. Il en a existé dans le passé quelques exemples. L’indépendance, c’est la capacité à définir librement ce que nous considérons comme juste, et à agir en conséquence. Quand le Président de la République rencontre Castro en signe du renouveau de nos relations avec Cuba, quand je me rends à Moscou aux cérémonies de commémoration du soixante-dixième anniversaire de la victoire sur le nazisme, quand nous exprimons notre position sur l’élargissement éventuel de l’OTAN, la France ne se plie pas aux exigences de tel ou tel, elle montre qu’elle est indépendante. Nous le sommes.
Cette indépendance constitue une des clés de notre influence. Le monde sait que, face aux grandes questions internationales, nous nous déterminons en fonction de notre propre jugement – et non sous la pression ou la crainte. Il sait aussi que, tout en défendant légitimement ses intérêts comme doit le faire chaque Etat, la France n’agit pas de manière égoïste, mais promeut des valeurs, des principes universels, une certaine vision de l’ordre international fondée sur la justice, le respect des droits de l’homme, la liberté et la souveraineté des peuples. La France s’attache à voir plus loin qu’elle-même, et cette caractéristique de notre diplomatie est reconnue.
Depuis trois ans, nous avons à cœur non seulement d’être fidèles à cette « marque de fabrique » de notre politique étrangère, mais de la renforcer. Y sommes-nous parvenus ? Il ne m’appartient pas d’en juger, mais j’observe que la France est une puissance diplomatique qui tient son rang, qu’une majorité de Français – de gauche comme de droite – le perçoivent et qu’ils en tirent parfois fierté, du moins satisfaction. Dans un contexte international difficile et dangereux, on peut imaginer bilan plus accablant.
Alors, la question que posait votre journal : notre politique étrangère est-elle de gauche ? Certains, ai-je cru comprendre, en doutent. Je ne sais si les lignes qui précèdent les auront fait changer d’avis. Mais si je résume : action pour la paix, combat pour notre planète, soutien sans faille au multilatéralisme onusien, meilleure régulation économique et financière, volonté d’une Europe plus efficace et plus proche des peuples, promotion de notre culture et de nos valeurs, défense de grandes causes comme l’abolition universelle de la peine de mort… Il ne m’était pas apparu que ces piliers de notre diplomatie constituaient le signe d’une dangereuse dérive droitière.
Retrouvez ci-dessous l’interview de Laurent Fabius accordée à Reuters (Mardi 26 mai 2015)
* Onu et France veulent un accord universel sur le climat à Paris
* En quête d'une formule juridique acceptable par tous
* La COP21 ne fixera pas un prix du carbone
* Chefs d'Etat et de gouvernement sommés de rester en retrait
par John Irish et Emmanuel Jarry
PARIS, 26 mai (Reuters) - Le monde n'a jamais été aussi proche d'un accord universel sans précédent sur la lutte contre le réchauffement climatique mais de nombreux obstacles restent à surmonter avant la conférence de Paris, en décembre, juge le chef de la diplomatie française.
Laurent Fabius, rallié à contrecoeur en 2012 à la décision du président François Hollande d'accueillir la COP21 sous égide de l'Onu six ans après l'échec de la conférence de Copenhague, en est devenu l'un des plus ardents artisans.
"Il existe un syndrome de Copenhague", admet-il dans une interview accordée à Reuters dans son bureau du Quai d'Orsay.
"Tous les gouvernements disent souhaiter un accord à Paris.
Mais les questions demeurent compliquées. Obtenir un consensus entre 196 parties (195 pays et l'UE) est très difficile", dit le ministre, pour qui "il reste un travail énorme."
Un accord universel pour limiter la hausse de température à 2øC, seuil au-delà duquel les effets seraient catastrophiques et à peu près irréversibles selon les scientifiques, serait déjà "remarquable", estime-t-il. "Cela n'est jamais arrivé."
En 2009, les parties à la convention-cadre des Nations unies sur le réchauffement climatique réunies dans la capitale danoise n'étaient pas parvenues à surmonter de profondes divergences entre les pays développés, émergents et en développement.
L'intervention en fin de conférence des chefs d'Etat et de gouvernement s'était révélée contre-productive. "Aucun ne voudrait recommencer cela", estime Laurent Fabius.
C'est pourquoi, s'ils viennent à la COP21, ça sera au tout début "pour délivrer un message général positif" et laisser ensuite les délégations travailler, ajoute le ministre français des Affaires étrangères, qui présidera la conférence de Paris.
L'aggravation du réchauffement climatique et de ses effets depuis Copenhague a accentué un sentiment d'urgence.
Laurent Fabius voit dans les colloques sur le climat, qui ont réuni la semaine passée à Paris plusieurs milliers de chefs d'entreprises et de représentants de la finance et auraient été, selon lui, "inconcevables il y a seulement deux ans", le signe d'un nouvel état d'esprit. et
"Beaucoup d'entreprises ont décidé de publier leurs propres engagements en matière de réduction des gaz à effet de serre sur une plate-forme de l'ONU (...) ce qui donnera un aspect très concret à la lutte contre le dérèglement climatique."
QUELLE FORMULE JURIDIQUE ?
Du côté des gouvernements, les négociateurs vont devoir s'entendre d'ici le 30 novembre sur un projet d'accord encore à l'état d'empilement d'options souvent contradictoires.
"A chaque ligne existe une complexité !" souligne Laurent Fabius. Par exemple, la nature juridique du futur accord, pour laquelle "la formule exacte n'est pas encore trouvée".
L'objectif affiché est un accord juridiquement contraignant, que nombre de pays voudront faire ratifier par leur Parlement.
"On sait déjà que ce sera difficile aux Etats-Unis", malgré l'engagement de Barack Obama, estime Laurent Fabius, qui invite les juristes à faire preuve d'inventivité. "Il faut trouver une formule juridique qui assure le caractère effectif de l'accord et en même temps permette aux uns et aux autres de l'accepter."
Les Etats-Unis et la Chine, dont l'attitude a contribué à l'échec de 2009, sont les deux premiers émetteurs de gaz à effet de serre du monde et un accord sans eux n'aurait guère de sens.
De retour d'un dixième voyage en Chine, le ministre dit ne pas avoir "de doute sur le fait que les dirigeants Chinois sont puissamment engagés pour des raisons politiques, économiques, sociales et environnementales" dans la lutte anti-réchauffement.
Il espère que la contribution à la réduction des émissions de CO2 que Pékin doit déposer à l'Onu avant le 1er octobre comme les 194 autres pays sera "précise et ambitieuse".
Seuls 37 pays ont déposé à ce jour leurs objectifs, dont les
28 de l'Union européenne, les Etats-Unis, le Canada, la Russie et le Mexique, qui représentent un tiers des émissions globales.
"Je souhaite qu'avant la COP de Paris les contributions nationales réunies correspondent à près de 100% des émissions, en tout cas plus de 90%", dit Laurent Fabius.
Selon lui, il n'est pas prévu à ce stade de fixer un objectif chiffré et un calendrier de réduction globale des émissions de CO2, un des points d'achoppement de Copenhague.
Les engagements nationaux qui accompagneront le futur accord en tiendront lieu. Reste à savoir si leur somme suffira à garantir un réchauffement contenu sous 2øC d'ici 2100, objectif sur lequel il y a quasi-consensus, précise Laurent Fabius.
ABOUTISSEMENT ET POINT DE DÉPART ?
Il admet qu'il y aura un travail d'évaluation, de précision et d'harmonisation à faire, notamment en matière de calendrier.
"Ce processus prendra du temps mais il est très important d'y entrer", dit le ministre, qui souhaite que le futur accord interdise tout réexamen à la baisse de ces contributions.
Il mise aussi sur le progrès technologique, l'engagement des acteurs économiques et des collectivités locales pour atteindre, voire dépasser, les objectifs affichés : "Beaucoup souhaitent que Paris ne soit pas seulement la COP des gouvernements."
Il fait état d'une volonté "quasi unanime" de dépasser l'horizon 2030, ce qui suppose des mécanismes de révision.
Il note aussi un consensus sur la nécessité de mettre au coeur de l'accord "non seulement la réduction des émissions, mais aussi l'adaptation à l'impact du changement climatique".
Cela renvoie à la prise en compte du cas des petits Etats insulaires et pays en développement, particulièrement menacés, et au financement de l'aide à ces pays, deux points qui font encore l'objet d'"interrogations", selon Laurent Fabius.
Les pays industrialisés ont promis à Copenhague de mobiliser
100 milliards de dollars par an, publics et privés, à partir de 2020. Cet objectif n'est cependant pas acquis -- "Beaucoup disent qu'il faudra augmenter l'effort public ; c'est aussi mon avis", estime le chef de la diplomatie française.
Mais si "on parvient à incorporer la préoccupation pro-climat dans le financement général de l'économie, alors les sommes mobilisables seront beaucoup plus importantes", dit-il.
Enfin, s'il juge nécessaire la fixation d'un prix du carbone pour promouvoir une économie sobre en CO2, comme le demandent organisations patronales et économistes, il juge "illusoire"
d'envisager à ce stade un marché mondial.
"C'est au niveau national ou même régional qu'il faut commencer", estime le ministre, qui renvoie la balle dans le camp des entreprises et des gouvernements.
"Je ne vois pas la COP21 décréter tout d'un coup (...) : 'La tonne de carbone coûtera désormais 80 dollars, ou 50, ou 120'."
Il espère néanmoins, s'il y a à Paris un premier accord universel sur le réchauffement, que ce soit aussi "le point de départ d'une nouvelle donne" vers une société "décarbonée".
Le succès de la COP 21 dépend aussi des entreprises
Tribune de Laurent Fabius et Christiana Figueres publiée dans Les Echos (mardi 19 mai 2015)
Cette semaine, plusieurs grands chefs d'entreprises ont rendez-vous à Paris pour le Business and Climate Summit. Cette réunion a lieu près de six mois avant la Conférence climat de Paris, la COP 21, dont on connaît l’objectif : parvenir à un accord universel limitant l’élévation de la température moyenne de la planète à 2° C ou 1,5° C par rapport aux niveaux préindustriels.
Lors du sommet de cette semaine, les entreprises auront l’occasion de démontrer leur engagement pour préserver notre planète et favoriser la transition vers un modèle de développement moins consommateur en carbone.
Jusqu'à présent, la lutte contre le dérèglement climatique avait buté sur une sorte de cercle vicieux : beaucoup d’entreprises attendaient des décisions politiques pour agir, tandis que les gouvernements attendaient, eux, une mobilisation du secteur privé.
Désormais, la donne change. D’une part, la plupart des gouvernements s’engagent. A ce jour, près de quarante pays ont communiqué leur « contribution nationale », c’est-à-dire leurs engagements en matière de réduction des émissions de carbone ainsi que d’adaptation au dérèglement climatique. Nous escomptons que tous les pays communiquent leur contribution avant le 30 octobre.
D’autre part, bon nombre d’entreprises intègrent maintenant l'action climatique dans leur stratégie de long terme et dans leurs activités quotidiennes. Récemment, plusieurs très grandes sociétés – General Motors, Google, Amazon, Apple – ont signé des accords importants d'approvisionnement en énergies renouvelables. Il y a quelques semaines, quarante-trois dirigeants d’entreprises de dimension internationale ont affirmé leur responsabilité en faveur du développement durable. Ces entreprises françaises ou étrangères se sont engagées à réduire leur impact sur l'environnement, en se fixant des objectifs de réduction de leurs émissions et de leur consommation d'énergie. Elles se sont aussi engagées à promouvoir des technologies innovantes.
Cette évolution positive s’explique par une prise de conscience d’ordre général et par l’intérêt bien compris des sociétés. Une évidence s’impose peu à peu : l'investissement dans la croissance verte peut être source de profit et d’emplois.
Alors que, longtemps, l’action en faveur du climat était perçue comme un coût plutôt que comme une opportunité, aujourd'hui c'est le coût de l'inaction qui se situe au cœur du débat. Selon certaines estimations, l'inaction face au dérèglement climatique pourrait coûter à la production annuelle mondiale un total de 28 000 milliards de dollars d’ici 2050.
Dans ces conditions, nous attendons des chefs d'entreprise du monde entier qu'ils prennent des mesures concrètes, par exemple en se fixant un objectif de 100% d’énergies renouvelables ou des objectifs progressifs de réduction des émissions. Le Business and Climate Summit de Paris constitue à cet égard un moment important.
En décembre, ces actions du secteur privé s’inscriront dans ce que nous appelons « l’Agenda des solutions ». Elles prolongeront les initiatives issues du Sommet sur le climat organisé en septembre 2014 par le Secrétaire général des Nations Unies, et réunies en décembre dernier dans le cadre du « Plan d’action de Lima à Paris ». Les efforts des entreprises ne se substitueront évidemment pas aux mesures indispensables qui doivent être prises par les États, mais ils les renforceront. L’idée centrale et juste est que les gouvernements ne doivent pas être les seuls à s’engager pour le climat.
L’accord de Paris sur le climat, auquel nous travaillons, n'apportera pas d'un seul coup la solution au problème du dérèglement climatique, mais il peut et il doit ouvrir le chemin. Désormais, nous sommes convaincus qu’un nombre important d'acteurs publics et privés sont prêts à s’engager, de manière précise, pour construire une planète plus durable. Le temps de l'action climatique est donc venu, les entreprises doivent y prendre toute leur part.
Laurent FABIUS, Ministre des Affaires étrangères et du Développement international, Président de la COP 21
Christiana FIGUERES, Secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CNUCC)
Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères et président de la COP21, souhaite que les décisions de la conférence du mois de décembre 2015, à Paris contribuent à l’émergence d’une croissance verte. Retrouvez l’interview de Laurent Fabius sur le site de L’Usine Nouvelle ici.
COP21 : Pour Laurent Fabius, "un accord sur le prix du carbone n'est pas acquis"
L'Usine Nouvelle - Nous sommes à un peu plus de 200 jours de la COP21. Le président de la République a récemment évoqué les obstacles qui se dressent pour obtenir un accord. Êtes-vous optimiste sur l’engagement des pays à propos de la réduction de leurs émissions de CO2 ?
Laurent Fabius - Le contexte de la COP21 à Paris en décembre sera différent des précédentes. Trois changements importants se sont produits. Sur le plan scientifique, le phénomène du réchauffement climatique et son origine humaine ne sont plus sérieusement contestés. À partir du moment où les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ont mis en évidence ce lien, cela modifie la donne et le climatoscepticisme n’est plus justifiable.
Le deuxième changement concerne l’attitude de certains États émetteurs majeurs de gaz à effet de serre. Je pense à l’accord passé entre les États-Unis et la Chine. Le fait qu’ils s’engagent réellement est déterminant, car ce sont le premier et le deuxième pays émetteurs de CO2.
Enfin, les entreprises ont opéré une double prise de conscience. D’une part, elles ont compris que le réchauffement climatique constitue un risque d’ensemble et touche leurs propres activités. D’autre part, que la lutte contre le réchauffement climatique peut être source d’une croissance, la croissance verte. Ces éléments sont positifs pour favoriser la conclusion d’un accord, mais il faut rester prudent car il s’agit de mettre d’accord 195 pays, qui ont des différences objectives de situation, sans même parler de leurs différences politiques. Tout cela rend l’obtention nécessaire d’un consensus extrêmement complexe.
Quel accord peut-on espérer ? Un accord a minima ?
Beaucoup de pays voudraient un traité international classique en bonne et due forme. D’autres, comme les États-Unis, nous disent leurs difficultés car le Congrès ne le voterait pas. C’est peut-être pour cela que l’on a confié la présidence de cette COP à un diplomate...
Concernant le succès, je reprendrai volontiers cette formule de Léon Blum : "Je le crois, parce que je l’espère." Donc oui, je souhaite évidemment qu’un accord soit possible à Paris en décembre, il est indispensable et nous y travaillons activement. Mais si je n’avais que l’espoir d’un accord a minima, je ne vous recevrais pas avec autant de bonne humeur...
En matière de lutte contre le réchauffement climatique, qu’attendez-vous des entreprises ?
Nous avons décidé à Lima, lors de la COP20, que les COP comprendraient désormais un agenda de solutions ! Derrière cela apparaît l’idée que les gouvernements ne doivent pas être les seuls à s’engager pour le climat. Les villes, les régions, les entreprises, la société civile doivent également le faire. C’est déterminant. En préparation de la COP21, de grandes entreprises et de moins grandes ont ou vont publier leurs engagements sur leurs efforts pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Durant la COP, plusieurs événements seront consacrés aux entreprises, aux technologies qu’elles vont apporter, et aux financements. Les entreprises seront donc des acteurs significatifs.
Parmi les accords attendus par les industriels, il y a celui d’un prix du carbone mondial. Pensez-vous que ce sujet sera l’une des composantes de l’accord final ?
Gérard Mestrallet, le PDG d’Engie (ex-GDF Suez), me confirmait récemment que les entreprises souhaitent un horizon stable avec la fixation d’un prix du carbone, d’ailleurs déjà pratiqué dans un certain nombre de régions. Inclure cette question dans les négociations finales de l’accord de Paris n’est pas acquis au stade actuel. Mais il est souhaitable que l’on aille vers la fixation d’un prix du carbone. La conférence de Paris exercera un effet d’entraînement sur ce sujet.
Pensez-vous que l’industrie, qui représente 30% de la consommation d’énergie dans le monde, fait suffisamment d’efforts ?
Des progrès ont été accomplis, c’est incontestable. Mais les secteurs les plus consommateurs d’énergies fossiles ont encore beaucoup d’efforts à faire. Ce qui frappe aussi, c’est la diminution rapide du prix des technologies nouvelles.
La présence des entreprises durant les COP est dénoncée par la journaliste canadienne Naomi Klein comme du lobbying et elle attend de leur part des "fausses solutions". Entendez-vous ces arguments ?
La COP21 doit respecter certains principes et certaines règles, parmi lesquelles l’exigence que les décisions soient prises par les représentants des gouvernements. Mais si on peut associer d’autres acteurs qui portent une responsabilité dans le réchauffement climatique et dans la lutte nécessaire contre celui-ci, ce serait sot de ne pas le faire. Si les entreprises s’engagent, nous pourrons atteindre des objectifs plus ambitieux de diminution des émissions. Pour autant, nous ne devons pas commettre de confusion sur les responsabilités et les engagements des uns et des autres.
Le risque n’est-il pas qu’il y ait des engagements fermes des entreprises et que cela soit plus flou du côté des États ?
Les États ont l’obligation de publier leurs objectifs. Un certain nombre d’entre eux, représentant environ un tiers des émissions, l’ont déjà fait. Le secrétaire général de l’ONU vient d’inviter par lettre chaque État à le faire. Quand on aura l’essentiel des contributions, on pourra comparer avec l’objectif de limiter la hausse des températures à 2°C et voir s’il est nécessaire de proposer des mécanismes ou de fixer des objectifs complémentaires pour respecter les 2°C.
Pour avancer vers un monde bas carbone, le financement est le nerf de la guerre. Que peut faire la COP21 pour progresser dans ce domaine ?
L’objectif a été fixé à 100 milliards de dollars [près de 90 milliards d’euros] par an à partir de 2020. Depuis peu, existe le fonds vert doté d’un peu plus de 10 milliards d’euros. C’est insuffisant. Il est demandé aux gouvernements, aux agences de développement, aux acteurs financiers internationaux de prendre pleinement en compte cette question, de se mobiliser davantage. Le monde a besoin d’un effort supplémentaire, plus de financements publics et privés pour le climat. Le prochain G7, qui aura lieu en juin en Allemagne, devrait aborder cette question.
Pour limiter à 2°C le réchauffement, il reste encore beaucoup d’efforts à faire...
Oui, mais il n’y a pas de solutions de rechange parce qu’il n’y a pas de planète de rechange. Attention : la croissance verte peut aussi offrir des opportunités exceptionnelles de développement. Si nous savons transformer la contrainte en opportunité, ce sera de très bon augure pour l’avenir.
Propos recueillis par Olivier Cognasse et Thibaut de Jaegher
Tribune : Agir pour le climat, c’est agir pour notre sécurité
En décembre, la France accueillera la 21e Conférence des Nations unies sur le climat, la COP 21. L’objectif ? Conclure un accord universel qui limite, d’ici la fin du siècle, la hausse des températures à 2°C par rapport à la période pré-industrielle. L’espoir de succès est réel, mais la tâche immense : en tant que futur président de cette COP 21, mon rôle consistera à faciliter un compromis ambitieux entre 195 Etats – 196 parties avec l’Union européenne.
Dans la négociation, les différences de situation entre des pays qui en sont à des stades de développement distincts créent des différences d’approche. Pour autant, des intérêts communs puissants nous rassemblent : c’est le cas de la sécurité, qui entretient avec le climat des rapports étroits.
Depuis toujours, le climat a été porteur de menaces sécuritaires. On insiste en général surtout sur l’aspect environnemental mais les désordres climatiques bouleversent l’ensemble des équilibres économiques et sociaux : ils entraînent donc des risques pour la sécurité intérieure des Etats. En France, les historiens ont montré que les pluies diluviennes de l’année 1788 ont été, par leur impact sur les récoltes, à l’origine de la crise alimentaire qui a contribué au déclenchement de la Révolution française. Plus près de nous, en 2005, l’ouragan Katrina a provoqué un chaos qui s’est traduit par des troubles majeurs à l’ordre public, obligeant à un déploiement de l’armée sur le sol américain.
Les menaces à la sécurité résultent plus largement des risques de conflits internationaux pour la maîtrise des ressources vitales – notamment l’eau –, que les évolutions climatiques peuvent rendre plus disputée. Ce fut ou c’est le cas concernant par exemple les tensions entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie pour le Nil et ses affluents. Entre Israël et ses voisins pour le bassin du Jourdain. Ou encore entre la Turquie, la Syrie et l’Irak pour l’Euphrate.
Retrouvez la tribune de Laurent Fabius sur le site du New York Times :
Don’t miss @LaurentFabius’s clear and compelling call for #ClimateAction at #COP21 in today’s @NYTimes: http://t.co/G2oHQjWyIj
— Al Gore (@algore) April 24, 2015
Un autre facteur d’insécurité provient des déplacements massifs de populations. En rendant certaines zones inhabitables, les sécheresses et la montée des eaux placent des populations entières en déshérence. Celles-ci trouvent souvent refuge dans des régions déjà surpeuplées, entraînant de fortes tensions. Sans repères, elles peuvent devenir la proie de mouvements radicaux. A la fin des années 1970, c’est ce qui s’est produit au Sahel, les sécheresses extrêmes contribuant à l’exode vers la Libye de nombreux Touaregs, qui y ont pour la plupart été enrôlés dans la « Légion islamique » de Kadhafi. On en trouve encore la trace dans la déstabilisation du Nord-Mali qui a conduit à l’intervention militaire de la France en janvier 2013.
La conclusion est claire : le dérèglement climatique est aussi un dérèglement sécuritaire. Que l’augmentation de la température dépasse 2°C – ce qui sera le cas si nous n’agissons pas ou pas assez –, et les menaces pour la paix et la sécurité seront multipliées en nombre et en intensité. Une planète « climato-déréglée » deviendra alors une planète de tous les dangers.
Ces risques n’ont rien d’une abstraction. En Egypte, une augmentation de 50 centimètres du niveau de la mer provoquerait le départ de 4 millions de personnes fuyant le delta du Nil, avec des conséquences sécuritaires dans toute la région. La désertification accrue de zones instables telles que le Sahel favoriserait encore davantage l’essor des réseaux criminels et des groupes armés terroristes qui y prospèrent déjà. De même, le dérèglement climatique exacerberait les menaces qui se concentrent aujourd’hui dans les régions situées du Niger au golfe Persique – qui feront partie des plus touchées. Cet « arc des crises » est en effet aussi un « arc des sécheresses ».
Toutes ces raisons doivent nous convaincre d’une double nécessité. D’une part, il est impératif de limiter le réchauffement en-dessous de 2°C. D’autre part, il faut réduire l’exposition des populations aux dommages causés par ce dérèglement – notamment en protégeant les côtes face à la montée des eaux et en organisant une meilleure gestion de l’eau dans les zones asséchées. Selon la terminologie des négociations internationales, cela s’appelle agir pour « l’adaptation », thème qui n’a pas toujours reçu l’attention qu’il mérite. L’adaptation devra occuper une place importante dans l’accord à trouver fin 2015, notamment en raison de ses incidences sur la sécurité.
Je veux insister sur un autre aspect essentiel : l’usage massif d’énergies carbonées (charbon, pétrole, gaz) constitue un accélérateur de conflits depuis que celles-ci se trouvent au cœur de nos économies. Pourquoi ? Parce que les gisements d’énergies fossiles sont très inégalement répartis. D’où des dépendances, des convoitises, des rivalités, qui représentent autant de menaces pour la sécurité internationale. Personne ne doit oublier que la mainmise sur les ressources charbonnières situées de part et d’autre du Rhin a été l’un des enjeux majeurs des conflits entre la France et l’Allemagne. C’est grâce à la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier et à la moindre dépendance envers le charbon que ces rivalités ont pu disparaître.
Aujourd’hui, aux portes mêmes de l’Europe, le contrôle des voies d’acheminement du gaz naturel se situe, lui aussi, au cœur de conflits qui menacent de déstabiliser notre continent – comme l’a montré la « guerre du gaz » entre la Russie et l’Ukraine en 2009. En Asie, dans l’archipel des Senkaku, l’exploitation des fonds marins riches en hydrocarbures et la sécurisation des voies d’acheminement de ces ressources sont pour beaucoup dans les tensions entre la Chine et le Japon.
J’en tire là aussi une conviction : nous avons besoin d’une « communauté mondiale de l’énergie propre » pour nous libérer de la dépendance envers les énergies fossiles et des risques de conflits qui lui sont liés. La décarbonation des économies améliore la sécurité – la sécurité énergétique et la sécurité tout court –, car elle égalise l’accès à l’énergie. Un pays qui développe chez lui la production d’énergie solaire ou éolienne ne prend rien à personne : la lumière et le vent qu’il utilise ne sont pas seulement renouvelables, ils appartiennent à tout le monde. Nous ne devons donc pas sous-estimer cet atout majeur pour la paix et la sécurité internationales.
Il résulte de tout cela qu’il est indispensable que la COP 21 donne – en premier lieu aux pays en développement – les moyens concrets d’augmenter l’accès à l’énergie tout en décarbonant les économies. Le risque que l’énergie carbonée devienne une cause croissante de conflits dans les décennies à venir en serait considérablement réduit.
Aider les pays à réduire leur risque d’exposition aux dommages climatiques et démocratiser l’accès à l’énergie tout en décarbonant les économies : ces deux impératifs correspondent à nos besoins de sécurité profonds et immédiats. Autour d’eux le regroupement des intérêts mondiaux pourrait et devrait permettre de nouer un accord universel. Si nous voulons atteindre cet objectif – et c’est une question existentielle pour l’humanité –, nous aurons besoin des efforts de tous.
Laurent FABIUS
Ministre des Affaires étrangères
et du Développement international
Président de la COP 21
Le Parisien : «Ce que propose le FN, c’est de sauter sans parachute de l’avion»
Retrouvez l’interview de Laurent Fabius au Parisien ci-dessous :
Gouvernement. Laurent Fabius, qui défend la fermeté de la France sur le nucléaire iranien, se dit confiant quant à la signature finale d’un accord. Il juge que les thèses de Marine Le Pen ne tiennent pas debout.
DANS SON BUREAU du Quai d’Orsay (Paris VII e), Laurent Fabius sourit lorsqu’il étrenne le prix que lui a remis « la Revue du vin de France » : celui de l’homme de l’année ! Le ministre des Affaires étrangères est revenu sur le nucléaire iranien, la situation explosive au Proche-Orient, la conférence climat et l’éventualité d’un remaniement, avant de quitter la France pour un déplacement en Arabie saoudite, où il se trouve ce week-end.
Un accord-cadre a été conclu sur le nucléaire iranien. Un document final doit être signé fin juin. D’ici là, un nouveau rebondissement peut-il compromettre la signature d’un accord final ?
LAURENT FABIUS. Ce n’est pas l’hypothèse la plus probable, mais on ne peut l’écarter. A Lausanne début avril, nous avons obtenu des avancées incontestables. Nous nous sommes mis d’accord notamment sur la réduction du nombre des centrifugeuses iraniennes, son stock d’uranium. Mais plusieurs sujets sensibles n’ont pas encore été réglés. Par exemple, comment s’assurer que l’Iran ne se dotera pas d’un programme à dimension militaire ? A quel rythme lever les sanctions, et si l’accord n’est pas respecté, comment les rétablir ? Par ailleurs, comment le Congrès américain va-t-il accueillir ce préaccord ? Et le Guide suprême iranien ? Cela fait encore beaucoup d’interrogations. On va donc plutôt vers un accord, mais rien n’est définitivement acté.
Avez-vous le sentiment que l’Iran renonce vraiment à ses ambitions militaires nucléaires ?
Le gouvernement iranien a toujours prétendu qu’il ne poursuivait pas d’objectif militaire. Or, à plusieurs reprises, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) nous a alertés sur l’inverse. Dans la logique de la négociation actuelle, nous disposerions pour les dix ans qui viennent d’une garantie solide concernant l’Iran. Ensuite, c’est moins évident. Aujourd’hui, les Iraniens pourraient construire une bombe en deux mois. Si l’accord que nous souhaitons est conclu, ce délai sera d’un an. Cela permettrait de réagir.
Quatre ans de guerre en Syrie. Plus de 200 000 morts. Ce pays a-t-il un avenir ? La vraie solution à la tragédie syrienne ne peut être que politique. Où en est-on ?
Les jihado-terroristes de Daech et Bachar al-Assad se font face. D’une certaine façon, ils s’épaulent l’un l’autre. Aucun d’eux ne peut être l’avenir de la Syrie. Nous souhaitons que soit trouvé un accord entre des éléments du régime, sans Bachar al-Assad, et l’opposition modérée. Un accord qui devra respecter toutes les communautés. Et nous agissons en ce sens.
Des députés proches du régime Assad doivent être prochainement reçus par des parlementaires en France.
Je suis partisan de la diplomatie parlementaire, mais pas de l’antidiplomatie. Comment ignorer que soutenir Bachar al-Assad pousserait une grande partie de la population syrienne, par réaction, dans les bras des terroristes ?
Mais ce scénario sans Bachar n’a pas marché jusqu’à présent…
Ce n’est pas une raison pour l’abandonner. Avec nos partenaires arabes et américains, nous y travaillons et nous discutons aussi avec les Russes. C’est le rôle des diplomates de trouver des solutions créatives.
Les modifications de frontières font-elles partie des options considérées ?
Nous n’y sommes généralement pas favorables, même s’il est vrai que certaines frontières dans la région sont artificielles. Elles ont été découpées sur le papier et ne correspondent pas forcément à une réalité physique. Si vous déclarez que, partout où il existe des mouvements locaux d’opposition, il faut modifier les frontières, alors il n’y aura plus 195 Etats dans le monde mais plus de 300, avec des conflits de délimitation sanglants et interminables. Ce qui est en cause, c’est la notion d’Etat. Celui-ci doit permettre à des communautés différentes de vivre ensemble. Or, au Proche et au Moyen-Orient, beaucoup de pays voient aujourd’hui leur Etat affaibli ne plus représenter qu’une seule communauté, à l’exclusion des autres. C’est aussi le problème tragique de l’éradication des chrétiens d’Orient, sur lequel la France essaie de mobiliser la communauté internationale.
Vous présiderez la conférence sur le climat, en fin d’année. Quel est le critère de réussite ?
L’obtention d’un accord universel qui limite l’augmentation des températures à 2 oC. Ce n’est jamais arrivé. Nous devrons aussi trouver des financements pour que les pays pauvres puissent acquérir les technologies efficaces permettant de concilier transition écologique et développement économique. Réussir cette COP 21 ne sera pas facile — il faudra le consensus de 195 pays —, mais c’est indispensable. Il n’y a pas de solution de rechange, parce qu’il n’y a pas de planète de rechange.
Comment expliquez-vous le succès des populismes en Europe ?
Principalement par les difficultés économiques actuelles, par le recul des idéologies traditionnelles et par la peur devant les désordres du monde. J’ai reçu M me Le Pen ici même, il y a plusieurs mois. J’avais invité les chefs des partis. J’ai eu avec elle une conversation qui m’a confirmé que ses thèses économiques ne tiennent pas debout. Un exemple : les dettes de la France sont libellées en euro. Une sortie de l’euro, avec l’adoption d’un franc Le Pen entraînerait une perte de valeur du franc d’au moins 20 à 25 % par rapport à l’euro. Cela enlèverait aux Français autant de pouvoir d’achat, avec des taux d’intérêt énormes, donc la paralysie de notre économie, l’explosion du chômage. Pas besoin de posséder une agrégation d’économie pour le comprendre. Je regrette seulement qu’on n’ait pas assez expliqué cela aux électeurs.
Pourquoi votent-ils FN ?
Surtout par protestation et par déception. Nous avons eu la droite, disent certains, cela n’a pas marché. Nous avons la gauche, c’est difficile. Essayons autre chose. Sauf que cette autre chose, c’est le saut dans l’inconnu. Je lui ai dit lors de notre entretien : « Madame, ce que vous proposez, c’est de sauter sans parachute de l’avion. » Elle m’a répondu en substance : « Et pourquoi pas ? »
Cet essor du FN, c’est l’échec de François Hollande ?
La responsabilité est collective. En tout cas, quand mes homologues voient les scores du Front national, ils me disent : « Ce n’est pas cela, la France. »
François Hollande va-t-il rester dans les livres d’histoire ?
Nous en sommes à l’action, pas au bilan. Un aspect central qui marquera, c’est celui de la modernisation économique du pays. De même, réussir la conférence climat, la COP 21, constituerait sûrement une échéance historique. Pour la première fois, on prend conscience que la planète va vers le suicide et on réagit. Le mariage pour tous restera également, malgré les polémiques.
A l’heure où l’on parle de remaniement, vous diriez, comme Ségolène Royal, que vous allez rester ?
Ce qui me fait plaisir, c’est que lorsque l’on juge l’action du président, la politique étrangère arrive en tête. La France est reconnue et respectée. Je m’en tiendrai là.
La France reste la première destination touristique du monde. Comment faire pour maintenir cette place ?
En 2014, nous avons reçu dans notre pays 84 millions de touristes étrangers. Je souhaite que nous atteignions les 100 millions en 2020. La concurrence est rude. Dans quelques jours, nous allons mettre en place des voies réservées aux bus et aux taxis, qui relieront Paris aux aéroports de Roissy et d’Orly. Le tarif des taxis sera forfaitaire sur ces trajets. Chaque mois, de nouvelles initiatives sont prises. Economiquement, le tourisme constitue un de nos meilleurs secteurs, avec des perspectives très fortes. Aujourd’hui, un milliard de personnes voyagent dans le monde. Dans quinze ans, elles seront deux milliards.
Propos recueillis par
Ava Djamshidi et Henri Vernet
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