Temps de travail : le coup de com de Carlos Slim et les questions qu'il soulève
Bel exemple de la mondialisation de grands débats de société que l'on aurait la naïveté de croire franco-français. Longtemps homme le plus riche —et néanmoins classe— du monde, le mexicain Carlos Slim balance dans le tuyau des médias de masse ce gros titre dont ils se délectent "Il faut travailler 3 jours par semaine".
D'article en article, je tombe sur Slate.fr sur ce papier qui prolonge le débat et soulève sans le dire ce qui représente à mon sens le véritable point de tension moderne sur le temps de travail. L'extrait d'abord, et l'explication qui suit :
Quand les entreprises permettent à leurs employés de faire tout ce qu’ils le veulent, du moment que le travail est fait.
En 2003, alors qu’elles planchaient sur de nouvelles directives de gestion des ressources humaines pour Best Buy, un important distributeur de matériel électronique américain, Cali Ressler et Jody Thompson eurent une idée révolutionnaire. Elles se demandèrent ce qui arriverait si l’on accordait aux employés une autonomie totale en échange d’une responsabilité totale. Qu’adviendrait-il si le personnel était jugé uniquement sur le travail fourni et non plus sur sa manière de l’accomplir?
Cali Ressler et Jody Thompson baptisèrent leur projet ROWE, pour «Results-Only Work Environment» (Environnement de travail axé uniquement sur les résultats). Il comportait plusieurs propositions radicales. Les employés avaient le droit de travailler de chez eux quand bon leur semblait, sans avoir à se justifier ni à s’excuser.
Les congés maladie et les jours de vacances à poser devenaient obsolètes, les employés pouvant prendre autant de journées qu’ils le souhaitaient, aux dates qui les arrangeaient. Une idée peut-être encore plus provocante: toutes les réunions devenaient facultatives. Et ce, même si l’employeur avait convié personnellement le salarié. Si ce dernier considérait que sa présence n’était pas nécessaire, il pouvait ne pas s’y rendre.
En contrepartie de cette liberté totale, les salariés devaient se montrer efficaces. Les employeurs devaient établir des objectifs globaux (par exemple, augmenter les ventes de 10%) puis évaluer les résultats sans faire de microgestion (comme noter les premiers arrivés au bureau le matin et les derniers partis le soir). Tant que les objectifs étaient atteints, votre employeur n’avait aucune réflexion à vous faire sur votre demi-journée d’absence prise pour assister au match de foot de votre petit dernier.
Il est toujours stimulant d'être confronté à des expérimentations aussi extrêmes pour se situer personnellement dans un débat. Dans ce cas précis, le travail de Ressler et Thompson —tel qu'il est rapporté par Slate en tout les cas— génère deux réactions qui, à leur intersection, révèlent l'un des grands débats modernes sur l'organisation du travail dans nos sociétés modernes, comme le fait Carlos Slim.
d'un côté, une évolution positive et qui se traduit par la fin d'un modèle de représentation du patronat qui considère son salariat soit comme des déviants qui cherchent à nuire à l'entreprise autant qu'ils le peuvent ; soit comme des charges financières qui pèsent sur la comptabilité et les résultats de l'entreprise et dont il faut par conséquent évaluer le rendement et le taux d'occupation en permanence.
à l'opposé, l'inexorable avancée de la marée individualiste sur la faible digue de cohésion et de lien social.
En se concentrant exclusivement sur le résultat contractualisé avec son employé, abolissant donc toutes les contraintes formelles d'exécution de ce contrat, la nature du travail et son rôle traditionnel dans le fonctionnement de nos sociétés (intégration, sentiment d'appartenance, estime de soi...) mute absolument vers une forme alors inconnue.
Cette mutation est en cours, on le voit, Carlos Slim nous le dit, comme Google nous le dit ou le statut de l'auto-entrepreneur nous le dit. Elle véhicule certainement des opportunités d'émancipation mais également de grands risques liés à l'instabilité, à la perte de repères et aux conflits sociaux qui en découlent toujours.
Merci Carlos Slim de réactualiser ce débat qui doit interpeller les forces de progrès, en Europe, en France.






