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@lbdgs
Je suis bon par nature, libertin par étourderie, paresseux par goût, amoureux par caprice, joueur par désœuvrement, malheureux par imagination, modeste par amour-propre, et je barbouille du papier quand je n’ai rien de mieux à faire.
- Charles Nodier, Moi-mĂŞme, 1799
Instantanés - Sardaigne - Avril 2026
La carte / Le territoire
Certains après-midi, il arrive que le temps accepte de se tenir tranquille. Suspendus entre rien et rien, ils s'étirent et se prélassent. Les rideaux à demi fermés. La lumière qui hésite.
Nous étions allongés sur le lit. Nus ou presque. Cette nuance a toujours compté, le presque ayant parfois plus de charge érotique que le tout.
Depuis que j'avais eu accès au territoire de son corps, ces moments-là ont toujours eu quelque chose d'une aventure. Mes doigts partaient en expédition. Lentement. Avec une application de cartographe amateur, de botaniste du dimanche. Quelqu'un qui prend le temps parce qu'il sait que le temps est compté.
Je remontais le long d'un bras, m'attardais dans le creux du coude, contournais une épaule, dégageais la nuque, longeais la clavicule d'un bout à l'autre sans m'arrêter. Je descendais dans le creux du dos, remontais vertèbre par vertèbre, méthodiquement, comme si j'avais besoin de les compter. Je cherchais quelque chose de précis. Un endroit où la peau répondrait autrement. Un frisson. Un sursaut imperceptible. Un tressaillement qui trahirait ce que les mots s'évertuent d'ordinaire à taire.
Il y avait la carte et le territoire. J’avais lu quelque part que les deux ne racontaient pas la même histoire; que toute représentation d'une réalité reste, par définition, inférieure à cette réalité. Que le menu n'est pas le repas. Que le mot "rose" ne sent rien.
Le risque de l'autre
J'ai longtemps eu peur de l'autre. Pas une peur panique. Pas quelque chose qu'on raconte à son psy dans l'espoir qu'il vous tire de là . Une intimidation. Une réserve. Diffuse, persistante, présente à tous les âges avec des visages différents... L'enfant qui n'ose pas sonner à la porte du voisin. L'adolescent qui prépare ses phrases avant de les dire. L'adulte qui arrive trop tôt aux dîners pour ne pas avoir à entrer dans une pièce déjà pleine.
Spoiler alert : Je ne suis pas certain d'en ĂŞtre tout Ă fait sorti.
Ce que je peux dire, c'est que j'ai été une bonne partie de ma vie en colocation avec l'idée que l'autre est un risque, sans jamais la formuler avec ces mots-là . Elle était là , en toile de fond. Elle allait de soi. Nos peurs les mieux installées fonctionnent toujours comme ça : elles n'ont pas besoin d'arguments. Elles ont juste besoin qu'on ne les regarde pas trop longtemps en face.
L'autre peut décevoir, blesser, partir, nous abandonner... ne pas être à la hauteur de ce qu'on avait imaginé, ou pire, révéler qu'on n'est pas à la hauteur de ce qu'il (elle) attendait. Tout cela est vrai. Tout cela arrive.
Et parce que ça m'est arrivé, exactement comme c'est arrivé à tout le monde, affirmer le contraire, dire que l'autre n'est pas un risque, que l'exposition vaut mieux que la prudence, c'est en réalité quelque chose que je me risque à croire depuis moins longtemps que je suis prêt à l'admettre.
Il y a eu 2016 et une rencontre qui a tout ravagé dans l'ordre établi. Avant cette année-là , tout, dans ma vie, était parfaitement à sa place, aussi bien aligné que les livres dans ma bibliothèque. Et j'aurais pu vivre encore longtemps comme ça : la peur bien rangée, les élans mesurés, une façon de frôler l'autre sans vraiment s'y exposer. C'était de la pure gestion. Redoutablement efficace.
Et puis, 2016 qui clôture deux ans de célibat après une relation de 14 ans. Il y a ma paternité après la séparation, bientôt mes quarante ans, la mort de mon père, l'addition de mauvais choix professionnels qui commence à peser trop lourd... et un nouvel amour qui s'impose et qui prend toute la place. Un amour dévorant. Ravageur. Un de ceux qui challenge à chaque instant, qui fait de n'importe quoi, un silence, une bourrasque, une phrase lancée sans y penser, l'occasion d'un débat, d'une remise en question, d'une décision insensée. J'en ai pris, des décisions insensées. Plus que je ne l'aurais jamais cru possible avant. C'est ça, le moment charnière. Pas une révélation douce. Une déflagration qui, une fois les décombres refroidis, m'a laissé debout et légèrement différent. Plus poreux. Moins verrouillé. Et heureusement !
Réciproque
Année 2 - Tour 3
C'était hier, dans les locaux de la Maison de la Francité. Pour la deuxième fois, j'étais juré pour Réciproque.
Réciproque, c'est un (le?) grand concours bruxellois de prise de parole citoyenne. Des jeunes de 17 à 25 ans, résidant ou étudiant à Bruxelles, qui s'affrontent dans une joute oratoire où chacun doit défendre une position (pour ou contre) sur un sujet qu'on lui a attribué. Le principe est simple et redoutable : tu arrives avec tes convictions et on te demande parfois de défendre exactement le contraire. La mission de Réciproque se niche juste là : transmettre des outils de prise de parole, valoriser les styles, encourager les combats.
Ce que j'avais vécu la première fois en tant que juré m'avait laissé quelque chose que je n'arrive toujours pas tout à fait à cerner, entre un soupçon de nostalgie d'une vie antérieure et le plaisir de participer à un truc authentique, plein de sens et bienveillant. Quelque chose qui, pour certain(e)s, sera le point de départ d'autre chose.
Le soir, c'est une autre affaire... Il faut être encore là , encore vaillant, encore disponible quand la journée a déjà tout pris. Mais peut-être que c'est le bon moment. Peut-être que quand les défenses sont un peu fatiguées, les mots se délacent plus facilement et qu'ils osent des territoires qu'ils n'auraient pas osés à neuf heures du matin.
Dans un billet précédent, il y a une phrase qui s’est glissée entre deux autres sans que je l’aie appelée. Elle évoque les retours en grâce. Cette impression, quand les choses finissent par vous rejoindre, d’avoir attendu sur le bon quai sans le savoir tout à fait.
Au fond, ces histoires qu’on se raconte à soi-même, ce sont des petits mensonges très humains. Très doux. Une satisfaction que l’on trouve dans les revirements qu’on n’avait pas forcément vu venir et qu’on finit quand même par s’approprier. Pas par malhonnêteté. Plutôt parce qu’on cherche, dans ce qui arrive, une continuité avec ce qu’on est. Une cohérence après coup. On replace les pièces. On retrouve le fil. On se dit que quelque chose en nous savait, même si ce quelque chose n’avait pas pris la peine de prévenir le reste.
Je fais ça. J’en ai conscience. Probablement plus que je ne le devrais.
Mais cette phrase-là , dans ce billet-là , à ce moment-là , je ne suis pas sûr qu’elle parlait de ça. Peut-être qu’elle parlait de quelqu’un. D’un instant précis. D’une lumière, un après-midi qui ressemblait à une promesse. Ces choses qui ne disent rien clairement et qu’on porte longtemps sans savoir pourquoi.
Et j’en viens à me dire que les meilleures phrases, celles qui restent, sont celles qu’on n’a pas tout à fait comprises en les écrivant.​​​​​​​​​​​​​​​​
Ce que je sais d'elle
Il y a des tas choses que je n'arrive plus à retenir : des codes PIN, des visages croisés le temps d'une soirée, des noms de collègues d'il y a dix ans, le titre d'un film que j'ai regardé avant-hier. L'accident a fait du ménage. Des pans entiers ont disparu, comme si quelqu'un avait découpé dans ma vie avec des ciseaux, sans méthode, sans raison. Depuis, je vis avec des trous. On s'y fait.
Mais elle, non.
Elle est restée intacte. Presque. J'ai conservé plein de détail, des adresses, la lumière des endroits où j'ai passé du temps avec elle. Paris. Lisbonne. Grenade. Jerusalem. Bruxelles. Surtout Bruxelles, évidemment. Je me souviens des cafés partagés. De presque chaque coin de chaque bar et de chaque restaurant où nous nous sommes attablés ensemble. Des expos, pièces de théâtre, balades et discussions. De l'odeur de ses cheveux le matin. Du grain et de la texture du temps lorsque j'étais près d'elle. Des livres que nous nous recommandions et de tous les auteurs qui peuplent désormais ma bibliothèque. Mon cerveau abîmé n'a rien lâché de tout ça. Comme si, quelque part dans la machinerie, une décision avait été prise sans me consulter : ça, on garde.
Je n'évoque pas une histoire qui viendrait de s'achever et qui alimenterait mon chagrin. Il n'y pas même pas de mélancolie dans mes mots. Ça fait huit ans que l'histoire a pris fin.
On ne badine avec les métaphores. L’amour peut naître d’une simple métaphore.
Milan Kundera - L’insoutenable légèreté de l’être.
Si l’on voyage, ça n’est pas tant pour s’émerveiller d’autres lieux : c’est pour en revenir avec des yeux différents. Et dilater le temps qui passe : chez soi, les heures nous filent entre les doigts ; en voyage, un seul jour a l’épaisseur d’une semaine, une semaine d’un mois, un mois d’une année, une année d’une vie tout entière.
François-Henri Désérable / L'usure d'un monde - Une traversée de l'Iran
Il est cinq heures quarante du matin et je suis assis sur un banc en plastique couleur béton, dans le hall des arrivées de l'aéroport de Bruxelles, avec un café dans lequel je n'ose pas encore tremper mes lèvres tellement il fume et me brûle les doigts. J'avais prévu large. Trop large. Le vol a du retard, évidemment. Les vols ont toujours du retard quand on s'est levé avant l'aube pour ça.
Alors j'attends. Et j'observe.
Nous sommes peut-être une quarantaine à attendre avec nos têtes de circonstance. Pas des têtes de voyageurs. Des têtes de gens qui ont abrégé leur nuit pour venir chercher quelqu'un. Nuance importante. On le voit tout de suite. Les yeux bouffis, les paupières qui résistent encore un peu à l'ouverture complète, les cheveux qui racontent honnêtement ce qu'il s'est passé sur l'oreiller.
Un homme plus âgé, en face de moi, porte un pull à l'envers. L'étiquette dépasse dans le cou. Il ne le sait pas encore ou il s'en fout. Une femme jeune, à ma gauche, a passé une gabardine sur ce qui ressemble à un pyjama. Elle tient son gobelet à deux mains, les poignets serrés, comme si le café chaud était la seule chose chaude dans ce monde à cette heure-ci.
Personne ne parle. On se regarde à peine. Et pourtant il y a quelque chose d'étrangement intime dans ce rassemblement de somnambules volontaires. Nous avons tous accepté le même marché : sacrifier une heure, deux heures, trois heures de sommeil pour être là , présents, quand les portes s'ouvriront. Parce que ça compte, d'être là . Même si l'autre ne l'attend pas forcément. Même s'il aurait très bien pu prendre un taxi.
La chaudière de Breskens était morte. Pas juste capricieuse. Morte. Dans son sommeil. En notre absence. Avec tout ce que ça a de tranquillité définitive.
J’attendais ces quelques jours de repos mérités depuis des semaines. Des livres empilés depuis janvier. Un vélo qui n’attendait que la digue. Le vent du large, les mouettes, le silence particulier des maisons de pêcheur hollandaises en hors saison. Ce silence qui ressemble à une permission. J’avais tout prévu, des vêtements chauds, des provisions. Même un stock de bûches pour alimenter nos soirées à refaire le monde. J'avais réservé une table au 1880. J'avais tout prévu sauf l’essentiel : que la maison, elle, pour une fois, ne nous désirait pas.
On a improvisé. On a appelé des gens sans trop y croire. Des gens ont appelé d’autres gens. Il faudrait plusieurs jours, peut-être une semaine. Impossible. On s’est regardés dans une cuisine à sept degrés. On s'est fait un café et on a fini par se dire ce qu’on ne se dit pas d’habitude : Non !
Nous avons donc refermé la porte, remis nos sacs dans le coffre et repris l’autoroute dans le mauvais sens.
C’est quelque part entre Gand et Bruxelles que j’ai réservé le vol. L’échec a parfois ce mérite de dégager le terrain. Il y avait un départ le lendemain matin. J’ai acheté deux billets sans chercher plus loin. Des années que je n’avais plus fait ça.
Pas des années sans voyager. Des années sans partir comme ça, sans programme, sans itinéraire, sans hôtel réservé quatre semaines à l’avance et annulable jusqu’à la veille. Des années sans ce léger vertige qui m’a tant nourri à d’autres époques...
Stephan
Avant-hier soir, Cirque Royal. Stephan Eicher... Il y a des fidélités qu'on n'explique pas vraiment. Ou plutôt si, on peut essayer de les expliquer, mais l'explication ne rendrait pas justice à la chose. On dit la voix, on dit les textes de Djian, on dit cette façon qu'il a de tenir une scène sans jamais en faire trop, et tout ça est vrai, et tout ça est insuffisant.
Ce que j'aime chez Eicher, c'est quelque chose de plus difficile à nommer. Une certaine manière d'être là sans se justifier. Une musicalité qui n'essaie pas de convaincre à tout prix. Une mélancolie qui ne cherche pas à être consolée. Un côté un peu à côté, un peu belge aussi, malgré les origines manouches et l'enfance suisse-allemande.
J'ai basculé définitivement avec Carcassonne. L'album, je veux dire. Pas la ville. Enfin si, la ville aussi, mais dans l'ordre chronologique, c'est l'album qui est venu en premier. Je l'avais écouté en boucle jusqu'à ce que l'évidence s'impose : il fallait y aller. Pas métaphoriquement. Physiquement. Prendre des trains, aller vers le sud, entrer dans la cité fortifiée et s'imprégner de ce que les chansons avaient mis là -dedans. C'était une époque où ce genre de décision semblait parfaitement raisonnable. Elle l'était.