Quand la réalité dépasse le cauchemar
Il n'est pas de douleur plus profonde que celle de la perte d'un enfant. Les larmes devant un acte aussi barbare, le meurtre de Lhyanna, ne sont pas uniquement emplies d'une douleur insoutenable, elles se teintent d'amertume et d'une colère sourde. À l'innommable, qui défie notre humanité, s'ajoutent l'incompréhensible et la révolte incandescente face à l'échec d'un système politique. Les émois politiciens, cédant trop facilement à la stratégie et à la récupération, ne trompent plus, ils démontrent le règne d'une émotion éphémère sans analyse ni débouché concret. Les atermoiements d'un gouvernement se défaussant lâchement de ses errements sur la justice et ses fonctionnaires ne masquent ni son impéritie ni sa responsabilité systémique. La justice française croule sous les dossiers. Ses conditions de travail, détériorées au-delà du concevable — et même de l'imaginable —, ne lui permettent plus d'assurer la mission que la démocratie est en droit d'attendre d'elle. Certes, notre société ne peut continuer à fermer les yeux, elle ne le fait que trop souvent et avec une facilité coupable, moralement insoutenable : maltraitance, viol, inceste. Des schémas sociaux, culturels, sont à remettre en question impérativement, profondément et durablement. Cependant, développer la faculté de voir, et surtout d'accepter de voir, ne saurait être suffisant ni opérant sans un relais institutionnel solide et efficace. Les décisions prises aujourd'hui révèlent hélas nos priorités coupables. La fallacieuse théorie du ruissellement, épargnant la fortune d'une caste, contraint l'État à assécher ses services et creuse le lit d'une société toujours plus inégalitaire, précaire et donc violente. De ce gouffre, et du recul des capacités d'intervention de la force publique, surgit la possibilité donnée aux monstres de répandre l'horreur. Nous avons drastiquement réduit le nombre de gardiens, nous les avons privés de leur outil de travail, nous leur donnons des espaces toujours plus vastes à arpenter et nous finissons par nous réveiller dans une réalité qui dépasse le cauchemar.
Romain Ferrara












