Cinéma - Ma Loute, de Bruno Dumont
“Oh, comme c’est pittoresque !”
J’ai voulu aller voir ce film pour Valeria Bruni-Tedeschi, que j’aime beaucoup. Je me suis donc rendu au cinéma Gaumont-Parnasse où il m’a fallu payer 14 euros la place (place que j’ai dû réserver sur un écran au préalable, la E16) et où j’ai pu établir un parallèle entre l’accueil de l’équipe et celui des buralistes de Saint Étienne. Ayant choisi, une fois dans la salle, de m’asseoir en E12 plutôt qu’en E16, fauteuil devant lequel on ne voyait que le dos du crâne d’un homme de deux mètres, j’ai eu peur pendant un bon quart d’heure que l’on me déloge. Exaspéré par la vingtaine de minutes de pubs, identiques à celles qui m’ont fait bailler avant Dalton Trumbo et Café Society la même semaine, j’espère simplement que le film qui va suivre ne me laissera pas aussi impassible que les deux précédents. Je reste néanmoins amusé par la propagande grotesque pour une compagnie d’assurance qui commence par “Nous sommes pour ceux qui grimpent aux arbres...”, mais c’est loin de suffire à me faire apprécier ce début de soirée. Ma Loute s’est avéré beaucoup plus grotesque et drôle que la campagne GMF, ouf.
DES PERSONNAGES
D’un côté il y a les riches, terrifiants, de l’autre les pauvres, qui ne sont pas mieux. On a cent fois vu le portrait d’une telle opposition sociale, mais elle a une saveur toute particulière chez Dumont. Le réalisateur, avec beaucoup de finesse, travaille la caricature et la pousse à l’extrême jusqu’à convoquer le grotesque et frôler l’absurde. Deux familles du nord désopilantes: des gueux à la limite de la sauvagerie, des nantis fin de race dégénérés et incestueux. Elles se tournent longtemps autour avant de s’entrechoquer comme des groupes de monstres ayant perdus toute raison.
Mal à l’aise entre eux, les Van Peteghem le sont aussi avec le monde dans lequel ils évoluent. Leurs chaussures couinent, ils ne cessent de chuter; ils sont à l’étroit dans leur être et Dumont ne se prive pas de le faire comprendre en accentuant les bruitages, omniprésents.
La clef de ce comique du grotesque c’est le regard croisé sur lequel semble reposer la construction des personnages. On peut deviner que les pêcheurs de moules existent à travers la vision que les nantis ont d’eux, et inversement. Le réalisateur a figé ces visions biaisées et conditionnées pour donner vie aux personnages et nous les exposer ainsi. Les riches sont ridicules par leurs manières, les pauvres sont des gueux barbares.
DES ACTEURS
Il existe un second degré de comique, délicieux, qui repose sur les acteurs eux-mêmes et plus particulièrement sur le choix de casting de Bruno Dumont pour les Van Peteghem : on a demandé à des comédiens, qui la plupart du temps ne jouent que leur propre rôle, d’interpréter autre chose. On les voit tenter tant bien que mal tenter de se dépatouiller avec leurs personnages quand les acteurs incarnant les pauvres sont, eux, nettement plus à l’aise alors que ce ne sont pas des professionnels. Valeria Bruni-Tedeschi, par exemple, s’est souvent représentée dans ses films (que je conseille soit dit en passant) comme une névrosée outrancière; chez Dumont la voilà bien vite cantonnée au mutisme et à l’immobilité totale. Juliette Binoche, qu’on dit avoir pour habitude de beaucoup intellectualiser ses personnages, doit interpréter une femme ridicule au possible et si vide qu’il serait impossible de lui trouver une quelconque profondeur. Quant à Fabrice Luchini... et bien il lui incombe tout bonnement de ne pas faire du Fabrice Luchini. Bravo! Ma Loute est une pépite qui demande, pour être appréciée, à ce que l’on se détache du schéma préconçu des navets omniprésents dans les salles. C’est une très belle surprise, sûrement le meilleur film qu’il m’a été donné de voir cette année!















