Can you hack your way into building a State ?
Suite Ă une catastrophe de grande ampleur, dans quelle mesure est-il possible de rĂ©tablir un Ătat avec des moyens non-conventionnels ?
Les catastrophes capables de dĂ©truire des Ătats se multiplient. Les conflits armĂ©s, les pandĂ©mies et les catastrophes naturelles varient dâintensitĂ© et de spectre dâimpact, mais ils peuvent tous, passĂ© un certain seuil, provoquer lâeffondrement des systĂšmes Ă©tatiques. Une administration efficace est difficile Ă rĂ©tablir, surtout dans des circonstances de pĂ©nurie et dâabsence dâinfrastructures. Cependant, en utilisant des moyens et des technologies non-conventionnels, il est possible de rĂ©tablir un rĂ©seau informationnel entre les diffĂ©rentes communautĂ©s du territoire touchĂ© afin de garantir le rĂ©tablissement de lâĂ©conomie locale, assurer la distribution de lâaide mĂ©dicale et prĂ©server lâĂtat de droit.
 [2] LâĂ©tude de lâinstitut de recherche amĂ©ricain Pew identifie dans une enquĂȘte les peurs les plus partagĂ©es au sein de grands ensembles gĂ©ographiques. Le monde occidental craint principalement les inĂ©galitĂ©s. Paradoxalement, le sous-continent sud-amĂ©ricain a peur des armes nuclĂ©aires, alors quâaucune des nations concernĂ©es nâest nuclĂ©arisĂ©e. De façon plus intuitive, lâAfrique redoute les Ă©pidĂ©mies, le Moyen-Orient les conflits religieux et lâAsie la pollution.
      Ces peurs ont en commun dâĂȘtre toutes dirigĂ©es vers des causes potentielles de catastrophes dont lâampleur peut ĂȘtre suffisante pour Ă©branler la puissance publique. On peut en faire une rapide typologie : les guerres, les pandĂ©mies, et les catastrophes naturelles. Chacun de ces groupes peut accueillir des Ă©vĂ©nements trĂšs diffĂ©rents par leur nature, leur ampleur et leur violence. Mais ces catastrophes peuvent faire sâeffondrer un Ătat, en particulier sâil est dĂ©jĂ constitutivement fragile.
      On pourrait penser quâil est aujourdâhui facile de rĂ©pondre Ă une catastrophe. Que nous disposons des moyens techniques suffisants pour projeter lâaide nĂ©cessaire pour que la vie reprenne : des vivres, des mĂ©dicaments, de lâĂ©nergie. Les faits nous indiquent cependant que ce nâest pas le cas. Le sĂ©isme en HaĂŻti, par exemple, devrait dĂ©sormais appartenir Ă lâHistoire. La catastrophe a touchĂ© une population fortement concentrĂ©e, sur un terrain peu dĂ©nivelĂ©, et Ă proximitĂ© dâune grande puissance disposant dâimportants moyens de projection. Pourtant, ce nâest pas le cas : 5 ans aprĂšs, pour diverses raisons, la situation nâest pas revenue Ă un niveau acceptable pour les populations qui en ont Ă©tĂ© victimes.
      Dâautre part, le simple fait de parachuter des ressources nâest pas toujours possible. Si lâon considĂšre quâun gĂ©nĂ©rateur Ă©lectrique de 4000 W avec 30 litres de carburant pĂšse 100 kg, et quâun hĂ©licoptĂšre Caracal ne peut donc en emporter que 10 sur un rayon dâaction de 150 km, il est impossible dâĂ©quiper tous les villages de la montagne nĂ©palaise isolĂ©s du monde suite au sĂ©isme dâavril 2015.
 [3] En recoupant les donnĂ©es fournies par les Nations Unies, on peut estimer que grosso modo, un peu moins de la moitiĂ© de lâhumanitĂ© vit dans un contexte oĂč un tel Ă©vĂ©nement peut se produire. Les chances que cela se produise partout en mĂȘme temps sont infinitĂ©simales, mais les chances que cela se produise ponctuellement de façon successive, quâau moins une partie de cette population soit victime de catastrophes Ă chaque instant, sont aujourdâhui quasi-certaines.
      Ainsi, sur la pĂ©riode trĂšs rĂ©cente, se sont succĂ©dĂ©s les crises de lâĂ©pidĂ©mie dâĂbola, le cyclone au Vanuatu, le sĂ©isme au NĂ©pal, et lâĂ©mergence du coronavirus MERS. Dans le mĂȘme temps, les conflits en Syrie, en Ukraine, en Libye ainsi que dans le centre de lâAfrique se poursuivent.
 [4] Que se passe-t-il lorsque lâĂtat sâeffondre ? Joanne Liu, prĂ©sidente de MĂ©decins Sans FrontiĂšres, tĂ©moigne Ă propos de lâĂ©pidĂ©mie dâĂbola.
« [Le problĂšme] câest la comprĂ©hension de cette menace, et comment on la gĂšre. Il y a beaucoup de peurs, et jâai comparĂ© Ă plusieurs reprises lâĂ©pidĂ©mie dâĂbola Ă des temps de guerre. Je parle de temps de guerre parce que pendant la guerre, on a peur. Il y a une ligne de front qui avance, mais on ne sait oĂč elle va aller. Puis il y a un effondrement des structures Ă©tatiques.
      Aujourdâhui [pendant la crise de lâĂbola Ă lâĂ©tĂ© 2014], il nây a plus de systĂšme de santĂ© qui fonctionne, et notamment Ă Monrovia, la capital du Monrovia, les 5 hĂŽpitaux sont fermĂ©s, ils ne prennent Ă peine que quelques urgences. Nous avons du voir arriver femmes enceintes, qui ont tournĂ©es toute la journĂ©e dans la ville sans savoir oĂč aller, pour finalement arriver trop tard Ă notre camps [de traitement contre Ăbola], qui en plus nâest vraiment pas le bon endroit, et perdre leur grossesse. Je trouve cela dramatique : câest lâurgence dans lâurgence, avec dâun cĂŽtĂ© lâĂ©pidĂ©mie dâĂbola, et de lâautre cĂŽtĂ© des structures Ă©tatiques qui sont complĂštement effondrĂ©es. »
 [5] Ă moyen/long terme, ĂȘtre vivant, câest ĂȘtre capable de se reproduire. Lâhomo sapiens sapiens tel que nous le connaissons aujourdâhui nâa pas vocation Ă vivre en dehors de lâĂtat, dâĂȘtre livrĂ© Ă lui-mĂȘme dans la nature. Sans Ătat, lâhumain est un organisme biologique en sursis.
      Il y a cependant une tension Ă©vidente entre lâobjectif et la solution. Dâun cĂŽtĂ©, la mise en place de la puissance publique nĂ©cessite la construction dâune administration, processus lourd, long et coĂ»teux. Ă lâinverse, lâurgence de la situation de catastrophe demande une rĂ©ponse rapide et efficace pour Ă©viter que des communautĂ©s humaines plus ou moins isolĂ©es ne dĂ©rivent dans le chaos.
 [6] Nous allons rĂ©soudre cette tension en utilisant des moyens non-conventionnels. En prĂ©levant diffĂ©rent outils au sein de systĂšmes techniques/informatiques et en les recombinant, nous pouvons proposer le dĂ©ploiement rapide dâun rĂ©seau rĂ©tablissant lâautoritĂ© Ă©tatique et lâefficacitĂ© administrative sur un territoire sinistrĂ©. Tels le docteur Frankenstein, nous allons dĂ©terrer des morceaux de diffĂ©rents dispositifs dans notre rĂ©cent cimetiĂšre technologique afin de ramener Ă la vie le LĂ©viathan.
 [7] Cette confĂ©rence se dĂ©roule en deux temps. Dans le premier temps, nous verrons que plusieurs outils rĂ©cents mais peu Ă©laborĂ©s permettent de remettre en question lâapproche administrative verticale et centralisĂ©e traditionnelle. Ensuite, nous Ă©valuerons dans quelle mesure ces outils peuvent ĂȘtre autant de levier pour crĂ©er un rĂ©seau Ă partir duquel pourrait se bĂątir une administration.
 1. Certaines technologies deviennent accessibles, fiables et abondantes, remettant de fait en cause la conception traditionnelle de lâadministration Ă©lectronique.
1.1 LâĂ©volution de lâE-Administration
[9] Le premier exemple de tentative de « gouvernance cybernĂ©tique » remonte Ă la fin des annĂ©es 1960. Il sâagit du projet Cybersyn, pour « synergie cybernĂ©tique », qui devait permettre la gestion en temps rĂ©el de la planification Ă©conomique. Les objectifs macroĂ©conomiques devaient ĂȘtre atteints par une allocation des ressources gĂ©rĂ©e par le pouvoir politique, afin dâĂ©viter la capture de la richesse par les dĂ©tenteurs du capital.
Techniquement, voici le principe :
-      les services Ă©conomiques de la prĂ©sidence chilienne disposent dâune « salle de commandement » branchĂ©e Ă un rĂ©seau Telex
-      tous les agents Ă©conomiques (usines, coopĂ©ratives agricoles, transports, mines, entre autres) disposent dâun terminal Telex mais ne peuvent Ă©changer quâavec la salle de commandement
-      lâadministration reçoit en temps rĂ©el les informations des agents et leur donnent des ordres, gĂ©rant en temps rĂ©el la poursuite dâobjectifs macroĂ©conomiques.
Ce type de gestion est, en temps normal, beaucoup moins efficace que lâallocation qui rĂ©sulte de la rencontre de lâoffre et de la demande. Il peut cependant permettre dâĂ©viter certaines failles de marchĂ©, propres aux Ă©conomies peu dĂ©veloppĂ©es et se reposant encore beaucoup sur le secteur primaire.
 [10] Le coup dâĂtat du GĂ©nĂ©ral Pinochet, aidĂ© par la CIA, est survenu trop tĂŽt pour que Cybersyn entre en service. Le systĂšme souffrait de plus de dĂ©fauts de conceptions : trop vertical, il empĂȘche la crĂ©ation dâun marchĂ© et la libre formation des prix. TrĂšs administratif, il est vulnĂ©rable Ă la corruption. TrĂšs axĂ© sur la production matĂ©rielle, il visait un mode de dĂ©veloppement Ă©conomique dont on sait aujourdâhui quâil est rarement efficace.
      Sâil Ă©tait entrĂ© en service, Cybersyn aurait pu ĂȘtre modifiĂ© pour devenir plus raffinĂ© et plus pertinent. Mais nous observons aussi quâaujourdâhui encore, nous ne disposons dâaucun outil comparable. Si les modĂšles de lâINSEE calculent les donnĂ©es ex-post, et que le modĂšle MĂSANGE Ă©value des situations ex-ante, la gestion par lâadministration de lâĂ©conomie en temps rĂ©el nous apparaĂźt intuitivement peu pertinente.
 [11] De nos jours, lâadministration Ă©lectronique ou « e-gov » sâest un peu modifiĂ©e. Depuis 2012, lâĂtat français suit une politique de modernisation et de numĂ©risation de ses services Ă lâaide de logiciels libres. Câest le cas de la gendarmerie nationale, qui utilise des distributions linux, et dâĂ©tablissements publics qui dĂ©veloppent leurs propres outils puis les reversent dans le domaine public (Mairie de Paris, Sciences Po). Cette nouvelle doctrine est Ă rebours de grands Ă©checs des systĂšmes dâinformations centralisateurs comme progiciel de la SIRH interarmĂ©es Louvois ou la tentative avortĂ©e de centralisation des dossiers des patients par la NHS (pour un coĂ»t de ÂŁ10 milliards).
Dans le mĂȘme temps, certaines donnĂ©es rĂ©coltĂ©es ou produites par lâĂtat sont mises Ă disposition du public gratuitement : câest la mission dâĂtalab. La logique de coopĂ©ration et dâinclusion des citoyens, beaucoup plus horizontale que le systĂšme Cybersyn, est porteuse.
 [12] Nous pouvons dĂ©duire de ces exemples dâadministration Ă©lectronique plusieurs conditions Ă respecter lors de lâĂ©laboration de notre dispositif :
-Â Â Â Â Â Â un systĂšme complĂštement vertical ou complĂštement horizontal ne peut pas fonctionner
-      lâutilisation dâoutils libres, peu couteux et facilement adaptables est un gage de rĂ©ussite
-Â Â Â Â Â Â il faut rendre le destinataire de lâaction publique utilisateur des outils qui le concernent
Il est nĂ©cessaire dâajouter une condition : en situation de catastrophe, il faut que notre systĂšme ne soit pas dĂ©pendant des infrastructures Ă©nergĂ©tiques.
 1.2 Des moyens non-conventionnels
[14] Intuitivement, la premiĂšre combinaison qui peut nous venir Ă lâesprit est celle des nanos-ordinateurs (tels quâils se trouvent dans les smartphones) et des Ă©crans Ă encre Ă©lectronique (e-ink). Ils ont en commun dâĂȘtre basĂ©s sur des interfaces textuelles, de consommer peu dâĂ©nergie et dâĂȘtre peu cher et rĂ©pandus.
      Ce concept a vu le jour avec les kindleberry pi, câest-Ă -dire la combinaison dâun Raspberry Pi avec un Kindle. Jâen ai proposĂ© une version, la plus rĂ©cente Ă ce jour, sous le titre de Pi-nk : le dispositif fonctionne sur batterie, il peut se connecter Ă lâinternet sans routeur supplĂ©mentaire. Le tutorial pour le rĂ©aliser est en ligne, accessible Ă tous.
 [16] Lâessor des drones nous permet quant Ă lui de redĂ©finir un concept ancien : celui du premier rĂ©seau informationnel, la poste. Un systĂšme postal, câest un rĂ©seau qui permet Ă chacun dâĂ©mettre une information Ă partir dâun des nĆuds du rĂ©seau (boite au lettre) afin quâelle soit distribuĂ©e (par un lien, un « facteur ») au nĆud le plus proche de son destinataire. La distribution est ponctuelle mais rĂ©currente : le facteur ne reste pas devant la boite au lettre toute la journĂ©e, mais il passe ramasser et distribuer les lettres tous les jours.
Si le facteur est un drone, et que ce drone nâai besoin de passer quâĂ un kilomĂštre de distance pour rĂ©cupĂ©rer des messages Ă©lectroniques, le rĂ©seau est facile Ă mettre en place. Un drone qui passe tous les jours rĂ©cupĂ©rer et distribuer des informations en survolant les zones sinistrĂ©es, câest dĂ©jĂ un rĂ©seau efficace et peu cher, qui ne nĂ©cessite pas de rĂ©tablir et de maintenir une infrastructure.
Avec des Pi-nk amĂ©liorĂ©s distribuĂ©s comme nĆuds du rĂ©seau ou « boites aux lettres » et des drones comme liens entre ces nĆuds ou « facteurs », nous pouvons dĂ©ployer un rĂ©seau de grande ampleur.
 2. Il est possible de dĂ©ployer un rĂ©seau dâinformation aprĂšs une catastrophe, lequel permet Ă lâĂtat dâassurer ses fonctions de bases sur tout le territoire
2.1 Comment rĂ©implanter lâĂtat Ă trĂšs court terme ?
 [18] LâĂtat doit remplir des missions de base. Il organise le droit (sĂ©curitĂ©/justice), la cohĂ©sion nationale (reprĂ©sentation/solidaritĂ©), et la survie des individus (approvisionnement/santĂ©). Ces trois axes ne sont pas Ă©quivalents. Les deux premiers sont immatĂ©riels et verticaux, propagĂ©s du centre vers la pĂ©riphĂ©rie. Le troisiĂšme rĂ©sulte dâun Ă©quilibrage entre les ressources et les besoins de chaque point du territoire.
Le rĂ©seau doit donc permettre la rĂ©alisation de ces missions. Celle-ci commence par la circulation de lâinformation.
 [19] Comment crĂ©er physiquement ce rĂ©seau ? Prenons lâexemple du NĂ©pal. Le sĂ©isme qui sâest produit au NĂ©pal en avril-mai 2015 va coĂ»ter au moins $10 milliards Ă reconstruire : plus de 500 000 maisons endommagĂ©es, 70 000 dĂ©truites. Personne, ou presque, n'y a d'assurance. 8 des 30 millions dâhabitants sont affectĂ©s. La mousson arrive deux mois aprĂšs le sĂ©isme.
Si on sort de Katmandu, la rĂ©gion touchĂ©e est vite trĂšs montagneuse. Cela ne pose pas de problĂšme pour notre facteur, qui ne touche le sol que pour se recharger en Ă©nergie. Mais câest un enjeu pour la distribution de nos terminaux.
La solution qui semble la plus simple est celle du terminal embarquĂ© par un mini-drone (type quadricoptĂšre). Le paquet parachutĂ© le plus prĂšs possible du village cible. Une fois quâil touche le sol, le mini-drone dĂ©termine sa position GPS, puis sa position relative par rapport Ă sa cible et la. IdĂ©alement, il faudrait quâil puisse aussi embarquer un petit panneau solaire afin de pouvoir recharger le terminal de temps en temps.
Câest particuliĂšrement nĂ©cessaire dans les zones accidentĂ©es : on ne peut pas demander aux populations locales dâaller grimper des falaises ou traverser des lacs pour aller chercher ce quâon leur envoie. Il faut que le matĂ©riel leur parvienne de lui-mĂȘme.
 [20] Le rĂ©seau ainsi créé doit prendre en compte plusieurs contraintes. Ă court terme, il doit permettre aux sinistrĂ©s de communiquer Ă lâĂtat ce dont ils ont besoin et ce quâils ont conservĂ©. Quels mĂ©dicaments sont nĂ©cessaires ? Est-ce quâune Ă©pidĂ©mie menace de se dĂ©clencher ? Quels matĂ©riels sont nĂ©cessaires pour rĂ©tablir un accĂšs Ă lâeau potable ? Quelles denrĂ©es sont suffisantes, voire excĂ©dentaires et pourraient profiter aux nĆuds environnants qui en sont dĂ©pourvus ?
Ă moyen terme, lâutilitĂ© est dâassurer la cohĂ©sion nationale. La plupart des Ătats qui peuvent sâĂ©crouler suite Ă une catastrophe de grande ampleur ne sont pas des nations anciennes et riches. Les Etats-Unis et le Japon peuvent trĂšs bien faire face Ă des sĂ©ismes ou des Tsunamis. Les Ătats Français, Britannique ou Allemand disposent dâune forte rĂ©silience du fait de leur histoire et des moyens techniques massifs dont ils disposent.
Dans beaucoup de pays du Sud, dont la souverainetĂ© est en temps normal dĂ©jĂ moins stable, la situation est diffĂ©rente. Il est donc capital de garder un lien dâinformation, et donc dâautoritĂ©, sur les diffĂ©rentes rĂ©gions et les diffĂ©rents groupes ethniques de la zone sinistrĂ©e. Le chaos prĂ©sente simultanĂ©ment une chute du monopole de la violence, une situation de pĂ©nurie, et un choc psychologique massif pour les populations. Dans beaucoup dâendroits au monde, la situation peut en consĂ©quence devenir rapidement trĂšs instable.
 2.2 Ăconomie, SantĂ© et DroitÂ
[23] Ce systÚme doit pouvoir accueillir plusieurs applications qui seront autant de bases pour le rétablissement progressif de la société. La premiÚre, et la plus évidente, est économique.
Lorsquâune catastrophe se produit, le marchĂ© se dĂ©sintĂšgre. Lorsque les prix disparaissent, la valeur nâest plus le rĂ©sultat dâune offre et dâune demande, et toute garantie de pouvoir nourrir sa famille sâenvole avec. Des biens de grande valeur en temps normal, comme des machines ou des morceaux dâinfrastructures (cĂąbles, rails, etc.) sont Ă©changĂ© contre de petites quantitĂ©s de biens de premiĂšre nĂ©cessitĂ©. La destruction engendrĂ©e endommage la reprise Ă moyen terme.
Pour lutter contre cette dissolution, qui est facteur dâinsĂ©curitĂ© et surtout ralentit considĂ©rablement les efforts de reprise, le systĂšme dĂ©ployĂ© doit garantir la continuitĂ© du systĂšme bancaire. Le nombre de personne ayant un compte bancaire a augmentĂ© de 700 millions entre 2011 et 2014. C'est possible grĂące aux comptes bancaires par tĂ©lĂ©phone mobile, trĂšs prĂ©sents en Afrique Sud-saharienne, par exemple. En garantissant la viabilitĂ© de ce systĂšme, la valeur monĂ©taire reste corrĂ©lĂ©e Ă une valeur rĂ©elle.
Dans le mĂȘme temps, le rĂ©seau pourrait abriter un logiciel capable de gĂ©rer en temps rĂ©el lâappariement entre lâoffre et la demande. En rĂ©sumĂ©, en situation de crise oĂč la loi du marchĂ© ne sâapplique plus, le systĂšme Cybersyn retrouve de sa pertinence : on doit Ă la main relier lâoffre et la demande pour Ă©viter la crise. Ăvidemment, avec les progrĂšs algorithmiques actuels, on peut espĂ©rer automatiser une grande partie des opĂ©rations, dont la seule validation reviendrait Ă un opĂ©rateur humain.
 [24] Dans le domaine de la santĂ©, la situation est plus complexe que la simple gestion de la pharmacie. On peut par exemple envoyer des pilules anti-hĂ©morragiques (misoprostol) aux femmes enceintes, puis suivre le risque dâinfection qui suit (antibiotiques massifs).
Sâil sâagit dâune situation de pandĂ©mie, il est nĂ©cessaire de pouvoir situer en temps rĂ©el la progression de lâinfection. La plupart des virus ont une durĂ©e dâincubation qui peut se compter en jours : le porteur sain peut voyager durant cette durĂ©e, ce qui implique de calculer Ă partir des cas signalĂ©s la prĂ©sence du virus rĂ©elle, nĂ©cessairement plus importante.
Plusieurs modĂšles existent, se basant sur des donnĂ©es comme le mode de transmission du virus, les voies de communication et le rĂ©pertoire immunitaire des populations touchĂ©es. La combinaison de ces modĂšles et du systĂšme permettrait de prĂ©venir Ă lâavance les populations quâelles sont ou pas dans des zones ayant une forte ou une trĂšs forte chance de contamination, mĂȘme si les premiers symptĂŽmes apparaitront plusieurs jours plus tard.
 [25] Enfin, il est absolument nĂ©cessaire de garantir lâĂtat de Droit tout au long de la crise. Lorsque de le choc se produit, les premiĂšres victimes sont les plus membres les plus vulnĂ©rables de la sociĂ©tĂ©. La coupure avec le monde extĂ©rieur combinĂ©e Ă lâampleur du cataclysme entraine un retour massif des rĂ©flexes traditionnels ou religieux. Lors du sĂ©isme au NĂ©pal, des touristes occidentaux ont Ă©tĂ© accusĂ© dâavoir causĂ© un tremblement de terre pour avoir posĂ© nus pour une photo avec la montagne. Lors dâEbola, certains y ont vu une punition divine.
Il faut ainsi garantir que justice sera rendue. Si les juges ne peuvent pas trancher Ă distance, sans enquĂȘte, il est nĂ©cessaire de pouvoir cependant faire remonter les entorses Ă la loi afin que la tentation de lâimpunitĂ© sâĂ©loigne.
Câest particuliĂšrement le cas pour les fonctionnaires et les notables locaux, qui peuvent sâimproviser monarques de la zone sous leur autoritĂ©. Dans les pays oĂč il existe une sĂ©paration entre droit public et droit privĂ©, la juridiction administrative doit ĂȘtre redĂ©ployĂ©e en prioritĂ©. Un Ătat est dâautant plus difficile Ă rĂ©tablir sâil provoque la dĂ©fiance des citoyens dĂšs son origine.
Il est possible de dĂ©ployer un rĂ©seau dâinformation efficace et rĂ©silient dans les heures qui suivent la fin dâune catastrophe de grande ampleur. Plusieurs questions restent cependant en suspens. Qui sera lâutilisateur du terminal ? Les enfants, qui savent parfois mieux lire que leurs parents, peuvent ĂȘtre les cibles du dispositif, permettant ainsi de limiter les effets de capture. Comment assurer la conservation de lâĂtat de droit ? La justice administrative, lĂ oĂč elle existe, doit pouvoir avoir des moyens dâaction privilĂ©giĂ©s afin que la lĂ©gitimitĂ© de la puissance publique ne se dissolve pas dans lâimpunitĂ© des unitĂ©s de police locales.