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(musique: “Freedom and its owner” par Kings of Convenience)

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à la découverte de la France sur le longboard
(musique: “Freedom and its owner” par Kings of Convenience)
Spectacle du dimanche
Ma musique du moment
“Venir d’ailleurs, écrire en français”
Le 26 mars prochain au théâtre du Tarmac, à Paris, je suis invitée à une discussion autour de ce sujet avec quatre autres écrivains étrangers. La rencontre sera animée par Bernard Magnier.
Il est 6 heures du matin.
Paweł vient de partir pour Copenhague. Berenika dort. Foks, son chien, est à ses pieds. Je suis insomniaque chez des amis polonais. C'est pas super cool pour eux puisqu'on dort dans la même pièce.
Les tramways sont réveillés depuis une heure. Si je devais en être un, je serais nommée désir du sommeil.
Ca fait 15 jours que je suis à Varsovie. Ca fait 17 jours que le monde est sans mon oncle.
Je n'arrive pas à ranger mes émotions. Je suis sur un roller-coaster. Il y a tellement de mauvaises choses qui se sont passées récemment dans ma vie, ce mois de janvier a duré un an.
***
J'ai pris un aller simple pour la Pologne. Je ne savais pas pour combien de temps je devais partir. Je ne savais pas prendre d'autres décisions à ce moment-là. Je ne savais rien.
***
Après l'enterrement de mon oncle, je décide de rester encore à Varsovie. Berenika, une bonne amie est absente, elle me laisse son appartement pour plus d’une semaine et pour deux jours aussi son chien.
J'essaie de me tenir occupée, tellement occupée que je n'ai pas le temps, pas d'espace dans mon cerveau pour réfléchir à mon oncle, à sa disparition.
Je passe mes journées en français, en anglais, en polonais, en silence. J'écris, je dessine, je lis, je regarde, j'essaie d'écrire un projet sur Varsovie, mais je travaille plutôt sur les ghost towns aux Etats-Unis. Baba Yaga est aussi dans un coin de ma tête. Je postule pour une résidence à Charleroi, je postule pour une chose que je ne sais même pas vraiment ce que c'est, je fais de la musique avec des graines de riz.
J'écoute la radio polonaise mais ce qui s'y dit, ce qui se joue en Pologne en ce moment, ça me terrifie. La démocratie chancelle. Je n'arrive pas à le croire, je n'arrive pas à en parler.
Je cherche autre chose.
El País parle de Buster Keaton. Le premier février, ça a fait 50 ans qu'il est mort. Cet homme était extraordinaire, je serai toujours admirative de son inventivité et de sa précision.
Tant qu'à faire, je survole Il corriere della sera. Mon oncle parlait italien, parfois il nous arrivait de communiquer en français, mais parfois on switchait en italien.
Dans il corriere, je ne regarde pas des infos du jour, pas de politique. Basta!
Je tombe sur un article sur un photographe, Steeve Iuncker, parti en Sibérie, à Yakutsk plus précisément. En hiver, les températures y descendent jusqu'à - 60°C. C'est un énorme éventail avec l'été quand ça peut monter au 30°C. Les photos sont incroyables.
http://www.iuncker.ch/projets/view/yakoukst-48
J'aimerais que ça soit mon paysage interne en ce moment. -60°C.
Les gens fuient. Seulement les feux de signalisation marchent.
Je me tourne un film.
La mécano de la Magéna. Faire une ou deux cascades par-dessus les mâchoires voraces de l'angoisse et la trouille prêtes à me bouffer. Filer entre les mains des bourdons et autres cafards (de justesse, car il faut que ça soit un peu rigolo) en hurlant à leurs gueules trop moches que No pasarán!
Ne pas se laisser spleener en aucun cas.
Pas trop.
Mais c'est impossible de geler les émotions. C'est jamais comme je le veux.
Je devrais prendre un exemple sur Buster. Casse-cou émotionnel. Inventif, précis et so hardworking. C'est ce que je m'efforce de faire.
Moi, dans un autre genre. Sans vraiment risquer ma vie à tout instant. Et je vais sourire aussi un peu en acceptant le blues être ma musique du moment.
***
Chez mon amie absente, après la douche, devant le miroir, je découvre ce qui va m'arriver un jour, c'est inévitable, mais je suis loin d'être prête. Mon premier cheveu gris. Je me rappelle des paroles de Elizabeth à Wyoming, la soirée de Thanksgiving : "toi, tu ne mourras jamais." Mais alors elle n'a rien dit sur les cheveux, si je vais finir silver head. Bon, ce cheveu, je le range précieusement. Peut-être qu'il n'est pas du tout gris, j'ai juste un souci oculaire. Ce qui est peut-être aussi signe de vieillesse. Non mais non.
***
Avoir un chien, ce n'est pas non plus la chose la plus évidente au monde. Foks m'appréhende beaucoup. Nos balades sont très spéciales. Mais un matin Foks monte dans la chambre et me réveille très jovialement. En un instant, c'est mon chien. J'ai l'impression que quelqu'un m'aime ce matin. Et c'est extraordinaire. Bon, il a juste envie que je le sorte faire ses besoins. Mais l'illusion est belle.
En courant après lui le long de la Wisła, je rencontre un autre chieur. Nos laisses s'emmêlent, c'est rigolo. C'est facile de rencontrer quelqu'un si on a un chien je me dis et je souris en m'éloignant dès qu'on se démêle. Le monsieur a 40 ans de plus que moi et au moins autant de kilos. Et sa tête est tellement argentée que mon dieu.
***
J'essaie de rendre régulièrement visite à ma tante. Mon cousin Jacek est là. Ma tante a préparé du poisson. Dorsz. Je ne sais plus ce que c'est. J'ai besoin de la traduction en français pour connaître l'espèce. Ma tante dit "dorsz en français? Ca doit être dorche". C'est la morue. Avec des pommes de terre et des salades. Les pommes de terre, je ne sais pas ce qu'elles ont en Pologne, mais c'est les meilleures que je n'aie jamais mangées dans ma vie. Je prends cette résolution: dorénavant, si je cuisine (hahaha) les pommes de terre, je vais toujours always sempre zawsze m'approvisionner dans des magasins polonais.
Jacek me récite une comptine française que je ne connaissais pas. Il me dit qu'il ne comprend plus ce que ça veut dire, ça lui est juste resté après les quelques années qu'il a vécues, petit avec ses parents et sa sœur, en Algérie. "Imbécile crocodile, mange ta soupe et reste tranquille."
D'autres personnes arrivent chez ma tante. On se fait une overdose de gâteaux. Ils m'expliquent toutes les nuances. Les Polonais, c'est des becs à sucre. Napoleonka, eklerka, szarlotka, faworki ou chrust (ça dépend de la région). Et tant d'autres.
Ma tante sort des vinyles de mon oncle. La plupart sont français. Elle fredonne une chanson, je lui demande de chanter plus fort, elle n'ose pas, mais au final, elle se laisse aller, c'est "Tombe la neige" de Adamo. C'est pour la première fois que je l'entends. Je n'écouterai pas cette chanson autrement que par ma tante. J'espère que, un peu comme mon cousin, elle ne comprend pas les paroles car c'est tellement adéquat à ce qu'elle est en train de vivre.
Elle trouve aussi un document administratif de l'ancien temps. Le temps surréaliste. En 1984, mon oncle a déposé une demande pour avoir un téléphone fixe à la maison. Il a reçu une réponse négative en 1993. Avec comme justification: "Il n'y a pas de numéros disponibles pour le moment. Nous vous tiendrons au courant quand ça sera possible." Je lis ça à haute voix à table où chacun a son téléphone portable posé. Ma tante d'ailleurs me demande de faire du rangement de mes numéros de téléphone dans ses contacts. C'est vrai qu'elle a mon numéro belge, mon numéro français, mes numéros polonais, mon numéro américain, mon numéro malgache. J'efface presque tout. Rien n'est plus valide. Je suis juste Belge. Et c'est tellement plus simple.
***
Pour m'équilibrer, je fais un tour au zoo de Varsovie. Je déteste les zoos mais j'aime les animaux. Berenika est de retour, elle récupère son appartement et son chien et elle vient avec moi. Les quatre éléphants nous tournent ostentatoirement leur dos et un chie vers nous. Les chimpanzés nous regardent d'un air désolé. Les hippopotames sourient en plongeant dans l'eau. Les hiboux dorment. Les mygales aussi (ou elles prétendent? les hiboux sûrement pas) Les millepattes (j'apprends la nouvelle orthographe), qui sont par milliers et qui se marchent dessus, nous font penser à de la réglisse danoise salée. Urghhh. Nous ne nous attardons pas devant. Nous mangeons des gaufres qui me rappellent que Bruxelles est inimitable et qu'elle me manque like hell (and heaven).
Je prends mon billet de retour. Je pars dans deux jours.
***
Il est 10 heures du matin. Je pars ce soir.
Berenika se réveille. Foks aussi.
On fait une dernière balade en ville. On parle de nous comment on sera vieilles et édentées.
Je mange le dernier schabowy (côtelette de porc pané, une grande spécialité polonaise) avec des pommes de terre et du chou. En buvant un thé aux clous de girofle. Le schabowy prend presque toute l'assiette. Je le finirai à Bruxelles.
A l'aéroport, dans un petit bistro polonais, je me remplis d'une szarlotka (qui n'est même pas bonne). Et je me laisse engloutir par le vide. C'est une drôle de chaîne alimentaire.
Peut-être que je ne suis plus Polonaise. Je ne sais plus ce que je suis. Mais d'un seul coup, j'entends une voix qui remplit tout l'aéroport. "This is the final boarding call for the passenger Marzena Sowa , please proceed immediately to the gate 6."
Ca doit être moi.
Je me prends pour Forrest Gump qui fuit le napalm et je cours.
J'ai envie de rentrer. Putain, qu'est-ce que j'ai envie de rentrer. Partez pas sans moi!
Je quitte ce pays, le seul où on prononce correctement mon prénom et mon nom de famille. Pour aller quelque part où c'est plus flou. Mais où je me sens tellement mieux.
***
Le schabowy n'a pas le même goût à Bruxelles.
Et les cheveux gris, c'est sûrement pas pour moi. Mon miroir belge est content de retrouver ma tête châtain doré. Mais le roller-coaster ne s'arrête pas pour autant. Cet impassible manège.
Quand j'arrive en Pologne, j'atterris toujours à Varsovie. Je m'arrête chez mon oncle et ma tante. Mon oncle Zygmunt est l'un des frères de mon père. Lui et sa femme, Lucyna, sont pour moi ma petite bulle d'oxygène familiale. Une sorte de sas avant que je ne prenne le train ou le car pour descendre au sud où m'attendent ma mère et les autres et leurs leçons et jugements sur ma façon de vivre. Et ils sont très nombreux.
Après le décès de mon père, Zygmunt a pris un peu son rôle. Sans forcer notre relation. J'adore passer mon temps avec lui. Il est drôle, brillant et il parle français (entre autres). Il se souvient très bien de tout ce que je dis. Si un jour, je mentionne que j'adore la truite fumée, le lendemain, la truite fumée m'attend pour mon petit-déjeuner. Si je dis juste qu'en France, j'aime manger les chocolatines, il va à la boulangerie française de Varsovie pour m'en trouver.
J'arrive chez eux, je reçois ma paire de pantoufles et les clefs de l'appartement. "Tu fais ce que tu veux, tu rentres quand tu veux."
Il remarque que mon peigne est cassé. Le jour suivant, j'ai un nouveau peigne (il ne jette pas mon vieux, il retire juste tous les cheveux emmêlés dessus, ce que je ne fais jamais). Il voit que j'ai un trou dans mes chaussettes. Le lendemain, tout est cousu. (d'ailleurs, par rapport à ça, il m'a fait bien rire une fois avec ma tante. J'avais une paire de gants péruviens qui s'ouvraient sur les doigts de sorte que je puisse par exemple fumer mes cigarettes en les tenant avec mes doigts à nu. Un jour, mon oncle a tout recousu. Je ne fume plus alors maintenant je m'en fiche.)
On se parle beaucoup et il sait très bien comment ça se passe pour moi au sud. Il appelle sa sœur (ma marraine) régulièrement. Il sait comment cette partie de la famille fonctionne. Et justement, en janvier dernier, ma marraine a eu un souci de santé. Il faut que je voie, je me dis, j'ai peur de la perdre. Je décide alors d'aller en Pologne pour Noel. Ca fait 15 ans que j'y suis pas allée pour les fêtes. Je sais qu'au sud, ils vont me prendre la tête, qu'ils vont me faire la morale, en plus ils seront tous ensemble. Mais j'ai envie de croire en magie de Noel (pauvre idiote de moi).
J'atterris à Varsovie. Je débarque à Saska Kępa. C'est là que vivent mon oncle et ma tante. Je reçois une paire de chaussons et les clefs. Je me balade en ville, je vois des amis, mais je passe aussi un peu de temps avec Zygmunt et Lucyna. On est très cordiaux, mais on se prend rarement dans les bras. On n'a jamais trop appris ça dans notre famille. Depuis que j'ai quitté la Pologne, je suis un peu plus tactile, mais c'est toujours bizarre de commencer ça avec des gens avec qui on n'a jamais eu ce genre d'échanges auparavant.
Trois jours à Varsovie et je dois partir au sud. Mon oncle m'accompagne à la gare. C'est une vraie pipelette, cet oncle, il ne s'arrête pas. Il rentre aussi très facilement en discussion avec d'autres personnes dans le bus, il est très attentif aux humains autour de nous. L'autocar est là, on met ma valise dans les soutes. Il y a un peuple de dingue qui essaie d'embarquer. Mon oncle m'avait acheté le billet quelques jours avant alors je sais que j'ai ma place assurée (je n'avais même pas encore de billet d'avion Bruxelles-Varsovie... Oui, je l'ai acheté à la toute dernière minute au grand désespoir de ma mère). Néanmoins, je fonce. On se dit au revoir, on se souhaite Joyeux Noel. Je suis sur le point de monter, il me tire par le bras un peu maladroitement et me lance: "Prête pas attention à ce qu'ils vont te dire là-bas. Tu es quelqu'un de bien. Ils te connaissent pas. Moi, je suis fier de toi." Je lui souris. Je monte. Heureusement, le voyage est de nuit, personne ne verra mes larmes.
Mon séjour au sud se déroule comme j'aurais pu le prévoir. Douloureux aux extrêmes. Mais je re-découvre un cousin et sa famille. Et grâce à eux, j'arrive à panser les plaies même si ma mère, mon oncle et ma tante arrivent parfaitement à les rouvrir. C'est une never ending story.
Je vais à la messe de minuit. Je sors au milieu du discours du prêtre, c'est tellement politique, unilatéral et inapproprié que ça me donne envie de vomir. Magie de Noel, moja dupa (mon cul). Il est presque une heure du matin, c'est la pleine lune. Je vais au cimetière, je veux voir mon père. Il fait froid et très brumeux. Les chants de l'église m'accompagnent. Le son se percute différement avec un temps comme ça. C'est ici la magie. Au cimetière, les tombes sont éclairées par de petites lumières frêles qui tremblent et luttent pour ne pas s'éteindre avec un coup de vent (alors qu'elles sont encore bien grandes et peuvent éclairer longtemps) ou parce que tout simplement elles sont déjà sur leur déclin. Le calme mortel m'enveloppe. Je m'apaise. Je m'enregistre. Je ne sais plus comment lui parler, je ne sais pas quoi dire, en quelle langue. Est-ce ridicule? Pourtant, j'ai besoin qu'il sache ma dernière année, mon cœur et mes tripes.
Le lendemain ma mère ne me pardonnera pas ma sortie au milieu de la messe. Ca ne sera pas le seul conflit. Je la photographie quand elle m'engueule. Et quand ma tante s'y met aussi. Je suis encore au lit quand les deux ensemble se penchent au-dessus de moi. Ca va être une série de photos terrifiantes et en même temps, j'ai envie que tout le monde les voie comme ça et aussi qu’elles se voient.
Je quitte le sud détruite et j'ai l'impression d'avoir détruit aussi. C'est comme si c'était la seule façon de me défendre, de faire du mal à mon tour. Je ne tends sûrement pas l'autre joue pour qu'on me frappe. Enfin, peut-être si, mais je frappe à mon tour. Sans hésiter. Ce n'est pas très chrétien.
You get what you give.
Oko za oko, dent pour dent.
De retour à Varsovie, je raconte tout à mon oncle et à ma tante. C'est comme si je me plaignais. Sauf que les Polonais ont une drôle de façon de se plaindre et je crois que je dois vraiment en être une. On le fait avec beaucoup d'humour. On rit noir. On adore ça. Un peu du genre: "tu as mal au dos? mets du poivre dans tes oreilles, tu oublieras la douleur du dos." Bon, c'est pas le meilleur exemple qui soit, j'admets...
Mais on rit tous les trois et on boit du vin. Et puis le rire devient sain et le jour suivant, je m'envole pour Bruxelles. Mon oncle me prend dans les bras: "viens nous voir l'année prochaine."
Quelque chose me réveille dans la nuit du 16 au 17 janvier. J'ouvre les yeux et j'ai l'impression de sentir la présence de mon oncle à côté du lit. Je me dis que si c'est mon oncle, je ne risque rien. Et puis, j'ai l'impression que c'est mon père. Et puis, mon oncle de nouveau. Je sors faire pipi. Je bois de l'eau, et je me rendors.
Mon oncle est mort le matin même.
Mon oncle a toujours trop aimé le sucre. Il s'énervait quand ma tante s'énervait parce qu'il en mangeait trop. J'adorais assister à leurs petites disputes.
Mon oncle, il ne se reposait jamais. Il détestait l'inertie. Il trouvait toujours quelque chose à faire.
Mon oncle, il jouait de l'accordéon et quand il avait du temps, il dessinait des portraits des membres de la famille: en les voyant, j'éclatais de dire: on aurait cru - des affiches pour the most wanted. les portraits robots des criminels)
Il adorait faire du vélo, du jardinage, regarder le sport à la télé et surtout pas la politique! Mais il était au courant de tout.
Il adorait parler polonais avec un accent français (il a vécu en France et en Algérie).
C'est lui qui m'avait inculqué l'amour pour cette langue. C'est lui qui m'avait apporté des livres en français, qui me parlait en français pendant des réunions de famille (ou plutôt à côté des réunions, pour ne pas trop rester bloqués autour de la table) alors qu’à l’époque, moi, en français je savais à peine “planter les choux à la mode de chez vous”.
Il a failli devenir prêtre, et dernièrement il me disait: tu sais avec l'âge, je deviens de plus en plus chiant. Jestem upierdliwy. Radicalement têtu. Je n'ai pas peur de creuser des questions qui dérangent. La religion, dans ce pays, par exemple...
Et c'était parti pour de longues discussions, entourés de livres, d’articles de journaux, de ses notes personnelles. Et de temps en temps, un lapin blanc passait et nous distrayait (mon oncle et ma tante ont sauvé cet animal des poubelles où ils l'ont retrouvé et depuis il vit en liberté dans leur appartement).
C'est aussi mon oncle qui faisait des recherches sur les origines de ma famille. Je vais essayer de prendre la relève.
Il fait partie de ces gens qui ne mourront jamais.
Je ne me souviens plus du nom de cette artiste, mais c'est tellement proche de ce que je vis quand je retourne voir ma mère au sud de la Pologne.
Sauf que moi, j'ai 30 ans de plus que cette petite fille et que j'ai l'impression que ma mère me coud à elle à peau vive.
Je me suis de nouveau arrachée. Je pensais qu'avec le temps, ça ferait moins mal, que j'étais plus solide.
De retour chez moi, tel qu'un animal, je vais me cacher dans ma tanière, lécher mes plaies un bon moment avant de ressortir.
Merci à ceux de ma famille qui m'ont aidée à passer un bon Noël malgré tout. Je me suis reconnectée avec vous et je le referais sans hésiter.
(l’artiste, c’est Viktoria Sorochinski. Merci Faty!!)
Polish Christmas Chris Niedenthal's picture
In a couple of hours, Polska
Je suis la reine de la première phrase. Autoproclamée bien sûr. Ce projet sur lequel je travaille depuis des années (le sujet c'est Baba Yaga, la sorcière de l'Est), avec lequel j'ai postulé pour ma résidence dans le Wyoming, c'est devenu un peu ma prison. Et c'est moi toute seule qui me suis fourrée là-dedans et je n'arrive pas à en sortir. Cette histoire devait être belle, violente, poétique, à couper le souffle. Et j'ai écrit la première phrase dont je suis limite tombée amoureuse. C'est fort comme je voulais, je me suis dit, les larmes aux yeux.
"Avez-vous connu la peur qui devient bleue?"
Une vraie galère, cette phrase, car chaque suivante sera d'une faiblesse à vomir. Comme les têtes sans visages. J'essaie tout. Je vais dans plusieurs directions différentes, plusieurs sens. Devant moi se dessinent des images. La forêt très très tôt le matin. Il ne fait plus nuit mais il ne fait pas encore jour non plus. La forêt dort. Mais est-ce que la forêt dort? Il fait tout de même assez sombre pour ne pas se reconnaître, ne pas se voir. L'heure bleue. L'heure où il fait peur. Et un souffle qui arrive. Un souffle humain. Quelqu'un halète.
Mais je n'y arrive pas. J'arrive pas à créer la peur. Je tombe tout de suite dans le mièvre.
Je me fais penser à ce personnage du livre de Camus "La Peste". Joseph Grand, petit employé à la mairie, avec un côté attachant, mais aussi un autre, un peu looser. Moi, en l'occurence, je me reconnais dans son côté looser.
Joseph, depuis des années, écrit son premier roman. Depuis des années, il a sa première phrase qu'il remanie en permanence. Il passe « des soirées, des semaines entières sur un mot… et quelquefois une simple conjonction » et sa première phrase lui « donne du mal, beaucoup de mal ».
Sa phrase à lui: Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne."
Par la suite, la phrase évoluera. Grand voudra remplacer l’adjectif « superbe » par « noire jument alezane". L'adjectif « fleuries » sera ensuite remplacé par « pleines de fleurs », « noire » par « somptueuse », mais la phrase ne satisfera jamais son auteur.
Je ne veux pas finir comme Joseph Grand.
Alors je pars en Sicile. Nouvel horizon. Pour les yeux, pour les pieds (aussi pour l'estomac). Et pour la création. Je parle un peu italien. Ecrire dans une autre langue, ça permet de voit autrement ce qu'on a déjà écrit. Et ici justement un changement arrive. Alléluia. Il se peut que Dieu existe en Sicile. Je laisse tomber la première phrase. C'est énorme comme décision, mais c'est tout naturel. Le deuil n'est pas violent. En plus, franchement c'est quoi cette phrase, avez-vous connu la peur qui devient bleue? Avez-vous déjà ri jaune? N'importe quoi. Ma cellule s'ouvre, je vais vers la lumière. La peur bleue. Non non. Tu ne vas pas décider de ma vie. Le déclic se fait grâce à deux personnes présentes dans la résidence sicilienne: Fidel, un ami mexicain, artiste visuel et Zeinab, une amie iranienne, aussi artiste visuelle). Fidel me dit d'aller la nuit dans la forêt si je veux connaître la peur. Zeinab me filme parler de mon projet sur plusieurs jours pour voir l'évolution de ma pensée (ça fait partie de son projet à elle). Mais le point culminant : je rencontre un homme. Même si à vrai dire, lui, il ne me rencontre pas. Il ne me voit pas. Il est juste là. Et je créé une histoire entre nous. Le nouveau début pour mon projet. La deuxième première phrase tombe de sa bouche: "Est-ce que tu es venue ici pour étudier les étoiles? Chaque nuit, il y en a une de moins sur le ciel."
J'aime bien, ça sonne bien, ça intrigue, c'est du dialogue,donc c'est vivant. Je peux enchaîner. Alors j'enchaîne. Des pages et des pages. En italien, en français, en ce que je peux. Et puis le recul arrive. Che cazzo. Voire, minchia (le mot vulgaire sicilien). L'histoire doit parler d'une sorcière de l'Est et là je vire en Sicile. Minchia minchia minchia. Aucun sens, aucun lien. Rien ne va. Je déchire les pages (j'ai écrit sur l'ordi alors ça reste du déchirage mental mais pareillement douloureux et décevant (tout de même je garde toujours cette deuxième première phrase.)) Mais je m'entête. Je retourne à Bruxelles. A ce moment-là, je vis dans une ancienne chocolaterie, rue Prince Royal. C'est les derniers instants de cet endroit. Les gens avec le fric vont le démolir pour en faire encore plus de fric. Et ils vont découper tous ces grands espaces en petits duplex. Ca va saigner. J'en pleure et je suis pas la seule. Je profite de ce loft jusqu'à la vraiment dernière minute. Je n'ai plus d'Internet, plus de lit, toutes mes affaires sont déjà ailleurs. Mais je veux pas de cet ailleurs. Tant que je peux, je reste là. A côté de moi un sac de couchage, une bouteille de vodka et puis mon ordinateur. Baba Yaga. Je suis prête. Je me mets à écrire.
Elle ne se laisse pas faire. Elle ne veut pas que je fouille dans sa vie. Elle ne veut pas que j'essaie de la comprendre. Pourtant, je suis de son côté. Pourtant, je suis amie. Pourquoi elle ne veut pas? Pourquoi tu ne veux pas? Merde quoi. Ca fait des années que je te cherche. Ca fait des années que je me perds dans des forêts, que je t'appelle. S'il te plaît. Je parle d'elle autour de moi. Une esthéticienne, en m'arrachant des poils, m'affirme d'un ton désabusé: Baba Yaga, c'est un homme. (elle est en train de divorcer). Un ami plaisante: peut-être c'est toi? (euh, peut-être pas...)
Là-dessus, je pars dans le Wyoming. Pour travailler sur ce texte. Pour rencontrer ce personnage. Mon studio devient un endroit où Baba Yaga pourrait se sentir à l'aise. Des crânes, des os, des dents, une chauve-souris séchée. De la terre ramenée des endroits différents de l'état de Wyoming. Mes cheveux coupés le jour de la pleine lune à midi pile, des plantes,des branches, des bougies que j'allume tous les soirs. Je suis prête.
Et si c’est Dirty Shirley, ma sorcière? Et si c’est Elizabeth? Et si c’est ma mère? Et si c’est vraiment moi? Et si c’est toutes les femmes que j’ai rencontrées et que je rencontrerai dans ma vie? Et si je me prenais un bain à la place de me si-er la tête.
Je l'attends toujours. Ma patience semble infinie. Je ne me reconnais pas.
Lundi, je m'envole pour la Pologne, la contrée de la sorcière. Ca fait 15 ans que j'y suis pas allée pour les fêtes de Noël. Peut-être qu'à cette occasion, Baba Yaga m'ouvrira sa porte?
My fingers crossed.
Being in a Ucross bubble
the show, second and last part
The show part 1
thank you, Eddie, for the pictures!
and thank you Elizabeth and Eddie for helping me to put fire in the candles!!
Stayin’ alive in Wyoming
vidéo par Seth
Si, il y a quelques jours, j'ai dit que j'étais lost in translation, en restant allongée un bon moment dans l'herbe américaine et en souriant, c'est rien à côté de ce qui m'arrive maintenant. Je ne souris plus, je ne suis plus allongée dans l'herbe (en l'occurence, il y a déjà la neige qui est allongée dessus), mais je suis complètement LOST. Et c'est un peu, en effet, lié aux avions.
Ca fait un mois que je ne parle pas du tout français. Bon, de temps en temps, je dis une phrase à Kendra (une jeune écrivaine de Montana) qui comprend le français mais qui préfère me répondre en anglais, du coup très rapidement, on switche dans sa langue natale sinon c'est très étrange comment on communique. J'écris des mails en français, mais j'en écris beaucoup plus en anglais. Et pourtant je suis loin de tout comprendre et m'exprimer entièrement dans cette langue.
Pour le 30 novembre, je décide de présenter mon travail aux autres résidents. Chacun fait ça à son tour, mais les autres mixent souvent leurs présentations, moi je vais le faire toute seule. Comme une vraie grande que je ne suis que par la taille et qu'en fait quand j'y pense maintenant ma taille en Amérique, ça n'impressionne pas grand monde.
Pourquoi je veux le faire seule? Je ne sais pas ce qui m'a prise. Qu'est-ce que je pourrais montrer aux autres de ce que j'ai fait ici? Soyons honnêtes. Je n'ai rien foutu. J'écris un peu pour mon blog, je poste des photos sur instagram. La plupart du temps, je me balade. A vélo, à pied, sur les fesses. Je ramasse des branches, des cailloux, des crânes, des os, des mâchoires, des animaux morts. Cindy nous fait à manger, elle apporte des lunch box devant la porte de notre studio, avec des fruits et des cookies. Mike déblaie ma terrasse dès que la neige tombe. Une fois par semaine une femme vient nettoyer ma chambre. Le soir, on joue de la musique, on discute, on boit, on se perd. La belle vie, hein? La belle vie.
Sur un mur de mon studio j'attache toutes les plantes que j'avais ramassées. Est-ce que ça vaut le coup d'inviter les autres pour qu'ils voient ça? C'est pas mieux de voir ça dans la nature? Avec quoi pensé-je les épater? Avec un mur et des plantes accrochées dessus? Avec mes crânes? Avec le crâne d'un porc que Dirty Shirley m'avait donné? Mais je me prête au jeu. J'achète beaucoup de bougies. Tellement de bougies qu'à la caisse au Wallmart je me fait une amie: "you're gonna light it up". "Or burn it down" - je réplique. Connie, le prénom de la caissière, éclate dans le magasin. (De rire, même si elle est un peu ronde et que ça aurait pu très mal se passer) Elle me demande d'où je viens, je réponds Ucross. Elle re-éclate. Non mais ton accent? Ah oui, c'est vrai, mince, cet accent. Tu es Française? Non, je suis Belge. Enfin, Polonaise, mais je vis en Belgique, à Bruxelles. Oh! Mon grand-père est belge! Connie m'emballe tellement (au sens propre et figuré - elle range toutes mes bougies, quatre sacs je crois), je lui demande si elle est allée dans la Belgique de son grand-père. Non, pourquoi faire? Qu'est-ce qu'il y a en Belgique qu'il n'y a pas ici? Je pars décontenancée, je retrouve deux autres résidents qui m'attendent devant un sapin de Noël. J'entends une voix qui halète derrière moi, Connie avec un sac de bougies.
You forgot these!
Oh thank you Connie!
Happy Thanksgiving Marzi!
Vous vous connaissez?
Oui, son grand-père est belge.
(note à part) Je me demande si je ne deviens pas un peu Américaine, je parle beaucoup de la géographie ces derniers temps et en plus comme les Américains, je dis tout le temps: I'm sorry et Thank you. I'm sorry for having holes in my tights. Je vous demande pardon d'avoir des trous dans mes chaussettes. Thank you for being you. Merci d'être vous.
D'ailleurs, il y a des phrases toutes faites que j'entends tout le temps: "Actually, that's a very interesting question". Ou "That makes sens". Même si très souvent j'ai l'impression que ma question, ça plutôt sucks. Et que ça n'a pas de sens. Mais chaque pays a probablement ses tics langagiers. J'essaie de me rappeler les belges. C'est raté.
Après tout, mes séjours aux Etats-Unis sont toujours un peu révélateurs. Il y a quelques années, dans une autre résidence, quelqu'un m'a dit: you should skate. your body is shaped for that. Quelqu'un d'autre a dit: you should do theater, you have such an expressive face and gestures. Encore quelqu'un d'autre: "No way! You're not a dancer? I was sure you were. You should reconsider it". Bon, je me lance dans toutes ces directions avec plus ou moins de succès mais j'ai très envie d'explorer. Et si on n'essayait pas une chose on passerait à côté de notre vie?
Ici, on me dit souvent: "please, be kind to yourself." M'enfin, j'ai le sado-masochisme inscrit sur ma face ou bien?
Et si je dessine, c'est aussi un peu grâce à une amie rencontrée dans une autre résidence américaine, thank you Angie Cruz
grâce à toi j'ai dessiné entièrement toute une histoire d'un chien qui ne veut pas sortir de la chambre pour que je le dessine justement car il n'aime pas être dessiné par moi car je dessine très mal et il se considère très beau. Alors j'essaie de l'appâter avec des mots et je ne dessine que la porte et le couloir qui mène à la chambre où Bart (le chien s'est enfermé). Et puis aussi la baignoire, car j'aime les salles de bains. Voilà le pitch de l'histoire. (ça se termine bien). Même si aux chiens je préfère dessiner des chats, des ours et des éléphants. Et maintenant aussi des cerfs et des biches.
Je m'aperçois jusqu'à quel point, je suis perméable aux mots des autres. Comme si je les laissais me former, comme si j'étais une pâte à modeler dans laquelle chacun peut s'incruster.
Qu'est-ce qu'il y a en Belgique qu'il n'y a pas ici? Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps. Mes amis. Mes empreintes. Je pense que c'est la seule raison pour laquelle je reviens. Et la Maredsous.
Au Walmart, j'essaie de refaire du skate, mais comme nous y allons la veille de Thanksgiving, le magasin est plein de gens et les vigiles me repèrent trop vite.
Miss miiiisss! STOP
Pardon paaaardon, j'essayais juste....
Je me cache alors dans une allée, et j'essaie de me dérouiller un tout petit peu. Ils me rerepèrent et me restoppent. Je ne peux pas l'acheter, cette planche, elle n'est pas de bonne qualité et puis ça complique mon retour, j'aime pas les complications. Pas dans ma vie américaine. Nein nein nein.
En choisissant des bougies pour ma soirée sorcière, je tombe sur Pippi Langstrumpf. Le monde du West est petit. Pippi choisit un calendrier 2016, elle hésite avec les chats et les fourmis. Non en fait, je sais pas si c'est des fourmis, mais c'est bizarre. Peut-être de petits ours? Je vois pas très bien. Elle est habillée comme au Occidental. Je lui adresse un sourire qui va d'un rayon à l'autre du magasin. Je crois qu'elle me prend pour une folle.
Après Walmart, nous nous approvisionnons dans un liquor store. Il n'y a pas de soirée sans alcool à la résidence, soyons honnêtes. Mais les vins de l'Amérique du sud et de Napa Valley sont tellement bons. C'est dur de se refuser ça. Et puis les IPA, c'est vraiment mon kiff. Les garçons achètent du whiskey. Je n'aime pas les alcools forts, mais je suis un peu tentée.
Thanksgiving tombe un jeudi. La veille,après le dîner, nous faisons un full moon walk dans la nuit. C'est incroyable comment la pleine lune éclaire la terre. Avant de nous engager dans la marche, Elizabeth suggère qu'on fasse un silent walk. Nous n'allons pas du tout parler. C'est magique. Nous sommes comme des animaux qui font parti de ces paysages. Bien sûr, aucune chance de survie. Mais là, l'instant d'une heure de balade, nous faisons partie de ce monde. Il y a juste nos pas, nos respirations et les frottements de nos habits.
Jeudi de Thanksgiving est juste incroyable. Cindy cuisine pour nous. C'est une magicienne. Pendant un mois de la résidence, jamais elle ne fait la même chose deux fois. Et ce n'est jamais un seul plat. C'est toujours l'énorme buffet et c'est tellement sain. Un soir, je lui dis déclare ma flemme en français: Cindy, je t'aime. Tout le monde rit, elle aussi et puis elle prend sa voiture et elle part comme chaque soir après nous avoir annoncé ce qu'elle nous avait préparé. Mince alors. J'étais sérieuse. Mike Plank (le type que j'ai rencontré à Occidental avec son chien Hamilton et qui m'avait filé la bd sur Gary Larson) me dit que la file pour la main de Cindy est longue. Il y est aussi. Et puis, elle a un mari. Mais c'est pas très grave, je lui réponds. Ca ne me dérange pas, je vais l'aimer aussi. Je peux apprendre ça. (Mike lit des bd, il me comprend, il rigole) Moi, je veux être là pour you Cindy! I just want to be your dog. (il s'avère que Cindy a déjà deux chiens au moins). What about cats? J'ai pas eu le temps de poser la question. I just want to be your cat.
Pour Thanksgiving, Nancy, une artiste visuelle, choisit des pierres pour chaque personne, chacun s'assied là où la pierre qui y est posée, lui plaît. J'opte pour une qui laisse passer la lumière. Elle va m'accompagner dorénavant.
Autour de la table, chacun prend la parole pour évoquer l'expérience de cette résidence, ce qu'on ressent, ce qu'on partage ensemble. C'est un moment magique. Certains me diront après: le meilleur Thanksgiving qu'ils ont vécu. Je suis contente de le partager avec eux.
Je leur dis qu'en Europe, je vis rarement dans le moment présent. Je me projette en permanence. Et ici, je suis là, maintenant avec vous et c'est ça qui compte. Je fais des choses au jour le jour, comme ça m'arrive jamais. Je n'anticipe pas. J'essaie de profiter de ce moment. Quelles sont les chances qu'on se retrouve tous les dix comme ça un autre jour? Soyons lucides. aucune. Nous sommes la constellation changeante dans le ciel de Wyoming.
Après le repas qui commence à 15 heures, nous traînons jusque tard dans le salon. C'est là que je parle avec Ben et Franck du dernier roman que j'ai lu avant de partir pour US. C'était "Limonov" d'Emmanuel Carrère. Je raconte en particulier cet épisode qui parle de l'ivrognerie en Russie. De ce phénomène qui s'appelle "zapoj". Pour une Polonaise que je suis, ce mot est très proche dans ma langue maternelle, avec la même signification. J'adore le redécouvrir dans ce roman avec une belle explication qui suit: zapoj, c'est boire de l'alcool pendant plusieurs jours sans discontinuer, sans dessouler. Zapoj, ce n'est pas juste se bourrer la gueule. C'est se perdre, c'est faire un voyage à l'intérieur de soi, c'est aussi faire voyager son corps, le confronter aux autres. C'est tellement beau, décrit comme ça que j'ai presqu'envie d'essayer. Frank et Ben dodelinent de la tête. Ils ne connaissaient ni le zapoj ni Emmanuel Carrère ni Limonov. Le soir de Thanksgiving, Eddie, Seth et peut-être aussi Elizabeth boivent un peu de whiskey, je juste take a sip of it. C'est pas mon truc. Mais, pourquoi ne pas essayer? Alors quelques jours plus tard, je décide, I want to get wasted. I need to get wasted. Whiskey wasted. Ca sera ma soirée initiatique. Un vrai (petit) désastre, je vais un peu vomir mais je me rappellerai de tout.
Ils m'apprenennt la graduation de l'alcool dans la tête: buzzed, tipsy, drunk, wasted. Je veux le dernier. Et le dimanche arrive.
Dans l'après-midi, à quatre, avec Elizabeth qui parle beaucoup de poésie et de sexe, avec Seth qui joue le copilote et note parfois ce que Elizabeth dit et Eddie qui conduit et moi qui m'imbibe mes oreilles de leurs mots, on s'évade de Ucross. Nous plongeons dans une forêt où se trouve Story.Une autre petite ville américaine. Les routes sont couvertes par la neige, la forêt est blanche, c'est féérique. Nous fonçons vers Smokehouse something. Un dinner. C'était ma requête. Je veux un Reuben. Mon sandwich préféré. Beaucoup de corned beef et de sauerkraut (choucroute). Et puis c'est aussi l'occasion de ne plus manger à la même table et de cuisiner (les weekends, nous sommes livrés à nous-mêmes, nous mangeons des restes de la semaine). Le dinner est au bout du monde. Il nous appartient, à l'intérieur il y a juste nous quatre. On parle des films porno, de Robert Crumb et de tellement d'autres choses choses que je ne sais plus les citer. Les French fries sont délicieuses. Le Reuben une tuerie. Si un jour, j'ai un fils, il s'appellera comme ça. La serveuse vient régulièrement nous voir pour demander si tout va bien. Eddie fait la réflexion: notre univers ucrossien tourne autour des mêmes personnes tout le temps. Cette femme est la première "étrangère" qu'on voie depuis un moment. Même si évidemment, c'est nous les étrangers ici. Est-ce qu'elle entend nos conversations? "Comment c'est d'être sur le plan de tournage pour un film porno?" Est-ce qu'elle tend les oreilles pour entendre la réponse. Je sors mon carnet. Mon vocabulaire américain s'enrichit.
Sur le chemin de retour, nous passons par Sheridan et nous allons dans un bar Rainbow qui n'est pas gay. Mais il n'y a presque personne. Un type joue seul aux fléchettes. Encore des bières et des gin tonic je crois. On peut mettre la musique sur la jukebox. Je choisis Stayin' alive de Beegees. Et puis encore d'autres chansons et on danse. On retourne à la résidence pour faire un petit after party. C'est là que mon initiation commence. Whiskey, c'est fort et condensé. J'ai bu trois bières avant et deux verres de vin. Mais j'ai vraiment envie d'être saoule.
Je suis super heureuse avec ces trois gens, Seth, Eddie, Elizabeth, ils sont juste géniaux. J'ai l'impression d'être souvent pain in the ass pour eux, je comprends pas tout, je suis un peu plus outsider qu'eux. Je ne sais pas. J'essaie de ne pas me la jouer une gamine qui sort du ventre de sa maman et qui pose des milliards de questions toutes les deux secondes : qu'est-ce que c'est ? comment on fait ça? Et pourquoi ça?
Je me laisse transporter par leurs paroles. Je suis en confiance, je peux boire. Je peux tout faire. Je peux me perdre. Zapoj. Alors je le fais. On parle, on danse et puis je m'aperçois que je tombe plusieurs fois, rien de cassé, juste des bleus que je vais découvrir au cours des jours suivants. Noirs ou mauves. Jambes, fesses, bras. Je me rappelle sortir dehors et m'allonger dans la neige, pieds nus. Eddie dira plus tard aux autres: "she just gave a hug to snow". Je ne tombe pas malade. Le lendemain j'ai non seulement la gueule de bois mais aussi mes règles, un combo de la mort qui tue. Je me dis: je ne suis pas prête pour le zapoj. Ca sera le seul jour sur un mois sans alcool. Et ça sera le jour de la présentation de mon travail. Alors déplacer les meubles, fauteuil, canapé, en étant hangover, ce n'est pas super plaisant. Le mot espagnol pour la gueule de bois est tellement juste dans ce cas-là pour moi: la resaca. Je sens les vagues s'approcher et s'éloigner. Ce n'est pas magique.
Ma présentation se déroule en trois temps.
Sur un mur j'accroche cinq histoires courtes dessinées par moi, les textes sont en anglais. Eddie m'aide pour la traduction. Seth assiste pour une ou deux histoires. Il pourrait être français parfois. Quand on travaille avec Eddie, ça va plutôt tranquillement. Quand Seth se pointe pour aider, tout devient d'un seul coup compliqué. C'est un super chouette moment. Je me dis, mince, les Français me manquent.
En deuxième: je prévois de lire un petit texte que j'avais écrit pendant la résidence. La lecture ne durera que 2 minutes. Je lirai en français et puis en anglais. 4 minutes en tout.
Et puis la troisième chose: c'est prédire l'avenir des résidents en utilisant la cire chaude. Une tradition polonaise qui est pratiquée le 30 novembre et uniquement par les filles célibataires. Bon, ici, tout le monde le fait.
Et c'est là, pendant ma soirée que j'ai un choc. Ma lecture en anglais est très pénible. Lire à haute voix devant les autres, ce n'est pas mon occupation préférée. Mais le choc, ce n'est pas ça. Le choc, c'est de lire en français et de sentir un nouvel accent, des incorrections, de se rendre compte mais putain, mais je ne sais plus utiliser cette langue, bordel! bon, personne ne comprend, je souris et j'essaie d'être cool et yes I speak French, of course, little finger in the nose. Mais c'était vraiment l'orteil dans le nez et genre même pas le mien mais celui de Shrek par exemple mais toujours dans mon nez. Urgh. Zéro souplesse. Pain in the nose. Fuck.
L'ambiance est chouette, tous mes crânes, les mâchoires, les plantes, la taupe sèche, la danseuse, tout marche bien. Au final, mon studio, c'est vraiment mon studio, je me suis approprié cet espace (déjà le premier jour de mon arrivée, j'avais retiré tous les tableaux parce qu'ils me plaisaient pas. J'ai trouvé une cave où j'ai fourré tout ce qui ne m'allait pas). Pendant ma soirée, il est impossible de ne pas remarquer le dessin avec un cerf entre les jambes d'une fille: Come fearless. C'était ma première idée pour faire l'affiche pour mon open studio, mais au final, je me suis dit "un deer-lingus" (le copyright du mot goes to Seth) ne représente pas vraiment mon univers, alors j'ai opté pour quelque chose de plus soft. Une fille nue se cache derrière un cerf. Même si le premier dessin fait son succès.
Le lendemain, dans l'après-midi, c'est la lecture des écrivains.
Seth lit deux histoires. Il les a imprimés aussi pour que je puisse le suivre. C'est tellement plus simple et cool de pouvoir tout comprendre. Son texte est très touchant et très écorché vif. J'adore. Pour les curieux lecteurs, voici le site de Seth, je conseille vivement : http://www.seth-fischer.com/?page_id=7
Puis Dominic, joue un bout de sa pièce de théâtre avec Francine. C'est très drôle.
Kendra lit le début de son roman. Je ne comprends rien. Je me perds. Comment c'est possible? Peut-être je suis vraiment un cerf et je devrais partir courir avec les miens dans les montagnes de Wyoming au lieu de rester assise parmi les humains, siroter le vin et sourire?
Mais ne pas comprendre, je connais ça. C'est pas la première fois que ça m'arrive. C'est juste que d'un seul coup, je me sens sans langue. Je me sens vraiment speechless. Le français et l'anglais se battent pour leur place. Moi, je ne suis pas une guerrière. Je me connais. Je suis un cerf. Quelque chose m'effraie, m'impressionne, je prends la fuite. Je ne vais pas me battre pour un territoire. Je vais me battre pour moi. Je veux survivre. Alors je souris et je me laisse transporter par la voix de Kendra. Ce n'est pas grave de ne pas comprendre. Le ton de sa voix est posé. Et je regarde les autres l'écouter. Ca me suffit. Ca doit me suffire.
En quatrième, c'est Elizabeth. Mon Elizabeth qui lit ses poèmes.
Le lendemain, c'est au tour des artistes visuels: Frank, Nancy et Francine. Je ne vais jamais dans leurs studios, c'est plus loin que là où je travaille. Alors c'est une surprise de les découvrir. Le travail de Nancy me scotche complètement. C'est une femme viking. Tout est très puissant. Mais j'ai fait un petit faux pas dans son vernissage. Une personne vient avec son chien. C'est un petit puppy, tout cute. Alors je passe mon temps à jouer avec lui. Je crois que ça se fait pas.
Après, nous allons dans le studio de Eddie pour écouter la présentation de nos deux musiciens: Eddie et Ben. Ben écrit la musique pour les 9 percussions. Il a presque fini son travail dans cette résidence. Il fonctionne différemment des autres. Quand il vient pour le dîner, c'est son réveil. Il mange avec les autres et puis il file dans son studio pour travailler. Il se couche quand le matin arrive. C'est pendant Thanksgiving que je le vois pour la première fois à la lumière du jour. Eddie présente son travail en trois temps. Pour moi, le plus impressionnant c'est une performance qu'il a créée. Il a demandé à 27 personnes dans le monde (ses amis ou connaissances, des musiciens professionnels ou amateurs) de sortir de chez eux (dimanche 22 novembre à 10h) et de chanter pendant neuf minutes trois mots, chaque mot pendant trois minutes: nothing something everything. Je me rappelle parfaitement du jour où il a fait son enregistrement. C'était à ma deuxième escapade chez Shirley. Je partais à 10h pétantes alors que lui et les autres gens autour du monde se mettaient à chanter ses trois mots sur les mêmes notes. Ecouter cet enregistrement le jour de sa présentation est une expérience hors paire. Je me reprojette dans mon voyage à vélo.
Oui, je retourne revoir Shirley. Même si la neige était tombée, même s'il fait froid.
Car Shirley s'installe en moi. Comme une plante que j'ai semée. Elle m'habite. Eddie m'appelle badass, "tu fais ce que tu veux, tu fais des choses comme tu les sens, tu te suis". Elisabeth ne veut même pas se prononcer: "qu'est-ce que tu veux qu'on te dise? on t'a dit de ne pas y aller. tu l'as fait, tu avais raison de le faire. on peut plus rien dire."
J'essaie alors d'interpréter les paroles de Shirley: come to see me again".
Je demande aux autres ce que je dois comprendre par là, est-ce que c'est juste un mot gentil dit comme ça? Mais tout le monde me dit: non, pas de sa part à elle. Elle n'a pas l'air de recevoir des gens, d'être spécialement aimable. Elle t'a acceptée.
Alors c'est parti, 22 novembre, 10:00am.
Cette fois, je décide de ne pas retourner tous les animaux morts sur les bas côtés de la route. Je pars en mode coyote. droit au but. Comme ça je pourrai manger tout ce que je veux, toucher à mains nues la nourriture. Je suis chaudement habillée, Seth m'a prêté ses grands gants. Mon plan, si j'en ai un. Je veux bien aider Shirley à ranger son brol. Comme je suis fouilleuse de nature, je sais que c'est un bon moyen de connaître quelqu'un, de le découvrir. Alors je vais arriver chez elle et je vais lui proposer de l'aide. Et si elle veut me récompenser, je vais lui demander si on peut faire du cheval ensemble. Elle en a cinq et elle m'a dit qu'elle en faisait souvent. Une nouvelle étape de mon rêve américain. Les résidents sourient autour de la table. Plus personne ne commente. Peut-être qu'ils se demandent si je vais y arriver. Moi, je me le demande. Peut-être qu'ils se disent que je suis un ovni. Mais ça serait tellement top de monter à cheval avec Shirley.
La route est déneigée. Mais le bas côté est blanc. Les os, les cadavres sont dissimulés. De temps en temps, l'odeur d'une mort fraîche arrive à mon nez. Parfois, je m'arrête pour regarder, photographier. Le coyote, c'est décidément raté pour moi. Je me fais arrêter par un policier qui me demande d'être prudente, c'est vrai que ça glisse un peu.
Sur le chemin, je retrouve mes amis habituels: Donkey Darko est là, il vient me voir, je partage une pomme avec lui et puis je lui chante une chanson de New Order, "True Faith":
"I feel so extraordinary
Something's got a hold on me
I get this feeling I'm in motion
A sudden sense of liberty
I don't care 'cause I'm not there
And I don't care if I'm here tomorrow (...)"
Je m'enregistre chanter pour lui. Un enregistrement super honteux (I'm such a bad singer) que je ne ferai écouter qu'à une seule personne que probablement je ne recroiserai jamais dans ma vie, un mec qui voyagera avec moi dans mon dernier avion Chicago-Bruxelles.
Shirley n'est pas là. Il n'y a pas de musique, pas de chevaux. Juste ses chèvres accourent vers moi. Et d'un seul coup, je sens le fromage. Ohlala, le bon fromage de chèvre! arghhh. Mais comme je n'ai ni vin ni baguette et les chèvres commencent à puer franchement, alors je m'éloigne et je mange mes fruits.
Je reste un moment devant chez Shirley. Je décide de lui écrire une lettre. Et puis comme une vraie effrontée je photographie tout. Je voudrais revenir, je me dis. Mais je sais que le grand froid arrive et avec lui de grandes chutes de neige. Quelles sont les chances que je te revoie Shirley? Est-ce que tu viendrais à Occidental mercredi prochain? Shirley, do you remember me?
Pour finir, nous n'y allons pas. Pas d'Occidental ce mercredi-là. Il y a trop de neige, c'est trop risqué. Y es-tu allée, Shirley?
Plus tard, à deux reprises, je passe devant sa maison, mais elle n'est pas là et une nuit, on ne voit même pas de lumière. Est-ce qu'elle vit ici quand il fait très froid?
Bon, je suis un peu déçue mais grâce à ces balades vélos, j'ai un cul magnifique. Et puis je passe beaucoup de temps dehors. J'ai une bonne mine.
La veille de notre départ, nous nous baladons à quatre (Elizabeth, Seth, Eddie et moi) dans les herbes, dans la neige. Nous allons à la petite chapelle. Elizabeth joue du pennywhisle. Et puis nous marchons le long de la rivière où je suis venue seule la veille.
Il y a une petite maison qui ne semble pas habitée, Seth se demande ce qu'il y a dedans. On s'approche, je toque et puis j'ouvre la porte, nous entrons, c'est abandonné, un canapé poussiéreux, des vitres un peu cassées, des rideaux vieux et décharnés, je les secoue pour faire un effet poussière sur une photo mais j'éternue juste à plusieurs reprises, la photo n'est pas réussie; un matelas couvert de cacas de petites bêtes qui doivent habiter ici. Ils me disent plus tard: "nous, sans toi, on ne serait jamais rentrés dedans. espèce de badass."
La veille de la veille, je veux rester seule une après-midi. Je prends le vélo et je roule jusqu'à la chapelle. C'est un tout petit bâtiment en bois. J'ai pris mon ukulélé, je compte jouer dedans juste pour voir quel son ça fait. Je vais peut-être chanter et enregistrer. Mais j'ai pas pris mon accordeur et mes oreilles sont de piètre qualité. Je désaccorde l'instrument encore plus. Mon chant fait fuir tout le monde (il n'y a personne en même temps). Je parie que même Dieu s'est barré. Alors je sors, il fait très beau, j'ai mon lunch avec moi. Je m'installe sur une branche d'un arbre couché et je mange mon sandwich en regardant les cerfs vivre au loin. Je m'ennuierai jamais de cette vue. La rivière n'est pas entièrement gelée. Mais il semble qu'on peut y passer. Les cerfs peuvent en tout cas, j'épie leurs traces. Je veux être un cerf alors moi aussi je vais marcher sur l'eau. Je me transforme juste en une patineuse très cruche. Je décide de faire pipi dans la nature. L'urine et le sang coulent dans la neige, laissent une petite trace et puis disparaissent. Je fais partie de cet univers. Je m'y inscris de plus en plus chaque jour.
Dernier dîner. A table, je raconte à Ben la sensation de laisser mon sang s'imprégner dans la terre de Wyoming. On compare nos expériences pipi dans la nature. Non non, je n'ai pas pris de photo. C'est bizarre car normalement je suis ce genre de personne à photographier ce genre de choses.
La dernière soirée à Occidental. Nous y sommes tous. Sauf Ben, il travaille, mais pour une fois, pendant un bref instant, j'ai pu aller voir son studio. Les autres sont hyper jaloux. J'ai pris des photos pour preuves.
A Occidental, Eddie joue du piano, je danse avec Nancy, je m'agenouille devant Elizabeth pour lui demander sa main (pour danser) et puis avec Kendra.
Je sais qu'Elizabeth a envie de danser avec l'homme avec le crochet. Il est très beau. J'avais promis à Eliabeth que j'allais demander à ce type d'aller danser avec elle. Mais comment faire? C'est bizarre. On a un peu plus que treize ans quand même.
Je traîne alors dans les couloirs de ce bar qui est relié à l'hôtel. De nouveau, cette carte de 1885 des Etats-Unis m'attire. De nouveau, je prends des selfies. De nouveau j'essaie des chapeaux. Avec un je ressemble à "La maison dans la priairie". Je fais alors des grimaces niaises dans le miroir. Je pourrais jouer dans ce film, ça me fait peur. Dominic me découvre avec ce truc sur la tête. Il prend peur. Mais juste un peu car j'ai quand même une IPA dans mes mains. Alors un autre chapeau. Un rouge. Oh mais c'est un béret. Je l'essaie. C'est celui qui me va le mieux. Il me manque juste la baguette (et une bouteille de vin et du fromage de chèvre), il est temps de rentrer à la maison, je me dis et je soupire. Mon cœur est lourd.
L'homme au crochet me voit avec ce béret et s'extasie: you look terrific! let me buy it for you!
Ainsi, je fais connaissance de Fred. Il me présente une femme qui vient de Hollande et qui habite ici maintenant. Elle ne parle pas français mais elle connaît Woluwé Saint Pierre. Woluwé! On parle de Woluwe à Occidental, Buffalo, Wyoming.
La dernière chanson c'est Amazing grace (c'est comme ça que les concerts se terminent ici) tout le monde se donne la main (oui oui, les chants sont un peu chrétiens ici... même si ce soir en particulier ce l'est beaucoup moins car il y a un mec qui impose sa musique mais le rituel de la fin persiste (d'ailleurs notre Buffalo soirée va continuer chez lui). Alors je prends Fred dans mes bras, de l'autre côté il y a Yani (son amie hollandaise) et puis j'introduis Elizabeth. My friend poet. Nous ondulons sur Amazing grace. What else can we do? C'est just amazing.
Fred me donne son mail. Je lui dis qu'il a un très beau regard.
Il me dit de faire attention à moi.
Be kind to yourself if you're not, who will be?
Merde. Ben oui.
I'll do my best.
La nuit ne se termine pas là.
A quatre, nous achevons le vin qui reste. Je note encore deux trois mots bizarres et puis vendredi arrive. Le temps de plier les bagages. La bulle va éclater. Comme une grossesse qui arrive à son terme. Mais, je ne suis pas prête à naître. Je ne veux pas. Je secoue ma ballerina (branche que j'ai ramassée et qui ressemble à une danseuse), elle se met à virevolter et je mets les Rita Mitsuko. C'est comme ça.
Je dois nettoyer mon studio. C'était chouette ma soirée bougies, bd et sorcellerie, mais quand même avec toute cette cire partout, je passe un temps dingue à tout décaper.
Les gens commencent à partir. On se dit au revoir, on se prend dans les bras. On ne pleure pas vraiment. Pas encore. Le groupe se réduit de plus en plus. Comme un fil qui s'affine. Je m'accroche. Je sais qu'à un moment donné, je vais rester toute seule. Que chacun d'entre nous va rester tout seul. Que les souvenirs qu'on a, que les mémoires qu'on a construites, jamais on n'arrivera à les communiquer aux autres. Que c'est juste nous. Et ça reste en nous.
A Gillette, ma ville d'envol, dans un dinner, Old Chicago, je prends un Reuben. Je suis avec Ruthie, Elizabeth et Eddie. Notre vraiment dernier instant ensemble. "Et si tu as une fille, tu l'appelleras comment?" Sauerkraut of course. What else. Bon pour l'instant, j'ai juste un nœud dans le ventre et à lui je refuse de lui donner un nom. Motilium et IPA. Une balade dans Devil's Tower dans l'après-midi. Un bain chaud. Une nuit dans un hôtel bizarre, une pizza à 35 dollars, une autre IPA et le réveil sonne à 4h30. I have to move on.
Dans ma tête, tout virevolte, tout m'arrive d'un seul coup.
Nos soirées ukulélé. Chanter Janis Joplin, Mad World, Just like heaven, Beatles, Fever et tellement d'autres.
"Your passport please."
Les voix des hiboux très tôt le matin. J'ouvre la fenêtre, je mets une couverture sur le dos et je m'installe sur un fauteuil près de l'arbre où ils sont pour me joindre à la discussion. Ce n'est pas pour rien que mon nom de famille est sowa (= hibou en français)
"What's your final destination?"
Ecouter du dirty blues, ne rien comprendre et puis tout comprendre.
"Take off your belt, please. also your shoes."
Apprendre tous les synonymes en anglais pour "chatte".
"Your boarding pass."
Questionner une vendeuse dans un Liquor Store en découvrant le vin qui s'appelle Bitch. "Comment c'est de vendre ce genre de vin? en tant que femme que vous êtes?" "attendez, je vais appeler le manager". Mon accent français fait de moi d'un seul coup une spécialiste œnologue. J'assume. Le manager est un homme qui est un peu paniqué par ma question "Ce vin est un très bon seller, Les Etats-Unis c'est comme ça, you know? Shock value. Mais je n'apporterai pas ce vin à un dîner romantique."
"Do you want some water?"
Perdre lamentablement aux scrabbles mais avoir le même score qu'un hipster né à San Francisco et vivant à Brooklyn. Moi je joue avec des mots français. C'est dramatique. Mais c'est tellement bien de partager la place du looser.
"We shortly be arriving to Denver."
Aller acheter des bières dans un liquor store Fireside à Gillette et avoir peur des gens. L'endroit est enfumé. Tout le monde est saoul, je me demande si à part être saouls, ils sont aussi armés. J'aime bien me mettre dans des situations bizarres, mais là, j'ai juste envie de fuir.Ici jamais je ne poserai la question "est-ce que les hommes à Gillette se rasent mieux ici qu'ailleurs?) D'ailleurs, j'évite de faire du eye-contact. Vite les bières et on se casse!
"We do remind you that smoking is not permitted on this aircraft"
Ne jamais rien fermer, aucune clef, aucune serrure.
Ne jamais rien cuisiner. ne pas faire son lit.
Le luxe. le repos mental.
"The temperature now is of 39 degres."
Se couper les cheveux seule le premier jour de la pleine lune à midi pile et puis ne ressembler à rien d'un côté.
"Welcome to Chicago O'Hare. Please be sure to keep all your personal belongings with you."
Devenir une sorcière. Devenir un cerf.
"Last call for Brussels, gate C11"
A chicago une voix du parlophone invite tout le monde à assister à la messe qui va débuter shortly in the Chap.
On nous dit aussi de fermer nos bouches quand on éternue, car we are all againts the germs.
"Doors to arrival and crosscheck".
Avoir un voisin dans l'avion pour Bruxelles avec un vécu tellement puissant que ma tristesse après Ucross me semble dérisoire. C'est tellement étrange ce genre de rencontre où on ne se connaît pas, on est condamnés à passer quelques heures ensemble dans un espace promiscuit et on sait qu'il y a peu de chances qu'on se revoie. C'est tellement facile de se livrer. D'être qui on veut. Mais c'est tellement bien d'être vrai. De voir comment quelqu'un de nouveau réagit à toi, comment tu es, comment il te perçoit. En me découvrant comme sa voisine du vol, il s'exclame: "oh! you're not fat, it's so good!" Son vol précédent s'était déroulé avec une femme conséquente qui débordait sur lui. Il revient de Portland. Il me parle (entre autres) d'une rooftop ugly sweater party (ici une pensée émue pour Dominic qui chaque jour ou almost débarquait avec des pulls qui étaient extraordinairement moches, tellement moches que c'était beyond the moche et devenaient intéressants.)
Au cours de notre discussion, je ne sais pas combien de fois je dis thank you and oh I'm so sorry. Sa réaction est très européenne. Je vois ça mais je ne peux pas m'en empêcher, ça vient naturellement.
Il me raconte beaucoup de choses personnelles que je ne vais pas décrire ici. Mes questions sont un peu déroutantes mais bon, après tout, c'est comme ça. la la la la la.
Do you like being yourself? Do you like your mother?
Il me raconte aussi sa rencontre avec un Native American lors de l'un de ses précédents voyages aux States. David qui vit dans une réserve. Misérablement. L'argent qu'il touche de l'état lui permet juste de survivre, d'acheter de quoi boire. Peut-être pour alléger sa vie. La réserve est complètement isolée. C'est comme des animaux qu'on tient à l'écart. On essaie de les préserver, mais on les tue à petit feu. David a des chiens et avec eux très souvent, il part pour quelques jours vivre dans la forêt. Il n'a pas peur d'ours. Il en rencontre régulièrement. Il sait comment être avec eux. Ce qui lui fait peur, c'est des humains, leurs regards, leur perception de lui. Il avait une amie, une Américaine. Mais pour cette raison l'état lui a retiré le maigre argent qu'il lui donnait. Maintenant il est seul, il a une bonne quarantaine. Son rêve? Peut-être il n'ose même plus rêver des femmes, des enfants, de famille. Son rêve, c'est de s'isoler pour toujours dans la forêt et être capable de subvenir seul à ses besoins. Is it a native American dream?
"Ladies and gentlemen, we are now on our final approach to Brussels."
Partir et en même temps rester.
"Enjoy your stay."
Ucross, ma bulle, il est temps de naître au monde, je ne suis pas prête.
Il y a quelques années, un ami est décédé. La vie était devant lui. Il a choisi la mort. Le soir où j'ai appris ça, c'est comme si c'était hier. J'ai pris une bouteille de vodka qui était dans ma colocation de l'époque et je suis sortie. Je devais prendre de l'air. Je devais me bourrer la gueule. Je devais me perdre. Tellement égoiste. Et j'ai rencontré cet homme. Un sdf près du cinéma la Toison d'or à Bruxelles. Je lui ai tout raconté sur Jean. Tout ce que je savais. Le type était âgé, marqué par la vie. Mais il avait une voix douce et voulait me réconforter.
"Quand ma mère accouchait de moi, sa sœur, ma tante donc, était près d'elle. Je sortais et puis j'ai découvert la gueule de ma tante. elle était vilaine! Oh qu'elle était vilaine! Tu n'as pas idée! Et je suis rentré de nouveau dans ma mère. Je ne voulais pas du tout sortir. J'ai pris peur. Mais je pouvais pas me battre. J'était trop petit. On m'a tiré de force et regarde quelle forme de tête j'ai maintenant! Mais franchement si je devais naître là, aujourd'hui, tel que je suis, je sortirais jamais, je resterais dans le ventre de ma mère pour toujours. Il y a des gens comme ça. Ils ne sont pas faits pour vivre. Ne leur impose pas tes choix."
Juste après lui, j'ai rencontré un couple de jeunes, ils m'ont prise dans leurs bras et ils ont fait un avion en papier pour moi. Je l'ai envoyé dans l'air du haut de la place Poelaert, il tournait un peu et puis il s'est laissé tomber quelque part, sans faire de bruit. Je ne pourrai jamais le retrouver. J'ai éclaté la bouteille de vodka vide contre un monument historique. Je n'étais pas saoule.
Mon avion s'est posé à Bruxelles dimanche matin 6 décembre.
I went back to Shirley
Thanksgiving and the after-party