Je traverse une de ces saisons funestes où le jour lui-même semble avoir déserté le ciel. J’affecte encore de croire à quelque clarté ; parfois, à travers les minces fentes de ma fenêtre, il me plaît d’imaginer qu’un rayon hésite à paraître. Mais ce ne sont partout que des nuées lourdes, des cendres suspendues dans l’air, un horizon couleur de tempête, chargé d’incendies et de pleurs. J’ai nommé ce temps : la saison des adieux.
J’ai quitté celui que j’aimais ; j’ai quitté ce travail auquel j’avais donné la meilleure part de mon âme. Même l’espérance des retrouvailles futures avec ma famille se retire lentement de moi, comme une marée lasse abandonnant le rivage. Les tendresses passagères, ces fragiles amours qui traversent la vie avec la brièveté des éphémères, se sont dissipées l’une après l’autre. Et cette part lumineuse de moi-même, celle qui autrefois éclairait mes jours d’une ardeur presque naïve, il me semble qu’elle aussi m’a abandonnée.
Mes anciens livres ne parlent plus ; mes tableaux ont perdu leur couleur ; tout ce qui me composait autrefois paraît maintenant appartenir à une autre existence, à une femme dont je conserverais seulement le souvenir. Car c’est bien à moi-même que je fais mes adieux. Pourtant, je demeure attachée à ces ruines avec une fidélité douloureuse ; je vis dans la mémoire, je me nourris de nostalgie comme d’un pain amer.
Je sens naître en moi ce qui jadis m’effrayait : une dureté lente, une froideur silencieuse, semblable à ces pierres que les hivers ont trop longtemps battues. Et cependant, chose étrange, au milieu de cet appauvrissement du cœur, je conserve encore une passion obstinée pour la vie. Quelque chose en moi refuse de mourir tout à fait. Je garde l’espérance, bien qu’elle soit pâle ; je garde la curiosité de l’inconnu, l’amour des instants fugitifs, l’intensité secrète des heures minuscules qui donnent encore au monde un parfum d’éternité.
Ainsi, tandis qu’une part de moi s’effondre dans le silence des choses perdues, une autre continue d’avancer, les mains vides, mais le regard encore tourné vers demain.
Et je dis adieu. Adieu à cette page froissée de mon existence.














