UNE CULTURE DU VIOL Ă LA FRANĂAISE - ValĂ©rie Rey-Robert
Un demi-million, le nombre de femmes majeures victimes de violences sexuelles de toute nature en France mĂ©tropolitaine chaque annĂ©e.Â
Nous avons construit lâimage dâun violeur qui serait forcĂ©ment un psychopathe, laid et contrefait, forcĂ©ment malade mental ou monstre de contes de fĂ©es. La rĂ©alitĂ© nây correspond Ă©videmment pas. Les violeurs sont des Messieurs Tout-le-Monde ; nos pĂšres, nos cousins, nos frĂšres, nos collĂšgues ou nos maris. Les victimes ce sont nous, nos amies, nos soeurs, nos enfants, nos tantes ou nos mĂšres. Les victimes de violences sexuelles sont nombreuses Ă tĂ©moigner des violences quâelles ont subies... aprĂšs les faits. Violences subies de la part de leurs proches, leur famille, leurs amis, leurs collĂšgues, lâinstitution policiĂšre, mĂ©dicale ou judiciaire, par la sociĂ©tĂ© toute entiĂšre. InterrogĂ©es sur leur tenue, leur attitude, leur sourire, leur comportement, elles en viennent quasi inĂ©vitablement Ă se sentir coupables dâun crime dont une seule personne est pourtant responsable : celle qui lâa commis.Â
Si nous rĂ©alisions un micro-trottoir dans la rue Ă propos du viol, les mots ne seraient pas assez forts pour en parler. On Ă©voquerait ce âcrime abominableâ, qui âdĂ©truit la vie des femmesâ et dont âelles ne peuvent jamais se remettreâ. Le violeur serait qualitĂ© de âmonstreâ, âdâĂȘtre inhumainâ, quâil faut âenfermer Ă vieâ, voire âtuerâ ou âcastrerâ. Si nous parlions de viol sur des mineurs, les rĂ©actions seraient encore plus virulentes. Mais si lâhomme est connu, apprĂ©ciĂ© (et un homme est toujours au moins connu et apprĂ©ciĂ© de ses proches), voire adulĂ©, on essaie de repousser loin lâinimaginable ; câest faux, elle a menti, il a dĂ©rapĂ©, il a des soucis personnels, il a tant de talent.Â
Si nous nous interrogions sur ce quâest un viol, la dĂ©finition serait sans doute, pour beaucoup, la suivante : âUne jolie jeune femme court vĂȘtue rentrant chez elle tard le soir, violĂ©e par un inconnu dĂ©rangĂ© mentalement et armĂ© dâun couteau.â Ces reprĂ©sentations sont fausses, ce sont des idĂ©es reçues mais elles ont profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© nos mentalitĂ©s. Il est extrĂȘmement difficile de se sortir de lâesprit cette image pour se rappeler que le viol a davantage lieu dans un espace privĂ© et est commis par une connaissance. Pourtant nous sommes Ă peu prĂšs toutes et tous convaincus que si nous ne condamnons pas tous les viols, nous condamnons les plus terribles, les plus violents, les plus atroces. Nous nous pensions impitoyables face Ă ce que nous appelons parfois âde vrais violsâ ; les viols sur mineurs, la pĂ©docriminalitĂ©, les viols sous la menace dâune arme ou les incestes.Â
Nous nous pensions impitoyables face aux viols dâenfants par des hommes lourdement armĂ©s. Nous nous pensions impitoyables face au viol dâune fille par son pĂšre durant une dizaine dâannĂ©es. Nous nous disions fermement que droguer une adolescente pour la violer Ă©tait un comportement extrĂȘmement rĂ©prĂ©hensible. Il nâen est rien. Ces exemples, qui sont tous issus dâaffaires mĂ©diatisĂ©es de ces derniĂšres annĂ©es et quâon pourrait multiplier Ă lâinfini, montrent combien collectivement nous sommes au fond trĂšs tolĂ©rants face aux violences sexuelles, puisque, dans tous les cas, nous trouverons toujours des excuses aux violeurs et toujours des responsabilitĂ©s aux victimes quelle que soit la gravitĂ© du viol. Il serait aisĂ© de se dire que nous ne sommes pas concernĂ©s ; que ce sont dâautres gens qui pensent ainsi mais que nous, nous les condamnons. Mais si tous et toutes nous rĂ©agissons ainsi, si tous et toutes nous continuons Ă nous dire que lâimpunitĂ© face aux violences sexuelles nâexiste pas, que nous nâavons aucune tolĂ©rance face au viol, alors les viols continueront dans la plus grande indiffĂ©rence. Nous avons beau jeu de condamner les viols commis par lâĂtat islamique, nos mots ne sont pas assez forts pour dĂ©noncer ces âbarbaresâ quâil faudrait âexĂ©cuterâ. Mais pourquoi nos perceptions changent-elles quand nous sommes concernĂ©s ? Pourquoi ne sommes-nous pas aussi prompts Ă juger lorsque des cas fort similaires arrivent en Occident ? La vĂ©ritĂ© - aussi culpabilisante soit-elle - est que les violences sexuelles ne sont pas vraiment un problĂšme pour nous. La vĂ©ritĂ© est que nous nous en accommoderons toujours, quitte Ă dĂ©former la vĂ©ritĂ©. Les positions de principe, Ă agiter les bras en tous sens en hurlant que le viol câest mal, ont fait long feu.Â
Un viol toutes les huit minutes
Nous condamnons fermement le viol... jusquâau moment oĂč nous nous rendons compte que le violeur correspond peu Ă lâimage mentale que nous nous Ă©tions construite. Il nâest pas difforme ou malade, il nâa pas attaquĂ© une innocente enfant qui allait porter un petit pot de beurre Ă sa grand-mĂšre. Il a un mĂ©tier, des loisirs similaires aux nĂŽtres. Il est insĂ©rĂ© dans la sociĂ©tĂ©, a une femme et des enfants. Il a du charme et un joli sourire. Il nous ressemble, il pourrait ĂȘtre un collĂšgue, un ami ou nous-mĂȘme. Il a la carrure dâun futur chef dâĂtat. Câest un voisin charmant. Il est apprĂ©ciĂ© de ses collĂšgues. Il a rĂ©alisĂ© des chefs-dâoeuvre. Câest un homme extrĂȘmement pieux. Alors, peu Ă peu nous cherchons des explications Ă ce crime si monstrueux. Explication dans la nature masculine, explication dans lâattitude des victimes. Explications qui, quasi inĂ©vitablement, vont excuser le coupable et culpabiliser la victime.Â
- Pourquoi Ă©tais-tu habillĂ©e comme cela ?Â
- Pourquoi avais-tu bu ?Â
- Mais tu avais déjà couché avec lui !
- Câest ton mari, voyons !Â
-Â Câest ton pĂšre, on ne dit pas cela de son pĂšre !
- Tu es quand mĂȘme un peu trop souriante, aussi.Â
- Mais tu as eu combien de petits amis ?Â
- Violé ? Mais tu es un homme !
- Oui enfin ça va il nâa pas Ă©tĂ© trĂšs violent...
- Un violeur ? Mais il est tellement beau !
- Avoue, tu lâaccuses juste parce que tu lui en veux ?Â
- Tout cela nâest quâune simple incomprĂ©hension entre vous.Â
- Les hommes sont tous des obsĂ©dĂ©s, tu le sais bien.Â
- Je le connais, il nâest pas comme cela.Â
- Mais tu sais bien quâil est juste un peu lourd.Â
Moins de 10% des victimes portent plainteÂ
Nous nâavons plus le temps. Plus le temps de soigner les ego de ceux qui se sentent davantage blessĂ©s par ce que nous disons que par la rĂ©alitĂ© des violences sexuelles. Plus le temps que la honte change de camp. Plus le temps que les victimes continuent Ă se reconstruire seules dans leur coin. Plus le temps quâelles Ă©pongent une culpabilité quâelles ne devraient jamais ressentir. Plus le temps que les violences sexuelles passent de la rubrique âfaits diversâ Ă Â âpolitiqueâ. Plus le temps dâattendre. Plus le temps de rassurer les hommes. Plus le temps de leur caresser la misĂšre sexuelle. Plus le temps dâĂȘtre importunĂ©es.Â
Nous vivons dans une sociĂ©tĂ© oĂč il y a Ă©normĂ©ment de violences sexuelles, et dont les auteurs sont, dans leur immense majoritĂ©, impunis. Nous vivons dans une sociĂ©tĂ© oĂč pourtant nous sommes persuadĂ©s que les femmes passent leur temps Ă sonner aux portes des commissariats en inventant des viols dans le but de sâamasser un pĂ©cule pour leurs vieux jours. Nous devons lutter contre les Ă©vidences ; Ă©vidence des hommes obnubilĂ©s par le sexe au point de violer, Ă©vidence des Ăve tentatrices et sournoises.Â
Câest pourquoi nous parlons de âculture du violâ. Terme qui choquera, jâen suis bien certaine, tant il semble incongru dâassocier deux termes apparemment antinomiques. Culture du viol pour expliquer quâil existe, dans la plupart des sociĂ©tĂ©s, des idĂ©es reçues, des prĂ©jugĂ©s au sujet du viol, des violeurs et des violĂ©es. PrĂ©jugĂ©s qui conduisent inexorablement Ă entretenir une atmosphĂšre oĂč les coupables se sentent victimes et les victimes coupables. PrĂ©jugĂ©s qui ne permettent pas de lutter efficacement contre les violences sexuelles. PrĂ©jugĂ©s qui contribuent Ă une atmosphĂšre dans laquelle les viols ne peuvent baisser.Â
Câest pourquoi je parlerai de âculture du viol Ă la françaiseâ, terme qui choquera davantage parce que beaucoup nâaccepteront pas quâil y ait une spĂ©cificitĂ© française Ă nier les violences sexuelles en invoquant qui le âtroussage de domestiqueâ, qui âla libertĂ© dâimportunerâ, qui la grivoiserie si typiquement française, qui le pays qui a inventĂ© lâamour.Â
La lutte contre les violences sexuelles est possible si nous acceptons de revoir un peu nos idĂ©es reçues sur le viol.Â