Le Commodore : ou comment partir du mauvais pied
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Alice fut la première réveillée. Elizabeth dormait non loin du feu et à bonne distance de Jack qui enlaçait sa bouteille de rhum vide.
La gouvernante se leva avec difficulté, et pesta contre l’absence de nourriture pour faire passer la faim et la sensation atroce qui résonnait dans son crâne. Elle s’approcha de la mer et s’aspergea le visage. Le goût salé de l’eau ne l’aida pas à aller mieux. Elle décida de marcher un peu sur la plage, puis fixa l’horizon.
Au bout de quelques secondes, elle fixa Elizabeth qui commençait à se réveiller. Puis son regard se porta de nouveau vers l’horizon, puis vers Elizabeth, puis vers la direction de la cache de rhum. Enfin, elle regarda les braises qui s’éteignaient dans le foyer.
Elle se dirigea vers Elizabeth qui s’était assise et lui tendit la main.
La femme la regarda un peu perdue.
« Vous êtes la fille du gouverneur de Port Royal, il y a de forte chance que la marine royale vous cherche, non ?
— Euh, oui. D’autant que le commodore est un ami. »
Alice hocha la tête et pointa le feu puis la cache de rhum. Malgré l’esprit embrumée d’Elizabeth, son visage s’éclaira rapidement.
La gouvernante se contenta de sourire.
« Jack ne sera pas ravie, s’amusa la blonde.
— Non, en effet, alors dépêchons-nous, fit Alice en gloussant. »
Les deux jeunes femmes préparèrent un bûcher de rhum, digne des pires cauchemars d’un pirate et allèrent raviver leur feu du soir pour récupérer de quoi allumer le feu de signal.
Alors qu’elles jetaient au feu les bariques de rhum, la voix désespérée de Jack se fit entendre.
« Il faut pas, arrêtez ! il faut pas. Qu’est-ce que vous faites-vous deux ? Vous avez brûlé nos provisions.
— Du rhum, ce n’est pas ce que j’appelle des provisions, déclara Alice d’un ton détaché.
— L’ombrage, le rhum, fit Jack d’un air dépité.
— Oui, on a plus de rhum, continua Elizabeth.
— Pourquoi on a plus de rhum ?
— D’abord, parce que c’est une boisson indigne qui fait de l’homme le plus respectable un fripon de bas étage, répliqua Elizabeth avec véhémence. Ensuite, cette fumée noire monte à plus de trois cents mètres, comme votre sœur me l’a rappelé, toute la flotte royale me cherche en ce moment. Croyez-vous réellement qu’il y ait le moindre risque qu’elle leur échappe ?
— Mais pourquoi on a plus de rhum ?!
— Attendez capitaine Sparrow, déclara Elizabeth en s’asseyant. Accordez-moi une heure ou même deux, ouvrez l’œil et vous verrez apparaître des voiles blanches à l’horizon. »
Jack, rageur partit à l’opposé, il se retourna et héla sa sœur.
— Ca fait des années que je ne m’appelle plus Teague, Jack ! cria Alice en levant les bras au ciel pour le narguer. »
Jack se retourna, frustré et furieux et les laissa près de leur brasier.
« Hâte de voir son visage lorsque le plan marchera, gloussa Alice.
— Votre frère ne s’en remettra pas, rajouta Elizabeth en riant.
— J’espère vraiment que votre ami le commodore a déployé tous ses navires.
— Je n’en ai aucun doute, fit Elizabeth. Je le connais depuis très longtemps, nous avons toujours été amis. De plus, mon père ne supporterait pas que l’on me cherche à moitié.
—Vous devez être très proches tous les deux ? »
Elizabeth la regarda d’un air pensif.
« Oui, nous le sommes depuis la mort de maman.
— Vous ne pouviez pas savoir. Et vous ?
— Mon père et moi ne sommes pas proches, non. Et notre mère est morte à ma naissance.
— Je suis désolée, fit Elizabeth en un souffle.
— Vous ne pouviez pas savoir, fit Alice en lui adressant un regard et un sourire complices. »
Elizabeth les lui rendit d’un air plus chaleureux encore.
Au loin, Alice vit Jack s’arrêter sur la bute qui menait vers une autre plage. Il se retourna vers elles, puis vers la direction où il allait, puis vers elles de nouveau. Il leva les bras au ciel.
« Je crois que le plan a marché, fit Alice en se levant. »
Elizabeth fit de même et les deux jeunes femmes se dirigèrent vers Jack. Lorsqu’elles arrivèrent une chaloupe avec des marins de la Marine Royale débarquaient.
« Monsieur Gillette ! s’exclama Elizabeth en se précipitant vers l’officier. »
Ce dernier s’empourpra en la voyant habillée de ses dessous et s’exclama à son tour :
« Mademoiselle Swan, allez-vous bien ? »
Il lança un regard noir à Jack qui s’éloigna un peu d’Alice. Puis, il fixa cette dernière et aborda une mine surprise.
Elizabeth se retourna vers elle.
« Allons rejoindre le navire, nous discuterons après. »
Le dénommé Gilette acquiesça.
« Le commodore et le gouverneur seront soulagés de vous voir. »
Le visage d’Elizabeth s’illumina de soulagement, et fit signe à Alice de s’approcher. Elle lui attrapa le bras et s’avança vers la chaloupe où Jack se dirigeait à contre cœur.
Alice regarda pensive la main d’Elizabeth posée sur son bras. Elle savait que c’était un moyen pour Elizabeth pour rassurer l’officier sur la nature et la présence de la jeune femme qui sortait de nulle part. La gouvernante jeta un regard à Jack qui semblait en profonde réflexion. Sans doute élaborait-il sa prochaine étape de plan. Alice s’humecta les lèvres. Elle allait devoir la jouer fine, et feindre de ne pas le connaître. Cependant, elle ignorait qu’elles étaient les stratégies de ses deux comparses une fois à bord.
Le voyage fut silencieux. Alice sentait le regard inquisiteur de l’officier se poser sur elle. Son air débraillé et sa posture fatiguée par l’aventure ne l’aidaient peut-être pas. Elle décida de redresser sa posture lentement, ignorant la douleur de son corps, pour tenter la carte de la gouvernante de bonne réputation comme dommage collatéral des péripéties du capitaines Jack Sparrow. Ce n’était pas faux en soit, même si c’était elle qui avait décidé de le suivre.
Lorsque la chaloupe fut attachée au treuil. La main d’Elizabeth se serra sur son avant-bras. La blonde lui lança un regard furtif, Alice comprit qu’elle pouvait véritablement compter sur son soutien. Jack, lui, semblait toujours concentré, et trop silencieux pour être honnête.
Alice n’eut pas le temps de tourner un visage anxieux vers le pont du navire, qu’un homme au grand chapeau de plume s’exclama :
Alice laissa échapper un sourire amusé lorsque la main de la jeune femme la lâcha à la voix et qu’elle reconnut son père.
D’un saut contrôlé malgré ses jupons, Elizabeth sauta sur le pont. L’officier, toujours dans la chaloupe lui adressa un regard surpris, qui redoubla lorsqu’Alice se leva avec autant de grâce possible pour franchir de la manière la plus polie et féminine le bastingage.
Elle ne put manquer le sourire en coin que Jack commençait à avoir devant le comportement des deux jeunes femmes. Elizabeth qui faisait fit du protocole de la bonne société anglaise après s’être rapidement habituée à la vie de pirate et Alice qui feignait la jeune effarouchée alors qu’elle aidait à manœuvrer les navires comme un véritable marin.
Elle n’eut pas le temps de finir de prendre position que deux soldats encadrèrent son frère et qu’un autre ne se place à côté d’elle pour l’attraper pas le poignet.
« Non ! s’exclama Elizabeth en sortant de l’étreinte de son père. C’est une autre victime de Sparrow.
— Vraiment ? Ce n’est pas l’impression que j’ai eue lorsqu’ils quittaient la baie de Port Royal à bord d’un navire volé. »
La voix dure et suspicieuse la fit frémir de part en part. Elle pensait que personne ne l’avait vu sur le navire. Malheursement pour elle, un œil aiguisé semblait l’avoir capturée depuis le port. Elle tourna un visage livide vers la voix et reconnu immédiatement celui qui devait être le commodore.
Sa grande stature s’enserrait élégamment dans son uniforme de gradé. Son regard clair s’obscurcissait sous la fermeté de son visage.
« Eh pourtant, fit Jack en s’approchant de lui, c’que dit mamzelle Swann est vrai. Monsieur Turner et moi-même avons décidé de prendre une garantie lors de notre escapade, au cas où vous nous auriez eu, et puis une paire de bras en plus pour naviguer, c’est toujours mieux. Honnêtement – le commodore leva un sourcil peu convaincu -, j’crois qu’elle comprends pas tout c’qui s’passe… »
Alice se retint pour lui lancer un regard outré. Essayait-il de la faire passer pour une simple d’esprit ?
« Elle est même pas anglaise, conclut Jack, une sorte de gouvernante. »
Le visage de commodore se teinta de surprise et Alice tenta sa chance en feignant un léger accent français.
« Toute cette histoire me dépasse, je suis épuisée et terrifiée par ce que nous venons de vivre. Mon dieu, mon dieu. »
Le gouverneur l’interpella.
« Quel est votre nom et pour qui travaillez-vous, mademoiselle ?»
Alice retint de sourire devant l’astuce du père d’Elizabeth.
« Je m’appelle Alice Belettre et je travaille pour Lord Brixton, je m’occupe de ses chers jumeaux monsieur George et mademoiselle Isabel. J’arrive tout droit de Marie Galente. »
Alice vit Elizabeth se retenir de sourire. Elle devait certainement comprendre suffisamment de français pour saisir la démarche de son père et la réponse d’Alice. Le gouverneur hocha la tête et se tourna vers le commodore.
« Cette jeune fille me semble dire la vérité, ne l’accablez pas, Commodore Norrington. »
Le dénommé Norrington la fixa d’un air plus doux, mais la gouvernant vit que son regard se teintait de suspicion. Elle n’osa glisser un regard à Elizabeth, de peur de le faire douter plus encore, alors elle opta pour lui servir ses plus beaux yeux de biche perdue. Mais de toute manière la jeune femme blonde partit rapidement sur le sujet de Will Turner et la discussion s’annonça houleuse et l’intervention de Jack ne sembla qu’agacer de plus en plus le commodore qui finit la discussion sèchement en lui rappelant que son prestige personnel ne passait pas devant la vie des autres.
« Mais ils continueront à piller et tuer si vous ne tentez pas de les arrêter au plus vite, s’interposa Alice en se rapprochant du commodore. Ils ne s’arrêterons jamais. Il ne s’agit pas que de sauver monsieur Turner, mais de mettre un terme à une grande menace pirate. L’attaque sur Port Royale a été si brutale et violente, ils reviendront, dans un, deux, trois ou même dix ans, qu’importe, ils seront de retour. Mettre un terme à cette menace maintenant servira à éviter que d’autres vies ne soient prises ou détruites. Il ne s’agit pas que de Will Turner, mais de tous nos concitoyens. »
Le commodore la fixa intensément et Alice recula en réalisant qu’elle se trouvait un peu trop près de lui sans pour autant rompre le contact de leur regard. Elle se mordit la lèvre devant le silence qui s’était formé parmi les officiers et son trio de mésaventure. L’officier la fixait toujours et semblait pondérer ses mots.
« Monsieur Sparrow, fit-il, vous allez accompagnez ces braves gens à la barre et leur fournir les coordonnées de l’île de la Muerta. Et vous passerez le reste du voyage à appliquer au pied de la lettre l’expression muet comme une tombe. J’espère me faire bien comprendre.
— C’est extrêmement clair, répondit Jack d’un ton caustique en se faisant empoigner par les soldats. »
Le commodore reporta son regard sur Alice, puis glissa vers Elizabeth.
« Après cette période éprouvante, je vous propose de vous reposer et de vous changer. Les quartiers du capitaine sont à votre disposition. »
Lorsque la porte de la cabine se ferma sur un dernier caquètement du gouverneur, Elizabeth enlaça Alice avec force.
« Merci, merci, merci, répéta-t-elle. »
Alice se contenta de la serrer sans ses bras et de tapoter son dos en un signe réconfortant. Elizabeth se détacha de la jeune femme et essuya rageusement les larmes de soulagement qui perlaient sur ses yeux. Elle fixa les vêtements de soldats qu’on leur avait apporté et les deux bassines d’eaux pour qu’elles se lavent un peu.
Alice se délesta rapidement de ses froques volées sur l’Interceptor et commença à se frotter énergiquement avec le linge et le savon qu’on leur avait fourni. Elle tenta de nettoyer tant bien que mal sa chevelure brune qu’elle laissa détachée après les longs jours passés attachés et attaqués par l’eau de mer et la sueur. Une fois dans ses vêtements propres elle s’assit avec fatigue dans une chaise près de la table où les attendait un repas froid accompagné de thé brûlant. Elle versa une tasse à Elizabeth qui finissait sa toilette et prit le récipient d’un air soulagé. Elles se regardèrent un instant toutes les deux, et elles se mirent à sourire mi-nerveusement mi de soulagées. Elles savaient très bien que la partie n’était pas terminée. Pour sauver Will, il leur fallait affronter un équipage de pirates qui ne peut mourir.
Quelqu’un toqua à la porte.
« Elizabeth ? Mademoiselle Alice ? Êtes-vous présentables ? »
La porte s’ouvrit et le gouverneur s’engouffra suivit du commodore.
« Le pirate dit que nous arriverons bientôt à l’île, l’histoire d’une heure. Je venais vous tenir compagnie, déclara le père d’Elizabeth en saisissant une chaise. »
Le resta debout et servit une tasse au gouverneur. Alice sentit le regard du commodore se poser sur elle, elle décida de croiser le sien, mais il détourna les yeux. Ses joues avaient légèrement rougi. Inconfortable, la gouvernant réajusta ses cheveux pour qu’ils cachent son cou et ses joues, puis réajusta le veston de soldat qu’elle avait enfilé par-dessus sa chemise.
« D’où venez-vous mademoiselle Alice ? demanda le gouverneur en saisissant sa tasse.
— De Marie Galente, je suis née là-bas.
— Ah ! Vous parlez très bien anglais !
— Merci, fit-elle en souriant poliment. Notre gouvernante était anglaise.
— Un grand cycle, s’amusa le gouverneur Swann, vous voilà gouvernante pour des anglais ! »
Alice lui rendit un petit rire amusé et Elizabeth fit de même en tentant de cacher sa mine crispée à l’idée d’arriver aussi proche de l’île maudite.
Le commodore ne pipa mot et finit rapidement sa tasse avant de s’excuser. Le gouverneur, lui, resta un petit moment avec elles à bavarder de tout et de rien. Alice sentait sa tension monter et celle d’Elizabeth aussi. Elles se jetaient des regards inquiets et incertains. Comment et quand devaient-elles agit et les prévenir du problème des pirates ? Elles furent rapidement sorties de leur interrogation silencieuse lorsque le gouverneur s’excusa et sortit de la pièce.
« Il fait nuit, commenta Elizabeth en regardant par la fenêtre de la cabine. »
Alice tourna la tête vers la porte, les soldats s’agitaient.
« Nous devrions leur dire. »
Les deux femmes se levèrent de concert et ouvrirent la porte, déterminées.
L’officier Gilette les vit, à l’autre bout du pont et marcha vers elles. Les deux femmes allèrent à sa rencontre.
« Où est le commodore ? demanda Elizabeth.
— Parti avec Sparrow, inspecter les alentours.
— Nous avons quelque chose à lui dire. C’est très important, commenta Alice, sur les pirates.
Elizabeth et Alice échangèrent un regard et la première prit la parole.
« L’équipage de Barbossa est maudit, ils ne peuvent pas mourir. Il faut accomplir le rituel d’abord, pour lever la malédiction et après ils seront vulnérables. »
L’officier Gilette resta coite un instant, puis un sourire incrédule s’esquissa sur ses lèvres.
« Mesdemoiselles, je pense que le soleil des Caraïbes et la fatigue ont eu raison de vous, veuillez retourner à la cabine du capitaine. Le commodore souhaite que vous y restiez en sécurité.
— Non, non, fit Alice en secouant ses boucles brunes. Nous devons prévenir le commodore. L’équipage est maudit, il court à sa perte, lui et ses hommes, s’il attaque avant que le rituel soit accompli, mais Will mourra si c’est le cas.
— Ecoutez mesdemoiselles, retournez à votre cabine. »
Il leur fit signe de la main, mais Alice et Elizabeth se précipitèrent vers une chaloupe.
La main de l’officier frôla l’épaule d’Alice qui prit violement sa main pour s’en débarrasser.
« Nous devons prévenir le commodore, maintenant, s’écria Elizabeth. »
Soudain, Alice sentit des mains lui saisir les bras et elle vit des soldats saisir Elizabeth. Alors qu’elles se débattaient, elles furent traînées à la cabine du capitaine, sous les remarques moqueuses de l’officier Gilette.
Elles furent poussées dans la cabine et un bruit de clef retentit derrière elles. Alice rouspéta.