La chanson contre elle-même
J’ai rencontré Shellac un jour de pluie. Parce qu’il pleut aussi à Montpellier. Ça se passe entre la mi-septembre et la mi-octobre, la ville se situe au bout de l’arc soumis à l’incongruité météorologique que l’on désigne sous le nom “d’épisode cévenol”.
Cette année là, la première du siècle, les nuages épais de septembre amoncelés dans un ciel encore chaud sonnaient le terme d’un été grégaire et sans ménagement. L’euphorie de la fête sans fin cédait sa place à cette sensation d’étouffement. De n’être plus Un à force d’être partie d’un tout. D’avoir des relations interchangeables et plus aucun ami. Moi-même d’ailleurs j’avais été interchangé. Au fur et à mesure que je m’assombrissais, Guilhem avait pris ma place. Ces coups de sang incontrôlables, ces moments où je quittais la pièce en claquant la porte sans pouvoir me l’expliquer à moi-même devenaient ma marque de fabrique et m’isolaient du groupe.
Ce n’étaient pas les premiers, mais les autres, c’était il y a longtemps.
Les premiers réflexes d’adultes s’affirmaient chez les autres et me renvoyaient les affaires sur lesquelles j’avais jeté un tapis depuis la mort de Djé 18 mois auparavant. J’étais parti en courant à ce moment-là. Noyé la douleur dans cette identité collective qui désormais m’empêchait de respirer. J’étais censé savoir quoi faire de ma vie alors que je n’avais plus la moindre idée de ce que j’étais moi-même.
On avait écouté beaucoup de skatecore cet été là. Ça allait vite, ça se jouait fort. L’apparente complexité technique servait une simplicité des sentiments fort utile : joie, tristesse, boire, jouir, pleurer. Et chaque chose en son temps surtout. La vitesse empêche ici de pleurer de joie ou de jouir de tristesse.
Ce jour pluvieux de la fin du mois de septembre je me trainais chez Obsolète. La boutique se trouvait dans la fourche qui sépare la rue de l’Aiguillerie de la rue des Écoles Laïques. Le patron s’appelait Pierrot je crois. Une vieille légende véhiculé par un dossier dans un Rock Sound de 1996 voulait qu’il ait un temps managé les Sheriff. C’était pas vrai. Et la basse qui était accrochée au mur, c’était celle des Electric Buttocks.
J’avais commandé You Can’t Keep A Good Band Down de Randy vers la mi-juin. Il n’est jamais arrivé. The Rest Is Silence oui, mais celui-ci non. J’ignore d’ailleurs pourquoi je n’ai jamais trouvé ce disque. On en avait un bout sur une cassette, mais personne ne le possédait. Je suis arrivé à le télécharger des années plus tard, mais c’était trop tard. Je passais plusieurs fois par semaine chez Obsolète. Le disque n’arrivait jamais mais je repartais de chaque visite avec autre chose dans le sac. Du punk plus vieux, moins structuré, des choses plus rugueuses, moins convenues.
Ce jour là, en entrant, j’ai pris dans la gueule une montée qui n’explosait jamais et se retournait sur elle-même. Un son d’une ampleur sèche qui se répandait dans une forme de menace sans brutalité alors inédite pour moi.
C’était Shellac et c’était "Song Against Itself".
Quelques secondes avaient suffit pour me décider à acheter ce magnifique coffret cartonné. Que j’ai écouté des semaines en boucle, religieusement, comme si une nouvelle porte vers la compréhension de ce que me faisait la musique venait de s’ouvrir.
Quand je l’ai fait écouté à Roch, qui était alors la personne dont l’avis m’importait le plus, il a dit “bof”. Comme si la divergeance de notre avis sur le disque symbolisait la distance qui de plus en plus nous séparait, et que je matérialiserai moins d’un an plus tard en quittant la ville.
Shellac publie le 16 septembre un nouvel album intitulé Dude, Incredible. La chanson titre de l’album, ils la jouent sur scène depuis plus de cinq ans.











