PĂ©rifâ #4. Cap au Sud Loire, par Claude Gaugain
Merci Ă lâinitiateur et au pisteur de cet itinĂ©raire Ă contre sens, au non sens rĂ©jouissant. Encore une fois du plaisir Ă ces pĂ©ri-facĂ©ties,  un muscle joyeux Ă pĂ©daler dans un dĂ©tournement des cheminements et trajets utilitaires.
 Une belle dérive, dans le sens que lui donnait Guy Debord dans les années 60 :
« La dĂ©rive se prĂ©sente comme une technique du passage hĂątif Ă travers des ambiances variĂ©s (âŠ)
      Une ou plusieurs personnes se livrant Ă la dĂ©rive renoncent, pour une durĂ©e plus ou moins longue, aux raisons de se dĂ©placer et dâagir quâelles se connaissent gĂ©nĂ©ralement, aux relations, aux travaux, aux loisirs qui leur sont propres pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. »⊠ (Internationale Situationniste)
  Photo: Olivier Guitard
Encore une fois des rencontres surprenantes, des contrastes, des hauts de passerelle, des bas de dĂ©chĂšterie dans cette traversĂ©e hors sentiers battus le long de ce fil rouge, le pĂ©rif, quâon frĂŽle sans y toucher, un pĂ©rif Ă jamais interdit.
 Petites impressions Ă chaud, avant que cela ne sâĂ©vapore
Il commence Ă faire noir, nous finissons le pique nique face Ă lâaĂ©roport. A retenu notre attention un feu dâartifices  dâatterrissages et de dĂ©collages, Ă chaque avion un grondement qui monte crescendo,  crescendo et pfuit ! perd sa respiration comme un gros ballon qui se dĂ©gonfle. Et puis,  plus rien, silence.  Les avions se couchent comme les poules, on les distingue Ă peine dans une demi pĂ©nombre. Le spectacle est fini ? On pousse presque un soupir de dĂ©ception.
Alors, sans prĂ©venir, comme par magie, toutes les lumiĂšres, lampadaires, projecteurs et mĂȘme quelques vers luisants sâallument en mĂȘme temps dans lâaĂ©roport. Câest un petit Versailles, un Puy du flou en minuscule ! Il est 22h, oui 10h du soir, bonnes gens ! Nous voilĂ regonflĂ©s dâĂ©merveillement.
Mais pourquoi, pourquoi pensent Ă part eux-mĂȘmes certains esprits jamais contents
pourquoi ils nâont pas synchronisĂ© leur  Son et LumiĂšre
 au grand spectacle du Chùteau Bougon ?
  Dans lâobscuritĂ© qui sâinstalle lâaĂ©roport reste silencieux sous ses projecteurs, on fait place nette, on range dans les sacoches de vĂ©lo, câest pĂ©pĂšre, ou dans les sacs Ă dos, ça fait plus  jeune ; retour au centre ville.
Tâas une lumiĂšre avant ? Non mais  jâai un feu rouge ! Lui il a une frontale qui Ă©claire ! Oui jâai une frontale ! Qui lâaime le suive. Branle bas de lumiĂšres. Joyeux dĂ©sordre, on essaye de mettre les sans feux au milieu. Des cumulards ont feu avant et en plus un feu arriĂšre, et  mĂȘme certains portent de ces casaques jaunes taille unique bibendum Ă bandes rĂ©flectorisĂ©es, ce sont des vieux, câest bizarre comme ces vieux qui ont leur vie derriĂšre eux y tiennent tellement, comme câest bizarre que ces jeunes pleins de vie Ă venir font comme si la vie Ă©tait Ă©ternelle !
Sur la route une caravane de lucioles qui clignotent, qui sâembrassent, se sĂ©parent, jouent de lâaccordĂ©on.
Au loin une guirlande de lumiĂšres sâenvole trĂšs haut, les voitures sur le pont de ChevirĂ© nous font de lâoeil.
Parfois on roule dans un noir de forĂȘt, parfois les lampadaires de ville Ă notre passage se mettent au garde Ă nous, une voix dans le groupe pense haut et fort que le saumon rĂȘve dâĂȘtre une sardine, transportĂ©e luxueusement en avion de Nantes Ă Paris comme dans les annĂ©es 60, dâautres, sans doute des freudiens, soutiennent que la sardine nâest en fait quâun saumon refoulĂ©
⊠de Trentemoult on voit lâenfilade des anneaux de Buren qui mettent la ville en couleurs, et un court moment, par un effet dâalignements de planĂštes, on ne voit plus que la bouche dâun seul tuyau colorĂ© tout proche, prĂȘt aspirer son monde, et nous avec, dans son ventre dâAlice au pays de lâarc en ciel.
Il est plus de onze heures du soir, un mardi de demain on travaille, plus grand monde et voitures dans les rues, les lumiĂšres de la ville commencent Ă briller pour les  étoiles. Il nây a plus quâun peloton de petits phares blancs et de feux rouges qui sâĂ©parpillent comme les derniĂšres Ă©tincelles dâun feu qui va dormir ou boire une derniĂšre biĂšre.
      Bruit continu du pĂ©rif, bruit de fond qui enveloppe le paysage dâune ouate sonore, dâun brouillard sonore, câest confortable on nâentend plus les mouches voler ni les moustiques vrombir ⊠pour parler,  il faut parler haut,  projeter sa voix comme au théùtre autrefois ⊠et avoir quelque chose Ă dire âŠ.ou se taireâŠ. A-t-on vraiment quelque chose Ă dire ? âŠâŠEn attendant dâavoir vraiment quelque chose Ă dire âŠ. Oui ⊠se taire.
      On prend la petite passerelle au dessus du pĂ©rif, qui sort de la Rue des Canuts, _les canuts ? que viennent-ils faire lĂ Â ?_  pour aboutir de lâautre cĂŽtĂ© dans la Rue Jean Baptiste ClĂ©ment, câest lui qui a Ă©crit les paroles du « Temps des cerises », et aussi « La semaine sanglante » au lendemain de la rĂ©pression de la Commune. Jean Baptiste ClĂ©ment, un parolier engagĂ©,  était un frĂšre des canuts qui allaient tout nus. Un baptiseur de rues, au fond dâune commission municipale de Bouguenais lâouvriĂšre sâest  fait ce secret plaisir de faire se rencontrer ces deux chansons rĂ©volutionnaires, au dessus du pĂ©rif, sur cette passerelle piĂ©tonne.
On reste lĂ , nous et nos vĂ©los Ă prendre « un bain de pĂ©rif », Ă regarder et entendre passer les voitures des « commuters » qui chaque jour font la navette, vont et viennent de chez eux Ă Nantes et de Nantes Ă chez eux. De nouveaux canuts dont la trame de vie est tissĂ©e de ce trajet quotidien, des « navetteurs » câest comme cela quâon les appelle en Belgique.
« Le temps de transport, comme lâa bien vu Le Corbusier, est un sur-travail qui rĂ©duit dâautant la journĂ©e de vie dite libre âŠ.Il nous faut passer de la circulation comme supplĂ©ment du travail Ă la circulation comme plaisir âŠ.Lâurbanisme ne doit certes pas ignorer lâautomobile, mais encore moins lâaccepter comme thĂšme central. Il doit parier sur son dĂ©pĂ©rissement. »
Oui, toujours Guy Debord dans lâInternationale Situationniste. On est penchĂ© sur la rambarde de la passerelle, tu nous fais bien rire Debord avec ton « dĂ©pĂ©rissement de lâautomobile », Ă©coute un peu, sors de ta tombe, viens donc faire un tour au-dessus du pĂ©rif. Le bruit du pĂ©rif devient ici musique orchestrale, chaque moteur passe avec sa note particuliĂšre, ses graves et ses aigus, un orchestre de musique concrĂšte en moteur majeur avec de temps en temps des coups de klaxons. Tiens ! câest pour nous, une voiture nous fait un salut de reconnaissance !  Enfin il passe des gens, il passe des vĂ©los sur  cette passerelle sans passants. Il se passe quelque chose sur cette passerelle sous laquelle cette voiture passe 200 fois par ans, petit coup de klaxon, bonsoir les vĂ©los, bonsoir les gars, les filles, vous qui nâavez nulle but Ă atteindre, vous qui avez le loisir de vous arrĂȘter.
On Ă©coute âŠ.. et comme un bonheur esthĂ©tique ne vient jamais seul, tout en Ă©coutant le chant du pĂ©rif, on peut simultanĂ©ment contempler un magnifique coucher de soleil  qui sâassoit en plein dans lâaxe de la 4 voies, câest somptueux, le soleil qui se met en boule juste au bout  du pĂ©rif, Ă faire honte aux cartes postales de coucher de soleil sur la mer Ă Tharon plage.
On lâa enfin notre « Son et LumiĂšre sur le PĂ©rif ».
       On est gens du voyage,  on sâarrache, Thibault devant donne le tempo nous mĂšne au bouquet final du  Pique-nique. On longe une banale Rue du Tertre, qui flirte serrĂ©e avec un petit bois, brusque  petit chemin obscur  sur la gauche, le paysage sâouvre alors tout dâun coup comme un Ă©ventail : plaine de bĂ©ton et de gazon, on est le nez sur la piste de lâaĂ©roport, aux premiĂšres loges.
« Pique-nique Ă lâaĂ©roport ! »
Un avion câest comme un obus, on le voit pas, mais on lâentend, un bruit effrayant qui enfle, qui tonne et vous rĂ©sonne dans le plexus, on a peur, on se jette pas par terre Ă cause des autres qui veulent tous mourir debout, on dĂ©cide de se pĂ©trifier,  bon, il nâexplose pas, se pose et on entend un soupir de moteur qui sâĂ©teint. Et silence, silence. On se remet Ă mĂącher son sandwich, on essaye de parler, mais un autre avion vient saccager nos interrogations inquiĂštes : Quâest-ce que je vais mettre sur mon post-it ? OĂč est le dĂ©capsuleur ? Dieu existe-t-il ? OĂč as-tu mis le stylo ? OU IL EST LE STYLO ? Est-ce quâil y a des sardines dans lâavion ?
 Ca siffle, ça vibre, ça re-tonne, on retient sa respiration, ça nâexplose pas, on se  reprend une gorgĂ©e de biĂšre. On est pris dans lâorage.
« Pique-nique Ă lâaĂ©roport ! »
Un vrai final wagnérien.
 A lâintĂ©rieur du cercle bourdonnant du pĂ©rif il y a des maisons, des maisons de lotissement enfermĂ©es en rond dans leur cul de sac,
des maisons posĂ©es lĂ depuis au moins deux gĂ©nĂ©rations le long des anciennes routes, elles jouent encore  à ĂȘtre chaise longue solitaire au milieu de leur pelouse et ferment les yeux pour ne pas voir les nouveaux immeubles Ă niveau 5 juste en face,
il y a aussi des maisons dâune autre Ă©poque, du temps quâil nây avait pas de numĂ©ro, des maisons qui avaient chacune leur nom, quâon connaissait par leur nom. Il y a une petite maison ancienne, Ă qui on a laissĂ© son nom, Ă©crit en bleu Ă©clatant sur la façade, un nom des origines,  qui ne veut rien entendre, qui persiste et signe,  la petite maison sâest appelĂ©, sâappelle et sâappellera  « Le Chant des Oiseaux ». On lâĂ©coute ce nom.
  Centre commercial Océane
On y arrive par une route de campagne qui soudain bifurque et sâemberlifiquote dans une danse de ronds-points.
Il est dĂ©jĂ tard, câest aprĂšs la fermeture.
On tombe sur le parking du, si joliment nommé, Centre Océane. Une grande plage de macadam à marée basse.
âŠ. Ă part quelques voitures,
oubliĂ©es lĂ par leur voleur, par  lâamnĂ©sique,
abandonnĂ©es par celui quâa perdu la clef, celle quâest repartie dans la voiture de la copine, celui qui croyait quâil Ă©tait venu Ă pied, et cet  autre : « je reviens, attends-moi lĂ ,  ma cocotte, disait-il le jeune homme Ă sa Twingo hors dâĂąge, je vais juste acheter un paquet de cigarette »
et il y a,  dans la presque nuit,  celle qui sâest enfermĂ©e dans les toilettes avec les clefs de sa voiture,  parce que, lĂ , il y a un miroir et câest indispensable pour dĂ©tecter les vampires âŠ
A la tombĂ©e de la nuit, connaissez-vous quelque chose de plus dĂ©primant, de plus inquiĂ©tant  quâun parking de centre commercial de pĂ©riphĂ©rie ?
RangĂ©e de solitaires pompes Ă essence qui montent la garde,  pas un chat noir, personne, yâa plus dâhumains. Comme si les martiens venaient de faire une descente et une rafle totale
Le parking vide, quadrillĂ© de petites cases en bleu,  comme de grandes pierres tombales muettes, câest aussi absurde quâun Ă©chiquier vide, quâun peigne sans  dents, quâun pubis sans poils, quâune plage sans sable, que ⊠(cherchez par vous-mĂȘme âŠ. Et vous trouverez).
Ca donne la nausée ; ça baigne dans le néant
On va se métamorphoser petit à petit en cafard existentialiste.
On pĂ©dale en silence, pour ne pas rĂ©veiller les ombres, et en pĂ©dalant je pense au film « Zombie, le crĂ©puscule des morts vivants », des flashs, des scĂšnes couleur sang,  on est exactement dans la mĂȘme situation, yâa le Centre OcĂ©ane, lĂ tout prĂšs
et ça sent fort le vivant mort.
Ne jamais traverser un centre commercial de la pĂ©riphĂ©rie la nuit, souvenez-vous en ! Câest comme ça quâun pĂ©riféérique peut se transformer en pĂ©rilfreak.
 Avant le rĂ©veil des spectres de la nuit noire, on trouve une route, on sâexpulse par un rond point de sortie, on franchit la frontiĂšre, on sait maintenant que la ville a aussi ses dĂ©serts,  le dĂ©sert nâest pas cette terre de sable exotique sous un soleil de plomb, le dĂ©sert câest dâabord un espace dĂ©laissĂ©, un lieu quâon dĂ©shabite,  une terre sans homme, un espace inhumain. On le dĂ©couvre, les villes modernes, les villes oĂč il pleut ont leurs dĂ©serts de nuit, lĂ oĂč il nây Ă rien, rien de vivant Ă dormir. Il y a aussi des dĂ©serts de jour, plus secrets, si Ă©vidents quâils restent invisibles,  mais cherchezâŠ
On laisse derriĂšre nous ce bout de dĂ©sert urbain, on tombe sur un terrain triangulaire, cernĂ© dâun cĂŽtĂ© par le  parking du centre commercial, dâun autre par le pĂ©riphĂ©rique rugissant et enfin fermĂ© par une route de desserte sans avenir ; sur ce terrain a Ă©tĂ© construit un solitaire bĂątiment improbable, avec des fenĂȘtres et des rideaux aux fenĂȘtres ;  qui voudrait habiter lĂ Â ? Des  bureaux ? Un hĂŽtel dâĂ©tape pour voyageur pressĂ© de retrouver le pĂ©rif ?
Non que me rĂ©pond quelquâune qui a de meilleurs yeux que moi, dessus il y a Ă©crit « RĂ©sidence ».
RĂ©sidence, câest beau, câest riche, câest luxe.
Jamais on pourra chanter « Ah putain quâelle est blĂȘme ma RĂ©sidence ! »,  mais « Ah ! JĂ©sus quelle brillance Ma RĂ©sidence » ça conviendrait. En fait grattez un peu, RĂ©sidence est une EHPAD, vous savez pas ce quâest une PAD ? Câest une Personne AgĂ©e DĂ©pendante, PAD.
RĂ©sidence sâappelle « Jardin du Vert Praud », Le pas Jardin du pas vraiment Vert du Praud est une RĂ©sidence oĂč lâon peut postuler dĂšs aprĂšs 60 ans. De leur fenĂȘtre les assignĂ©s Ă RĂ©sidence peuvent contempler la circulation sur le pĂ©rif, ou compter les voitures qui arrivent sur s le parking OcĂ©ane, ils peuvent sans doute aussi lancer leur dĂ©ambulateur dans une intrĂ©pide et parfois espĂ©rĂ©e suicidaire  traversĂ©e de la petite route.
Câest bien pensĂ© ce coin, aprĂšs ĂȘtre passĂ© au drive in OcĂ©ane tu  peux aller voir tes vieux Ă la RĂ©sidence du Jardin du Vert PraudâŠ
parlons clair ⊠à la Maison de Retraite Au Coin Du PĂ©rif pour les vieux qui nâont plus toute leur tĂȘte.
En vĂ©lo pas loin de la RĂ©sidence, Ă une croisĂ©e de chemin, il y avait une pancarte « CimetiĂšre paysagé ». Le cimetiĂšre, paysager sâentend, comme le Centre OcĂ©ane, comme La RĂ©sidence, fait partie des lieux  collectifs et de convivialitĂ© sociale qui rassemblent fraternellement et Ă©galitairement maigres et gros, habitant de pavillon et  habitant dâimmeuble. Et nâoublions pas le convivial Practice lâEbaupin oĂč nous nous sommes arrĂȘtĂ©s (Le Practice câest le golf du pauvre pour  banlieue sud, pour le 18 trous, allez au nord).  Le Practice lâEbeaupin jette une grande tache de vert et dâair dans lâurbain construit. Il sâĂ©tend sous la ligne Ă haute tension ; pratique le practice ! ça met du vert lĂ oĂč personne ne voudrait habiter. Par ailleurs Golf et CimetiĂšre PaysagĂ© se tiennent par la main, ils font partie de la rĂ©volution verte que nous espĂ©rons tous et que nous promettent les discours municipaux : « Le nouveau cimetiĂšre(âŠ) est implantĂ© sur la route de Vertou, dans un site rural dont il a conservĂ© la topographie gĂ©nĂ©rale, les alignements dâarbres et quelques chĂȘnes solitaires, le caractĂšre enherbĂ© et lâouverture au paysage environnant. Lâespace est conçu Ă la fois comme un lieu de promenade et de recueillement. ». On ne chantera plus « Promenons-nous dans les bois, pendant que loup nây est pas », il y a de moins en moins de bois Ă lâintĂ©rieur du pĂ©rif oĂč se promener,  mais  on pourra chanter « Promenons-nous dans le CimetiĂšre paysager, pendant que âŠ..».
Petite note 1, pour les communicateurs diplĂŽmĂ©s payĂ©s pour peindre la vie en vert ou en rose. Quand on parle des morts, des vieux, des maisons de retraite (le mot hospice nâexiste plus) quâon sâinterdise radicalement les mots artificieux ! Et dans les cimetiĂšres il faudrait fusiller les fleurs artificielles, si belles et pourtant si indiffĂ©rentes. Quand on parle des morts, des vieux, des PAD, des maisons de retraite, pas de fioritures, on sait que souvent  la vie est en pleurs, la vie est en noir.
Petite note 2 pour le lecteur : pour Ă©crire sur RĂ©sidence je suis allĂ© surfer dans Internet à « RĂ©sidence », « EHPAD », « CimetiĂšre » et dans mon mail, le lendemain, est-ce un hasard, est-ce le plus grand des hasards, ou _est-ce que je deviendrai pas parano ?_  jâai trouvĂ© une pub pour un investissement lucratif dans les rĂ©sidences pour seniors (lecteur un peu trop junior, « senior » ça veut dire « vieux »).  Le Groupe RĂ©side Etudes, qui fait aussi dans lâĂ©tudiant, est leader des rĂ©sidences avec services ; il fait miroiter lâavenir, les rendements et les avantages fiscaux dâun tel investissement :Â
« Alors que les seniors reprĂ©sentent actuellement 25% de la population, ils dĂ©passeront, selon les prĂ©visions, le tiers de la population française en 2050. Investir dans des logements dĂ©diĂ©s aux retraitĂ©s s'avĂšre pertinent et porteur sur le long terme. âŠ.  Dans le cadre des dispositions de la Loi de Finances en vigueur. Cette Ă©conomie d'impĂŽts est applicable pour toute acquisition en 2016 d'un logement neuf dans une rĂ©sidence Ă©tudiantes ou seniors avec services gĂ©rĂ©e par le Groupe RĂ©side Ătudes et Ă©ligible Ă ce statut. Ăconomie d'impĂŽts Ă©quivalente Ă 11% du montant HT de votre investissement plafonnĂ© Ă 300 000âŹ. »
Si la RĂ©sidence Jardin du Vert Praud, un Ă©tablissement Ă but non lucratif, coĂ»te 1800⏠par mois ( avec une petite retraite et les aides on peut y arriver), dans les structures Ă but lucratif, vendez les bijoux de famille, ne comptez pas moins de 2500, 2800⏠par moisâŠ.Vous le jeune, il nâest jamais trop tĂŽt, investissez dans le vieux ! Et dans 30 ans, vous serez enfin riche et vieux.
On prend un pont pour sortir du périf vers la campagne, on tombe sur un chantier : terrassements, soubassement et  plots de béton déjà coulés, petits murets bas, tranchées diverses.
Câest le prochain MIN, câest immensĂ©ment horizontal
en train de naĂźtre en rase campagne.
Au milieu de rien on peine Ă imaginer dans ce plat paysage les hangars, les frigos, les allĂ©es et venues, les laitues par milliers, les canards par centaines, les poireaux, les carottes, les bĆufs entiers, les oranges, les bananes par pleins cageots exotiques, bananes oĂč  parfois, dit la lĂ©gende, un serpent minute dort encore,  et les fleurs, les roses aussi qui ont volĂ© des milliers de kilomĂštres pour chaque chĂ©rie de chaque Saint Valentin ou pour  maman, on nâa jamais quâune unique maman, Ă qui on fait sa fĂȘte, une fois lâan.Â
On nây croit pas, pour vraiment y croire il faudrait  voir et entendre la noria de camions dans les petits matins frĂ©nĂ©tiques, venus de partout en France, dâEspagne, dâItalie,  voir le nĂ©on des restaus,  et tout le grouillement qui sâagite autour des MIN, et aussi quelque part ⊠ici ou plus loin ⊠savoir oĂč est le  bistro Ă tĂȘte de veau Ă 5 heures du mat ou celui oĂč on peut manger sa douzaine dâhuĂźtres pour effacer la brume dâun nuit trop arrosĂ©e.
Câest le futur ventre de Nantes quâon dĂ©localise, le MIN Ă venir, qui quitte le centre, abandonne  lâintĂ©rieur du pĂ©rif, qui dit adieu Ă ses habitudes et Ă ses habituĂ©s, mais qui dit  à bientĂŽt, qui dit ce nâest quâun au revoir Ă ses  habituĂ©s de toujours,  il va sâinstaller ici au milieu dâune fleuraison de rondpoints, ici juste Ă la sortie du pĂ©riphĂ©rique, juste Ă lâentrĂ©e du pĂ©riphĂ©rique.