Dans cette longue et froide soirée d’hiver, il était question de patienter, il ne lui suffisait que de se divertir ; un roi sans divertissement est un homme plein de misères.
C’est alors qu’il se souvint de son instrument, son outil, ce petit cylindre taillé en monobloc d’aluminium usé par le temps et les rotations quasi-permanentes. Il observa rapidement son établi et saissit le peu d’outillage dont il avait besoin. Assis et éclairé par son unique lampe de chevet produisant une lueur jaunâtre, il s’attelat à cette délicate tâche.
Armé de son scalpel, il le glisse dans les moindres parcelles de son cylindre pour en récolter l’essence même ; opérant de manière rigoureuse et chirurgicale, il appliquât une précaution tout particulière pour les surfaces travaillant en contact afin surtout de ne pas altérer son outil. A la fin de son épreuve, il remarque que sur son établi s’est déposé une petite montagne de poudre, verte comme la pierre de Jade et brillante comme des éclats de verre.
Il saisit de quoi envelopper cette poudre de fée. La saupoudrant sur du tabac brun et enrobant le tout dans une feuille, qu’il arracha délicatement dans un missel de sa propre bibliothèque. Il termina son rituel par un coup de langue et trois claquements sur son atelier pour vérifier la précision du roulage.
Comme controlé par une énergie, il se transporta sur son divan et avec un doigté expert, il frotta son alumette pour en faire jaillir le feu, approchant la flamme de son objectif, il inspira à deux reprises sur le cône de papier. Expira.
Observant son environnement s’alterer, il reprit une longue inhalation. Expira.
En même temps que son souffle projetait son air perverti, il sentit son corps comme étant tiré vers les profondeurs de son lit. Il se sentait comme attiré par le noyau de son lit, attractif à tous ses sens, fixant son inertie.
Cette lenteur l’apaisait, il se sentait dense de son corps mais si léger de son âme ; des envolées lyriques, des pensées fantasmagoriques, des rêveries versatiles. Il trouvait dans son existence un millier de sens et de plaisir. Comme s’il fallait être privé du droit de contemplation pour pouvoir en connaitre les bénéfices qu’elle peut provoquer.
Avant même de pouvoir s’en rendre compte, une forme apparut dans la peine ombre. Elle avançait lentement, d’un pas sur, vers le divan. Il tira deux bouffées supplémentaires et le corps se mît à luire avec la même intensité que le brasier concentré dans le papier. La fumée provoquée par la combustion donnait à cet être des allures divines, ce vert si flamboyant faisait ressortir une aura mystérieuse dans la pièce.
L’unique lampe de chevet s’était échapée de sa fade couleur pour tendre à une couleur enchanteresse.
Et le corps se mît à danser, oscillant sur ses hanches, glissant comme un agile serpent dans l’espace qui lui était dédié. Une valse orchestrée par deux consciences en plein choc, virevoltante et flottante, légère comme l’air. Il observa à ses dépends qu’il avait sur ce corps un certain contrôle, comme si elle pouvait lire ses pensées et y déceler le moindre désir visuel afin de l’accomplir, à chacune de ses inspirations le corps évoluait et la tension s’intensifiait. Devenant spectateur de la scène, il s’impliqua personnellement dans les mouvements orchestrés par l’être ; porté par ce qu’il avait le privilège de voir. Il en apprécié chaque instant remerciant les aléas du cadeau qui lui avait été offert.
Après des heures de contemplation, et plein d’ambition, il se releva tant bien que mal et tenta de saisir la main de cette chimère, qu’il voyait jusqu’a présent ondulé sous ses yeux mais celle-ci disparue instantanément ainsi que tout le reste de son corps, volatilisé.
Le corps qui se trouvait devant lui s’était évaporé sous ses yeux.
La ravissante et fascinante beauté lui été apparu et s’était dissipée par son excès d’avidité. Il avait voulu plus que ce qu’on lui offrait. Il n’avait pas été capable de se satisfaire de ce qu’il possèdait, et pour cela, il avait été puni.
Tel est la réalité de l’Homme, persécuté par ses désirs et ses frustrations.
Tel est le fatum de l'humanité.