Camille
Pour moi le confinement a été une période super douce où je pouvais laisser de côté ce qu'on attendait de moi, en dehors et à l’intérieur de la communauté queer. En n’étant plus corporellement immergé dans les regards, les commentaires... je me suis un peu détendu et j'ai senti le filet se desserrer. J'ai senti que je m'ouvrais de partout. J'avais l'impression que tous mes pores respiraient mieux. En tant que personne transgenre masculine, il y a beaucoup de « caractéristiques féminines » que je me suis forcé à mettre sur le côté. Je dis « forcé » parce qu'il y a plein de choses que j'adore, si je me laisse aller : mettre des robes, me maquiller. Je me suis forcé à cacher cette « part féminine » le temps d'être suffisamment validé que pour me sentir confortable. Pendant une période j'ai eu besoin de me sentir un minimum binaire. Quand tu es validé, que tu as la voix un peu plus grave, que tu as un peu plus de poil au menton, et puis qu’on t'appelle « monsieur » dans la rue et qu’on arrête de te dire « bonjouuuur »... à ce moment-là y a un truc qui se dépose et qui se détend, c'est ça que ça a fait chez moi. J’étais tranquillisé. Non seulement parce que j’étais reconnu comme qui je suis, mais aussi malheureusement parce que la société patriarcale est plus confortable pour les hommes… Mais ça, je ne m’y attendais pas à ce point-là! Puis un petit temps est passé et je me suis dit que j'avais peut-être plus trop envie de prendre de la testostérone. Puis j'ai eu envie de laisser pousser mes cheveux. Et puis le pantalon que je porte aujourd'hui c'est le premier truc que j'ai acheté au rayon femme.
Je me suis permis ces petites choses progressivement. Mais ça restait "ohlala je fais méga tarlouze". Et ça m’éclatait ! Puis ça me va plutôt bien ! Puis j'ai commencé à faire de plus en plus de choses qui faisaient que je risquais d'être mégenré, par exemple me raser la barbe. C’était pendant le confinement. Mais au moment où je l'ai fait je me suis senti libéré. Pas parce que ça me faisait chier d'avoir des poils sur le menton mais juste d'avoir osé. C'est terrible parce que j'ai couru après le « passing » pendant un moment. Et là j'ai l'impression que je cours dans le sens inverse. Je cherche moins la validation, mais aussi parce que je peux me le permettre.
Je parle d’une position privilégiée : on m’a appelé monsieur après 5 mois de testo. Y a des personnes qui sont mégenrées toute leur vie, même en faisant la checklist de tout ce que la société attend d'une personne trans « binaire ». Mais c'est vrai qu'à un moment j'avais juste envie d'avoir un passing complet, pour être tranquille. Et progressivement je me suis dit que je voulais pas ressembler à un mec cis. J'avais envie d'avoir des couleurs dans mes cheveux, d'avoir des bijoux. Ces derniers temps, j'ai juste envie de remettre une robe et m’en foutre qu’on m'appelle mademoiselle, et fucker tout le système et garder mes poils sur les jambes. Puis quand je pense sérieusement à le faire, soudain j’ai peur…
C'est vrai que ça demande beaucoup de résilience en tant que personne queer de toujours devoir tout expliquer et ré-expliquer. C'est comme si tu devais toujours faire la vaisselle, mais celle des autres. A un moment les gens doivent faire un travail, s'éduquer. Prendre le temps d'expliquer aux gens, d'être pédagogue, c'est un peu à double tranchant : ça te donne une place, un rôle, une certaine force aussi. Mais parfois c'est impossible de réagir et de prendre le temps tellement ça touche à l'intime. T'as pas idée du nombre de fois où j'ai dû sortir mon power point, en soirée et jusque dans mon pieu, pour faire de la pédagogie. Je suis rôdé, mais malgré tout le discours aujourd'hui qui est très inclusif et très bienveillant, je reste une certaine forme de monstruosité.
Y a des gens qui disent qu'iels ont toujours été sûr·e·s de leur identité, moi j'ai jamais été sûr. Il y a eu des moments où je me suis dit « c'est bon j'ai compris, je suis lesbienne », puis « ha non, en fait je suis bi », puis « ha mais c'est ça, en fait je suis trans et je suis un homme ». « Donc ça veut dire que je suis gay ». « Mais attends c'est quand même cool l'érotisme lesbien ». Mais je suis où ? Je suis quoi, je suis qui ?
A l'époque où je me disais que j'étais lesbienne, j'avais encore des béguins pour des mecs et je me disais « mais je peux pas, j'ai signé un contrat avec mon moi lesbien et avec toute la communauté, qu'est-ce qu'on va penser de moi, qu'est-ce que je vais penser de moi ». Et finalement, le moment où tu couches avec cette personne que tu étais supposé t'interdire, et alors que tu es dans un « rapport hétéro » - qui n'est pas censé être interdit ! - il y a encore une fois cette sensation de liberté qui débarque.
Quand j'ai découvert les interstices, les « entre deux », j'y ai trouvé un plaisir et une liberté immense. Mais au début j'étais quand même troublé, je me demandais ce que je faisais, qui j'étais. Et puis à force de passer à travers tout ça, je me suis surtout accroché à cette notion de liberté. J'ai compris que c'était de ça dont j'avais besoin, pas de faire exprès d'aller contre la norme, mais c'est juste qu'il y a des moments où tu te sens respirer plus amplement, et tu te dis « ok, je suis à un endroit juste pour moi à cet instant ».













