C'est pas écrit sur le front des gens
"[Le] hanneton glouton de tron [est] un animal d'une atterrante stupidité : il est persuadé que si vous ne le voyez pas, il ne vous voit pas non plus — con comme un balai mais très, très, très glouton[.] "
Guide du Voyageur intergalactique
Ainsi de certains humains, qui plaquent leurs vies, leurs échelles de valeur, leurs présupposés , sur vous, sur votre vie. Et qui jugent, du coup. On peut pas reprocher à quelqu'un de voir les choses de son point de vue. Là où je m'insurge, c'est quand il y a glissement. Quand il y a violence verbale, exercée par inconscience, par manque de réflexion. Ou parce que les gens n'ont pas la présence d'esprit de se dire: je ne sais pas tout de la vie de cette personne: il peut y avoir pleins de raisons à sa manière d'être/ ses choix de vie/ son comportement, que moi je ne comprends pas. "
Mais le fait de ne pas comprendre, c'est pas sécurisant. Alors parfois, des gens vous refabriquent votre vie. Parlent dans votre dos. Parce que ça les dérange de pas comprendre pourquoi telle personne n'est pas comme eux. On peut pas empêcher les gens de parler. Mais parfois, c'est violent. Les gens qui ont fait des choix de vie différents de la majorité comprendront de quoi je parle. Une pensée toute spéciale aux femmes qui sont contre le mariage et/ou qui ne souhaitent pas avoir d'enfant. Et à qui on a pu s'adresser comme à des gens atteints d'une maladie grave. Qui se sont entendus dire : "tu verras, tu as le temps de changer d'avis." par des gens qui ne se sont jamais demandé pourquoi un tel choix.( ce qui est à mon avis la seule vraie question intéressante à poser.)
Je dénonce ici les violences exercées par ces gens là, et qu'on ne remet jamais à leur place, tant les bras nous en tombent. Tant la douloureuse incompréhension crée un fossé infranchissable, qui fait qu'on en perd nos mots. Et deux heures après on se dit : "mince...c'est ça que j'aurais dû répondre". Mais c'est trop tard. Et l'autre a tourné les talons, bien campé sur ses certitudes, qu'il vient de se permettre de vous coller en pleine tête.
Anecdote: un jour je me suis entendue dire, par une gamine de 27 ans (mariée, un enfant, bref, mademoiselle "j'ai tout fait comme il faut dans ma vie", formulé autrement: je n'ai jamais eu de gros souci dans ma vie, j'ai pu tout faire sans accrocs) : "ahh... c'est pour ça que tu n'es pas encore mariée..." Le "encore" est particulièrement de trop dans cette phrase, bien venimeuse par ailleurs. Pour rester dans le politiquement correct (c'était mon premier jour de boulot dans un nouveau job, avec de nouveau collègues), je ne lui ai pas répondu qu'à sa différence, je n'avais pas dit "oui" au premier venu. Par délicatesse, je n'ai pas dit non plus que, ne souhaitant pas divorcer, la meilleure solution me semblait d'éviter de me marier. Je n'ai pas répondu. Mais je n'ai pas oublié. Et à ce moment- là, j'ai repensé à une femme croisée quand j'avais à peine 20 ans.
C'était une femme d'un peu plus de 30 ans avec qui je faisais de la danse. Grande, belle, experte comptable... Sur le papier elle avait tout pour elle. Mais célibataire. Les gens expéditifs pourraient se dire : " C'pas normal qu'elle soit toute seule, y'a un vice caché ".
En rentrant un soir, j'ai questionné une autre danseuse . L'histoire de cette femme, c'est qu'elle avait été mariée, à un pilote de chasse. Qui s'était crashé trois ans avant. Elle était enceinte. Sur le choc, elle a perdu l'enfant.
Alors voilà. C'est pas écrit sur le front des gens. On sait pas ce que les gens ont vécu. Cette femme aurait pû être à ma place, ce jour- là, quand je me suis entendu dire "c'est pour ça que t'es pas encore mariée?". On peut imaginer qu'elle n'aurait pas souhaité raconter à ses tout nouveaux collègues qu'elle était veuve. Ni souhaité s'expliquer sur sa situation maritale. On peut mesurer la violence d'une telle phrase, dite à quelqu'un qui a vécu ça. Je m'insurge contre les gens qui se permettent de dire des choses pareilles. C'est bête et méchant.
Autre grand classique : "tu peux pas comprendre, t'as pas d'enfant". Un ami s'est entendu dire ça par son petit frère plusieurs fois. Jusque- là il n'avait rien dit, et pour ne pas heurter son frère, et pour lui, parce que les grandes douleurs sont muettes. Jusqu'à ce qu'il lui réponde : "des enfants, j'en ai perdu cinq (fausses couches à répétition) Et toi? est ce que tu peux comprendre la douleur que c'est d'en perdre ne serait ce qu'un?"
Camus a décrit une situation similaire dans La Peste. Le docteur Rieux se fait rentrer dedans par un jeune journaliste, coincé dans Oran mise en quarantaine pour cause d'épidémie. Ce jeune homme est séparé de sa belle, qui elle est hors zone de quarantaine. En jeune amoureux passionné, il veut absolument la rejoindre, au risque de propager la maladie. Il demande l'aide du docteur, pour passer le blocus clandestinement. Le docteur refuse. Le jeune journaliste invective le vieux docteur, lui disant notamment "je suppose que vous n'avez rien à perdre dans tout cela.." Le docteur finit son verre, dit "Allons, nous avons à faire" ( des milliers de gens très malades à aider, ce qu'un médecin ayant prêté le serment d'Hippocrate ne peut pas ne pas faire) et il sort. Un 3e personnage a assisté à la scène. Avant de suivre le docteur, il dit au jeune amoureux : " Savez vous que la femme de Rieux se trouve dans une maison de santé à quelques centaines de kilomètres d'ici ?"
Donc hors zone de quarantaine. Il ne l'a pas revue depuis le début de l'épidémie et elle est très malade. Même le courrier n'est pas transmis. A la fin, quand la quarantaine sera levée, il apprendra qu'elle est morte.
A faire lire à toute personne vous ayant violenté par ses mots, par manque de recul ou d'expérience. Encore une fois, c'est pas écrit sur le front des gens. Les gens qui ont vécu des drames en font rarement étalage. En tout cas, il ne le racontent pas forcément au premier inconnu venu. Mais quand des phrases assassines sont balancées, il y a triple peine. Et c'est là le scandale , parce que d'une, la personne a déjà eu sa part de vache enragée, qui fait que peut être elle n'a pas avancé de façon standart dans sa vie; de 2 elle est jugée sur la face visible de sa vie: les conséquences d'un accident de vie x/y, tout en taisant l'accident de vie lui- même (par protection, par pudeur, par politesse politique ou sociale..); de 3 se défendre est difficile parce que ça oblige à s'exposer en racontant l'incident de vie. Donc celui qui a morflé est, de plus, jugé et en négatif. Et en plus, la situation fait que se défendre est particulièrement pénible. Alors on se tait. Et du coup, l'autre ayant eu le dernier mot croit qu'il est dans son bon droit, campé sur ses certitudes. Alors qu'il est à côté de la plaque. En fait, c'est celui qui a morflé et qui ne l'a pas dit qui a une meilleure compréhension des choses, justement parce qu'il a l'expérience de la douleur, que l'autre n'a pas.
Les gens qui ont morflé sont souvent plus tolérants. Plus à l'écoute. Plus humains. Ceux là m'intéressent beaucoup plus. Ceux là peuvent comprendre les autres qui jugent à l'emporte- pièce. L'inverse en revanche est rarement vrai.