Le T-Shirt de la Honte: Vade Mecum vénère
Nous sommes en 2020. Voilà six ans que j’ai écrit Salope ! Réflexion sur la stigmatisation, essai dans lequel je parle d’une ville aux Etats-Unis ou une jeune fille s’est fait affubler d’un grand T Shirt parce qu’elle portait une tenue jugée inadéquate. Cette pratique, que j’imaginais exotique et impensable chez nous, est aujourd’hui sur le devant de la scène pour avoir été dénoncée à Genève, au Cycle de Pinchat. Le Département de l’Instruction Publique patauge dans sa défense, opère un petit Tchatcha (un pas en avant un pas en arrière) et les concernées organisent la résistance.
Bon, moi je bous. Beaucoup on déjà écrit là-dessus et c’est très bien mais j’ai envie de faire un petit vade macum du T Shirt de la honte.
Pourquoi, simplement, ça joue pas
« Le but n’est pas d’humilier » nous dit Anne Emery Torracinta ce weekend dans la Tribune de Genève. Or, l’intention n’est pas déterminante quand on parle de violence sexiste et sexuelle (c’est pas moi qui le dit, c’est le code pénal). Même si les écoles n’ont pas pour but de stigmatiser, elle stigmatise en affublant une jeune fille d’un t-shirt visible qui cache son corps qu’on considère comme problématique. C’est ça, un stigmate : une marque visible sur le corps de quelqu’un pour l’inscrire dans la marge. Les écoles devraient le savoir puisqu’elles ont pour mission de dispenser des outils intellectuels, non ? Bref.
Ce T-Shirt est une violence sexiste institutionnelle. Alors oui, ça « prépare » les jeunes filles à la société dans laquelle on vit, qui est violente et sexiste, mais ça ne leur donne pas du tout les outils pour s’en défendre. Au contraire, en tant que stratégie de sexisme ordinaire, elle participe à imposer aux filles « leur place » dans la société, et du sexisme ordinaire aux violences sexuelles, il n’y a qu’un pas (c’est pas moi qui le dit, c’est le BPEV).
C’est pas sexiste, c’est pour les filles comme pour les garçons
C’est toujours le droit qui le dit : à situation égal traitement égal, à situation inégale traitement inégal. Or, oui, allo, on vit dans une société inégale, sexiste, en particulier quand on parle du corps, des exigences « esthétiques » et de la mode. Par exemple, si tu interdis aux « personnes » épilées de venir en classe, en fait, ton interdiction vise les femmes, vu que les hommes ne s’épilent pas. Vu que ton interdiction, même ne visant pas spécifiquement les femmes, s’inscrit dans un cadre inégalitaire, elle devient de fait inégalitaire. C’est comme ça, et ton intention d’être sexiste ou pas, encore une fois, elle n’est pas opérante et donc non avenue. Merci, au suivant.
Les filles sont sursexualisées beaucoup trop jeunes
Oui, ça c’est vrai. La société, la mode, notre culture, le patriarcat et les T-Shirt de la honte sexualise le corps des femmes, beaucoup trop tôt. (Ah oui, parce que mettre un T-Shirt trop grand et cacher le corps des filles pour éviter la sursexualisation, c’est un peu comme se faire une crête sur la tête pour éviter d’avoir l’air punk…) Trop tôt, les filles ont conscience de leurs kilos en trop, de leurs poils, de leur beauté, et que leur corps est sexuel puisque très tôt elles doivent faire face à cette culture et aux violences sexistes de la part d’homme beaucoup plus âgés. Elles savent déjà que leur réussite sociale sera impactée par leur beauté, elles savent que leur corps est un outil. Et comme elles sont stratégiques, elles capitalisent là-dessus. Si on veut pas que les femmes capitalisent sur leur physique alors il faut opérer bien des changement et bien en profondeur. Mais demander aux jeunes filles d’assumer individuellement ce paquebot social qu’est le sexisme et en particulier la sexualisation du corps des femmes, c’est un peu gros quand-même.
« Le monde de l’entreprise pour lequel nous préparons les jeunes »
Ça y est, c’est dit, l’école actuelle prépare les jeunes au monde de l’entreprise. C’est surement pour ça que j’ai jamais été très bonne à l’école. Dans une entreprise, on peut pas mettre de Croptop. Soit. Alors, je suis surement pas un exemple pour la jeunesse mais je vous montre dans quelle tenue je travaille moi…
Je veux bien que l’école prépare les jeunes, mais apparemment elle a un peu de peine à mettre à jour sa vision du monde du travail...
Si ce qu’AET veut dire c’est que l’école doit outiller les jeunes, et les jeunes filles notamment alors là on est d’accord. Il faut outiller, il faut aider à développer la capacité d’agir, la capacité à faire des choix, à être actrice. Or, ce T-Shirt, c’est une violence sexiste. Par définition, les violences sexistes privent les femmes de capacité d’agir. Elles les menacent pour les contraindre. Elles les stigmatisent pour les faire entrer dans le rang de ce qui est jugé comme correct. Dire à une jeune fille « ta tenue est inadéquate parce que trop sexy » c’est lui dire « c’est toi la responsable si on te sexualise, et si on te viole ». C’est lui dire « ton corps pose problème ». C’est tout sauf un outil. Pire, c’est une privation d’outils, d’autodétermination, de capacité à dire oui ou à dire non. Imposer le T-Shirt à au corps d’une jeune fille, opérer sur elle cette violence-là, c’est lui faire intégrer les bases de la culture du viol. C’est lui inculquer que c’est pas elle qui décide.
Heureusement AET n’a, à ma connaissance, pas dit ça dans les médias (bien que quand elle parle de lieu d’étude pacifié, on sait que l’idée n’est pas loin). Mais c’est ce qu’un prof a dit cette semaine à la fille d’une copine et qui ressort systematiquement des témoignages : si les filles doivent se changer, c’est parce qu’elles dérangent les garçons.
On dérange les filles pour qu’elles ne dérangent pas les garçons. Pour que les garçons puissent étudier en paix, on pense qu’on peut stigmatiser les filles. Ou trouve que l’instruction des garçons est plus importante que celles des filles. Car sinon, on pourrait aussi considérer que ce sont les garçons qui posent problème, et leur demander de rentrer chez eux, plutôt, et laisser les filles qui n’ont rien demandé, bosser tranquille.
En fait, on considère que l’espace est aux hommes, encore, l’espace scolaire comme les autres. Un a parte, il y a quelque temps j’étais dans la douche des femmes d’une piscine publique et je me lavais, à poil (car se doucher habillée, bon). Une femme, bardée d’un petit garçon, m’a demandé de me rhabiller parce que… elle était avec un petit garçon. On demandait à une femme dans une douche non mixte de se rhabiller à cause de la présence d’un homme (tout petit fut-il). Même la douche des femmes devait être pensée pour la présence masculine.
Le but de l’école ne devrait pas être de fabriquer un lieu d’instruction tranquille pour les garçons au dépend des filles. D’ailleurs, si c’était le cas, elle travaillerait surement d’avantage sur la masculinité hégémonique qui détourne les jeunes hommes du travail scolaire beaucoup plus surement que les croptops. En outre, si on prépare les jeunes filles au monde du travail et à choisir les tenues adéquates, on pourrait peut-être penser à préparer les garçons à un monde dans lequel ils ne sont pas les kings et où ils peuvent prendre sur eux si un décolleté les distrait. Au contraire on colle un T-Shirt à une fille, ce qui dit implicitement aux hommes « votre regard était légitime », on leur inculque la culture du viol.
Évidemment, double standard, on demande pas aux garçons d’être moins sexy parce que ça dérange les filles, non, les filles elles ne sont pas des actrices sexuées, elles ne sont que des objets de désirs. J’irais également jusqu’à dire que c’est hétérosexiste ? je vais me gêner.
A moins que… ce ne soit les profs adultes qui soient dérangés par les croptop des élèves ? Mais non, enfin, les enseignants ne regardent pas les jeunes filles avec ses yeux là quand-même, et ils savent se tenir, ce sont des professionnels. Ils se gèrent, eux. Si on demande à des adultes d’encadrer des ados, notamment des filles, c’est qu’on leur fait confiance pour être adéquat, sinon on oserait pas leur confier nos enfants (imaginez-donc). Là n’est certainement pas le problème.
On a qu’à remettre l’uniforme
Mais vas-y Anne, remets le l’uniforme, si tu trouves rien d’autre pour lutter contre le sexisme et la stigmatisation ! Fais une chose, mais fais-là ! Des outils il y en a, ça fait 8 ans que je te le dis, si t’en trouve aucun autre, prends celui-ci ! Ça sera TON aveux d’échec, tant pis pour toi, mais au moins t’auras fait quelque chose !
J’ai rien contre l’uniforme, sérieusement. Il uniformise, c’est son boulot, il clarifie les choses, il lutte contre les disparités économiques et sociales. Et c’est un outil (un parmi d’autre) de gestion de la mixité. Parce que depuis que l’école est mixte, on en a pas beaucoup mis en place, des outils, pour gérer ça. Or la mixité ne fabrique pas l’égalité, au contraire. Si tu mets les agneaux dans la cage du loup, les agneaux passent un sale quart d’heure. Les rapports de pouvoir qui pré-existent à la mixité se retrouvent dans les espaces nouvellement mixtes.
Ça c’est vraiment le truc qui me met en pétard avec cette histoire. Ça fait des années qu’on est nombreuses à proposer des outils, des programmes, des idées, notamment au DIP. Ça fait des années que des féministes partout dans le monde développent des outils pour gérer la mixité et le sexisme. Mais le DIP n’a aucun moyen et les directions ont toute marge de manœuvre pour faire ce qu’elles veulent (y compris rien). Et la cheffe du département vient nous dire « ah ben si ça vous plait pas, panpan culcul, on remet l’uniforme » en prenant de haut les gens légitimement en colère, sans se rendre compte que cette solution, c’est juste la honte du DIP! Ça fait 4 ans que l’école genevoise est éclaboussée par les affaires d’abus, ils ont pas commencé à poser les bases d’une lutte efficace contre le sexisme, et non contents de cette situation, ils participent au problème en mettant en place un outil violent et inadéquat, et ensuite se foutent de nous quand on dénonce le problème et qu’on leur demande des comptes. Cette condescendance-là est inadmissible.
Ouais, alors remettez-le, l’uniforme, no problemo, mais faites QUELQUE CHOSE ! Et si jamais je suis à disposition, comme je l’ai toujours été, pour participer à la réflexion (j’ai quand même publié un livre sur la question), et je connais plein d’autres femmes outillées qui le sont aussi. Mais mon expérience (ça fait huit ans que j’essaie de bosser avec eux) c’est que dès qu’on présente le problème comme un phénomène structurel et institutionnel, la réponse c’est « non merci, on va plutôt organiser une projection de l’Ordre Divin, et ne vous en faites pas nos enseignant-e-s ne sont pas sexistes ». Alors oui, on est un peu vénère.