Les crépuscules de la Yellowstone, Louis Hamelin, 2020
Nous sommes vers 1850, un Audubon vieillissant part pour sa dernière expédition , remontant le Missouri jusqu’à Fort Union, dernier bastion militaire avant les terres sauvages. Passionné par l’univers des oiseaux , il a consacré sa vie à les suivre et à les dessiner . Il souhaite maintenant cataloguer les mammifères d’Amérique.
Avec ce roman qui le met également en scène, Hamelin nous donne à voir cette drôle d’aventure, dans une Amérique déjà en voie d’exploitation avec ses convois de charrette en route vers l’Ouest. L’œil est encore émerveillé de tant de beauté, et nous éprouvons un certain vertige d’anticiper avec ses personnages la disparition d’un monde.
Audubon s’amuse, prenant des grandes marches et pêchant avec Provost, chef d’expédition, bon vivant et chasseur virtuose, charmeur d’amérindiennes, danseur infatigable, libre, compagnon idéal. Au bal dansant donné par le surintendant Culbertson, il regarde dans le vacarme des talons tapés au sol danser la société métissée en place et discute avec la charismatique et sublime Natawista Iksina, princesse Kaina agissant avec applomb comme diplomate auprès du gouvernement.
Près de 200 ans plus tard, l’alter ego d’Hamelin retourne à ce fort maintenant déserté, dans un autre voyage imaginaire. Au-delà des océans d’asphalte et des parkings de poids lourds, extirpé de son Best Western et des banlieues sans âme , du haut du bâtiment il contemple la petite fenêtre formée par le vallon, toujours intacte. À la sortie il rencontre un lapin grignotant paisiblement des herbes à l’ombre de la palissade. Sylvilagus auduboni !!!!
Me reste l’impression que nous tentons de nous rappeler un rêve , que tout disparaît , et réapparaît parfois, soudainement, au promeneur attentif, les voix, les sons, au cœur d’un buisson, dans un rayon de lumière ou sur la vaste plaine, comme maître grizzly:
« Sprague tomba en arrêt devant l’ours qui fourrageait dans un buisson d’amélanchier. Pétrifié par la sorte d’émotion que l’on peut éprouver quand on se tient pour la première fois devant une œuvre d’art célèbre et archi-commentée, il vivait une expérience à la fois synthétique et existentielle, proche de ce que les philosophes scolastiques ont appelé « eccéité », pour désigner le principe qui fait qu’une essence s’individualise: le grizzly était là , à cet instant précis , il se réalisait dans l’espace et les temps . »
« Le rire de Provost démarre lentement...Par à -coups. Puis il eclate enfin, il enfle, devient le jovial rugissement qui, tôt un matin de juillet , s’élève d’un canot d’écorce dans le grand silence pour aller rebondir sur les anguleuses collines pelées . Il est contagieux, ce rire. Voici Lewis Squires qui se fend la pipe à son tour , Basile qui cesse de pagayer pour donner libre cours à ses propres hoquets . On dirait que ces hommes rient pour le seul plaisir d’emplir cet immense espace de l’écho décuplé de leurs voix . Leur fou rire qui ne veut pas mourir , survolant la vallée de la Yellowstone, me parvenant, résonnant toujours . »
Catherine St-Antoine , août 2020