Il y a des instants charnières où l’on flotte au-dessus de la réalité. Pour ce qui est de Charbonier, je flottais, et trop haut.
> J’ai retrouvé l’entièreté du texte retranscrit en mai-juin (?) 2017 :
« - Les bonnes influences n’existent pas, monsieur. Toute influence est immorale. Immorale du point de vue scientifique.
- Pourquoi ?
- Parce que influencer une personne, c’est lui imposer son âme. Elle ne pense plus ses propres pensées, ni ne brûle de ses propres passions. Ses vertus n’ont plus de réalité pour elle. Ses péchés, si la chose existe, sont des péchés d’emprunts. Elle devient l’écho de la musique d’un autre, elle joue un rôle qui n’a pas été écrit pour elle. Le but de la vie, c’est de s’épanouir. Réaliser à la perfection notre propre nature, voilà pourquoi chacun d’entre nous est là. De nos jours, les gens ont peur d’eux-mêmes. Ils oublient le plus important de tous les devoirs : le devoir envers soi. Évidemment, ils sont charitables : ils nourrissent l’affamé, ils habillent le mendiant. Mais leurs propres âmes vont affamées et nues. Notre race a perdu son courage. Peut-être n’en avons-nous jamais vraiment eu. La peur de la société, qui est la base des mœurs, la peur de Dieu, qui est le secret de la religion : voilà les deux éléments qui nous gouvernent. Et pourtant […]
Et pourtant, je crois que, si un homme devait vivre sa vie pleinement, complètement, s’il devait formuler chacun de ses sentiments, exprimer chacune de ses pensées, réaliser chacun de ses rêves, je crois que le monde y gagnerait une impulsion de joie d’une telle fraîcheur que nous oublierions toutes les aberrations du Moyen Âge et retournerions à l’idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus raffiné et de plus riche que l’idéal grec. Mais l’homme le plus brave d’entre nous a peur de lui-même. Les mutilations que s’infligent les sauvages survivent tragiquement dans ce refus de nous-mêmes qui abîme nos vies. Noues sommes punis de nos refus. Toute impulsion que nous cherchons à étouffer fermente dans notre esprit et nous empoisonne. Le corps pèche une fois et c’en est fini de son péché, parce que l’action est un mode de purification. Rien ne demeure alors, que le souvenir d’un plaisir ou le luxe d’un regret. La seule manière de se débarrasser d’une tentation est d’y succomber. Résistez-y et votre âme tombe malade de la soif des choses qu’elle s’interdit, du désir de ce que ses lois monstrueuses ont rendu monstrueux et illégal. On a dit que les grands événements du monde se produisent dans le cerveau. C’est dans le cerveau, et dans le cerveau seul, que les grands péchés se produisent aussi. Vous monsieur, oui, vous-même, avec votre jeunesse rose tirant sur le rouge, et votre enfance blanche tirant sur le rose, vous avez eu des passions qui vous ont fait peur, des pensées qui vous ont terrifié, des rêves de jour ou de nuit dont le souvenir pourrait tacher de honte votre joue … »
Le portrait de Dorian Gray (1981) - Oscar Wilde
traduit de l’anglais par Vladimir Volkoff













