#Sunday : Panser nos récits
J comme Joie : Tout ce qui consiste à remplir une puissance ...
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François Durif, Faire un voeu, Paris, 2017/2018
De la buée
Si j’use plus souvent qu’à l’accoutumée du «comme si», c’est que je suis moi aussi dans la position d’attendre de l’instant suivant la confirmation de ma propre existence. Comme si je devais à tout instant vérifier mes points d’appui, comme si je cherchais dans la présence de l’ami l’assurance de mon existence, comme si j’avais besoin de sentir la constance de son désir pour rendre le mien plus vif, comme si je cherchais à conquérir une parcelle de vie dans le moindre geste, comme si tout me semblait évanescent, comme si le sol se dérobait sous mes pas, comme si le rêve d’une vie était une autre vie, comme si j’avais le choix, comme si j’avais peur de mes propres forces, comme si rôdaient autour de moi des fantômes, comme si je leur remettais mes objets internes, comme si c’était plus fort que moi, comme si je ne pouvais faire autrement, comme si je n’avais que ça à faire, comme si c’était déjà écrit… Quelle marge de manœuvre ? Il ne tient qu’à moi de biffer les «comme si» ou bien d’en faire l’inventaire et d’épuiser ainsi leur action en sourdine. Si je me tiens au «comme si», je vide mon sac, n’ai plus de réserve, ne vis pas au présent. Si «transformer les mots, c’est transformer la vie», alors je sais ce qu’il me reste à faire : le tri. Si mon tissu est troué, je n’ai qu’à le repriser, en brodant un récit à partir de fragments de phrases qui ne m’appartiennent pas. Est-ce en instaurant une nouvelle économie de mots que je vais accroître la puissance d’exister, rendre plus réel ce qui existe ? La vie de l’esprit, rien d’autre ? Se laisser traverser par des forces qui sont plus grandes que soi. Dessiner en aveugle. «Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.» Ce que Fernando Pessoa n’a cessé d’exprimer : «une monade sans monde, enfermée derrière portes et fenêtres.» Comme coupé du monde. Comme si percevoir le monde ne suffisait pas, comme si ce dernier ne s’ouvrait à nous que par éclats ; rares sont les moments où il semble s’ouvrir à nous. Aussi David Lapoujade nous indique-il un chemin en évoquant la figure du témoin qu’appelle le sujet percevant : «Certaines perceptions privilégiées suscitent le désir de témoigner ‘en faveur’ de l’importance ou de la beauté de ce qu’elles ont vu. Dans ce cas, percevoir, ce n’est pas simplement appréhender le perçu, c’est vouloir témoigner ou attester de sa valeur. Le témoin n’est jamais neutre ou impartial. Lui incombe la responsabilité de faire voir ce qu’il a eu le privilège de voir, sentir ou penser. Le voilà qui devient créateur. De sujet percevant (voir), il devient sujet créateur (faire voir). » Aussi revient-il à l’artiste de faire voir ce qu’il a eu la chance de voir, en restituant des fragments du monde tel qu’il l’a vu ou senti. Le temps découpé par le calendrier ne correspondra jamais au temps intérieur de celui qui ne cesse de chercher sa forme. De la buée sur la vitre qui le sépare du monde.
François Durif, Rien à l’abri, Paris, 2017
François Durif, San Zaccaria, Venise, 04.10.17
François Durif, Silhouette endormie, Venise, 04.10.17
François Durif, Épluchure, Paris, 18.12.17
Nouveau sursis
Mon ordinateur est mort. Il n’avait pas dix ans. Une vie à l'intérieur, des moments de vie. Jeudi dernier, j’ai pris l’ordinateur dans mes bras, me suis résigné à le confier à des étrangers – une adresse recommandée par une amie. À l’intérieur de la boutique, d’autres ordinateurs alignés sur le comptoir, semblables au mien. Je déballe l’ordinateur, déballe ce qu’il y a à l’intérieur. Le type qui me reçoit, casque sur les oreilles, est sans cesse interrompu par des appels qu’il est obligé de mettre en attente, des gens qui, comme moi, sont désemparés à l’idée de se séparer de leur ordinateur, en vue d’une éventuelle réparation. Sauver les données, sauver ce qu’il y a à l’intérieur. Finalement, c’est son collègue qui prend en charge ma demande, enregistre ma plainte, mon numéro de téléphone : Devis ordinateur est très lent boîte mail entourage a disparu. Je n’arrive pas à lui camoufler mon anxiété à l’idée de tout perdre. Il semble habitué à canaliser le stress de ses clients, me tient à distance, abrège la conversation. Quand je sors de la boutique, je ne suis pas vraiment rassuré, j’ai l’impression d’avoir remis mon ordinateur à des dealers, de leur avoir exprimé mon manque, ma dépendance. Je vais devoir vivre plusieurs jours sans ordinateur, dans l’incertitude de le récupérer. Quand je retrouve mon abri, la table sur laquelle il trône habituellement me regarde. Plus d’écran devant moi, plus de clavier à portée de la main. L’anxiété me pousse à faire table nette. Deux ou trois jours pour remettre ma maison en ordre. Peur de perdre tête, de perdre tout langage. Sans cette prothèse qu’est l’ordinateur, j’ai l’impression d’être un zéro. Je ne sais plus penser sans ordinateur, je ne sais plus organiser mon temps. Sans messagerie, le sentiment d’être hors course, coupé du monde. Les jours suivants, celles et ceux qui m’envoient des messages ont dans la minute un retour à l’expéditeur, ma boîte est pleine. Quoi faire, si ce n’est reprendre peu à peu mes marques, consigner dans mes cahiers ce que j’aurai confié à l’ordinateur, un journal de travail auquel je me tiens depuis déjà des années. Jour après jour, je m’habitue à l’absence de l’ordinateur, fais sans. Je reprends la lecture du livre de Vinciane Despret, Au bonheur des morts, récits de ceux qui restent. Le vendredi à 13 heures, je reçois un appel du dealer, qui m’apprend que mon disque dur est mort, qu’il faut le remplacer, avec récupération manuelle des données. Impossible d’accéder au dernier texte «Comme si» que je devais lire samedi au Public Pool «Écrire l’art», ils ferment boutique ce vendredi à 14 heures. Le dimanche, je m’y rends tête baissée au moment où le rideau de fer est actionné par mon interlocuteur du premier jour. Le lundi suivant, la décision est prise, je les laisse opérer l’ordinateur. Le mercredi, ils m’appellent pour me dire qu’ils n’ont pu récupérer les données, je leur amène sur-le-champ le disque externe sur lequel j’avais fait la dernière sauvegarde. En fin d’après-midi, ils m’apprennent que celle-ci a fonctionné, je peux venir chercher l’ordi. Des crampes dans le ventre, j’y retourne. Dehors, il pleut. La dernière sauvegarde datant de fin novembre, j’ai perdu les deux dernières semaines d’activité sur l’ordinateur, dont les dernières pages du texte «Comme si». Ils m’ont remis à jour deux ou trois applications, dont Word. C’est comme si j’avais un nouvel ordinateur. Les nouveaux modèles sont dorénavant conçus de telle sorte que leur durée de vie est encore plus courte, ce n’est pas plus mal d’avoir voulu conserver ma vieille bécane. Je les paye en cash, repars avec la camelote dans un sac en plastique tissé, un sac Barbès. Reste à récupérer la messagerie. Pour cela, je ferai appel à un ami de Maria, qui m’aidera dans l’élan à reprendre en main la machine. Temps perdu, temps comprimé. Ces derniers jours, la pensée de la mort n’a cessé d’accompagner mes moindres gestes, l’obsolescence des choses renvoyant à ma propre date de péremption – la mort à tout moment. Cet incident technique m’a bel et bien mis au jour. Conscient du compte à rebours, j’entame un nouveau cycle : dix ou vingt ans devant moi, encore deux ou trois ordinateurs pour m’accompagner jusqu’au terme. Ritournelle. «Ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu». Nouveau sursis.