Gilles Deleuze, (2024), Su Spinoza. Corso novembre 1980 – marzo 1981, Edited by David Lapoujade, Translation by Claudio D'Aurizio, «Piccola Biblioteca Einaudi Ns», Einaudi, Torino, 2025 (audio here)
seen from United States
seen from United States
seen from Morocco
seen from China
seen from Türkiye
seen from United States
seen from Spain
seen from Hong Kong SAR China
seen from China

seen from Bulgaria

seen from Netherlands
seen from United States
seen from China
seen from Netherlands
seen from United Kingdom

seen from United Kingdom
seen from Uzbekistan
seen from Denmark

seen from India
seen from United States
Gilles Deleuze, (2024), Su Spinoza. Corso novembre 1980 – marzo 1981, Edited by David Lapoujade, Translation by Claudio D'Aurizio, «Piccola Biblioteca Einaudi Ns», Einaudi, Torino, 2025 (audio here)
« Donnez moi un corps, ou redonnez moi des raisons de croire au monde, c'est pareil. »
Une femme sous influence (1974) « À quelles conditions y a-t-il un gestus qui soit réellement un enchaînement de postures, un enchaînement des attitudes du corps par lequel une croyance au monde nous est redonnée ? »
— Gilles Deleuze retrouvé, 16 leçons de philosophie, David Lapoujade, 11e épisode : Les Nouveaux Cinémas : la mémoire du monde et le cérémonial du corps (22 novembre 1983, 13 novembre 1984)
Nous sommes le 21 février 1930. Chapeau sur la tête, fines lunettes sur le nez, Fernando Pessoa, l’homme aux multiples hétéronymes, se promène comme chaque jour dans les rues de Lisbonne. Comme chaque jour, il éprouve fatigue et lassitude. Il se sent séparé du monde extérieur et éprouve le vide de sa propre existence. D’un point de vue général, il estime qu’il y a « erreur métaphysique » sur sa personne. On dirait qu’il se vit comme une monade en surnombre. On sait que, dans le système leibnizien, les monades sont sans porte ni fenêtre ; si elles n’ont besoin d’aucune ouverture sur le monde extérieur, c’est parce que le monde est inclus en elles sous forme de perceptions variées et ordonnées. Or, tout le problème de Pessoa, c’est qu’il a des perceptions, mais elles ne lui font pas plus éprouver la réalité du monde extérieur que la réalité de sa propre existence. Ce n’est plus la réalité qui est extérieure, c’est plutôt lui qui est extérieur à toute réalité. Il est comme une monade, mais une monade sans monde, enfermée derrière portes et fenêtres. « Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher. » Il est pour ainsi dire privé de la possibilité d’exister, alors même qu’il doit supporter le poids de l’existence. S’il y a là une « erreur métaphysique », c’est parce que le monde créé par Dieu n’a accordé aucune place à cette monade flottante, rêveuse, inactive, sans connexion avec le monde réel.
David Lapoujade, Les Existences moindres, Les Éditions de Minuit, 2017
L’anaphore est le processus par lequel une existence tente de conquérir davantage de réalité tandis que l’instauration est le geste par lequel elle vise à affirmer un droit d’exister. Les deux sont inséparables. L’intensification de la réalité d’une existence a toujours pour corrélat l’affirmation de son droit d’exister. Comme ce droit n’est plus dispensé par un fondement souverain, il faut le conquérir par d’autres moyens. Mais que se passe-t-il lorsqu’on est totalement dépossédé du droit d’exister selon tel ou tel mode ? lorsqu’il n’y a plus aucune issue ? Vous avez le droit d’exister, bien sûr, mais pas de cette manière, ni de cette manière, ni d’aucune manière… La question est politique autant qu’esthétique. C’est la question que pose Kafka, mais c’est la question que posent tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont privés de ce droit. Le problème de l’existence n’est pas celui de sa facticité, de son irréductible contingence ou de son absurdité. Le problème est plus élémentaire : il s’agit d’exister réellement.
David Lapoujade, Les Existences moindres, Minuit, 2011
Où trouver en soi-même les ressources pour légitimer tel ou tel mode d’existence singulier ? Comment rendre les existences plus réelles ? Peut-être les existences doivent-elles en passer par d’autres existences pour se poser elles-mêmes ou se consolider, et inversement. On n’existe pas par soi ; on n’existe réellement que de faire exister autre chose. Toute existence a besoin d’intensificateurs pour accroître sa réalité. Un être ne peut pas conquérir le droit d’exister sans le secours d’un autre, qu’il fait exister. Est-ce cela justement le rôle de l’avocat, intensifier la réalité des existences ? Lutter en faveur de nouveaux droits ? C’est une question de droit, mais cela reste plus que jamais la question de l’art : par quels «gestes» instaurateurs les existences parviennent-elles à se «poser» légitimement ?
David Lapoujade, Les Existences moindres, Les Éditions de Minuit, 2017
De la buée
Si j’use plus souvent qu’à l’accoutumée du «comme si», c’est que je suis moi aussi dans la position d’attendre de l’instant suivant la confirmation de ma propre existence. Comme si je devais à tout instant vérifier mes points d’appui, comme si je cherchais dans la présence de l’ami l’assurance de mon existence, comme si j’avais besoin de sentir la constance de son désir pour rendre le mien plus vif, comme si je cherchais à conquérir une parcelle de vie dans le moindre geste, comme si tout me semblait évanescent, comme si le sol se dérobait sous mes pas, comme si le rêve d’une vie était une autre vie, comme si j’avais le choix, comme si j’avais peur de mes propres forces, comme si rôdaient autour de moi des fantômes, comme si je leur remettais mes objets internes, comme si c’était plus fort que moi, comme si je ne pouvais faire autrement, comme si je n’avais que ça à faire, comme si c’était déjà écrit… Quelle marge de manœuvre ? Il ne tient qu’à moi de biffer les «comme si» ou bien d’en faire l’inventaire et d’épuiser ainsi leur action en sourdine. Si je me tiens au «comme si», je vide mon sac, n’ai plus de réserve, ne vis pas au présent. Si «transformer les mots, c’est transformer la vie», alors je sais ce qu’il me reste à faire : le tri. Si mon tissu est troué, je n’ai qu’à le repriser, en brodant un récit à partir de fragments de phrases qui ne m’appartiennent pas. Est-ce en instaurant une nouvelle économie de mots que je vais accroître la puissance d’exister, rendre plus réel ce qui existe ? La vie de l’esprit, rien d’autre ? Se laisser traverser par des forces qui sont plus grandes que soi. Dessiner en aveugle. «Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.» Ce que Fernando Pessoa n’a cessé d’exprimer : «une monade sans monde, enfermée derrière portes et fenêtres.» Comme coupé du monde. Comme si percevoir le monde ne suffisait pas, comme si ce dernier ne s’ouvrait à nous que par éclats ; rares sont les moments où il semble s’ouvrir à nous. Aussi David Lapoujade nous indique-il un chemin en évoquant la figure du témoin qu’appelle le sujet percevant : «Certaines perceptions privilégiées suscitent le désir de témoigner ‘en faveur’ de l’importance ou de la beauté de ce qu’elles ont vu. Dans ce cas, percevoir, ce n’est pas simplement appréhender le perçu, c’est vouloir témoigner ou attester de sa valeur. Le témoin n’est jamais neutre ou impartial. Lui incombe la responsabilité de faire voir ce qu’il a eu le privilège de voir, sentir ou penser. Le voilà qui devient créateur. De sujet percevant (voir), il devient sujet créateur (faire voir). » Aussi revient-il à l’artiste de faire voir ce qu’il a eu la chance de voir, en restituant des fragments du monde tel qu’il l’a vu ou senti. Le temps découpé par le calendrier ne correspondra jamais au temps intérieur de celui qui ne cesse de chercher sa forme. De la buée sur la vitre qui le sépare du monde.
2026
David Lapoujade
L’Altération des mondes (versions de Philip K. Dick)
Ou encore : le célibataire est un fils déshérité. Il est seul, sans aucun cercle, sans aucune possession, privé des droits les plus élémentaires. Sur la carte du monde, il occupe un point minuscule, à peine visible. Il vit dans un espace toujours plus exigu et le temps perd toute continuité pour se réduire à une succession d’instants. Il est si peu réel qu’il n’est même plus sûr d’avoir un corps. «Comme je n’étais sûr de rien, comme j’attendais de chaque instant une nouvelle confirmation de mon existence, comme je ne possédais rien qui fût ma propriété réelle, incontestable, exclusive, clairement définie par moi seul, comme j’étais en somme un fils déshérité, je me pris à douter aussi de ce qui était le plus proche, mon propre corps.» Que reste-t-il alors au célibataire, lui qui n’a plus ni temps ni espace, ni pensée ni langage ? Il vit dans un monde où il est dépossédé de tout droit. D’ailleurs comment pourrait-il posséder quelque chose en propre puisque, du point de vue du père, c’est un propre-à-rien ?
David Lapoujade, Les Existences moindres, Les Éditions de Minuit, 2017