Bulle Ogier dans La Salamandre (1971) d’Alain Tanner
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Bulle Ogier dans La Salamandre (1971) d’Alain Tanner
La Salamandre (1971)Réalisation : Alain TannerScénario : Alain Tanner et John BergerProduction : Alain Tanner et Gabriel AuerMusique : Patrick MorazPhotographie : Sandro Bernardoni et Renato BertaMontage : Marc Blavet et Brigitte SousselierDistribution : Bulle Ogier : Rosemonde, Jean-Luc Bideau : Pierre, Jacques Denis : Paul
J’ai dit ailleurs que l’une des conquêtes les plus essentielles de la modernité, c’est le travail sur la durée du plan. Alors que nous tournions Dans la ville blanche à Lisbonne, il nous est arrivé tout à fait au hasard une petite aventure qui est liée à cette question, celle de la durée, et qui est aussi exemplaire que mystérieuse. Nous étions dans le décor principal du film, la chambre d’hôtel de Paul (Bruno Ganz) qui comprenait deux grandes portes-fenêtres donnant sur le Tage. Ce jour-là, il y avait beaucoup de vent. Quelqu’un ouvrit la porte du décor, créant un violent courant d’air qui traversa la pièce. L’une des portes-fenêtres était ouverte, et le rideau était tiré. C’était un grand et lourd rideau couleur bordeaux. Avec le vent, il se mit à bouger, faisant de grands mouvements, aspiré à l’extérieur et revenant violemment à l’intérieur de la chambre. C’était très beau. Si le terme « érotisme du paysage » avait un sens, il le prenait pleinement à ce moment-là. Un seul coup d’œil entre Acacio de Almeida, le chef opérateur et moi, suffit à nous comprendre. Ce rideau, il fallait le filmer. Acacio cadra la fenêtre et mit la caméra en marche. Nous regardions, fascinés, la danse et le rythme du rideau dans ses allers et retours. Combien de temps fallait-il filmer cela ? Il ne se passait rien d’autre. Ni acteurs ni texte, rien. Simplement le rideau, et la rumeur lointaine du port à travers la fenêtre. Acacio et moi, nous nous lancions quelques coups d’œil, qui signifiaient : on continue. Après une minute et demie, on décida de couper. Regardez vos montres, une minute et demie, lorsqu’il ne se passe rien d’autre qu’un rideau qui danse dans le vent, c’est très long au cinéma.
Alain Tanner, Ciné-mélanges, Éditions du Seuil, 2007
Que faire ? Envers et contre tout, continuer à faire des films. C’est possible. Le monde peut parfaitement se satisfaire de bons divertissements, on les acceptera tant qu’ils ne franchissent pas les limites trop vite atteintes de la bêtise et de la malhonnêteté. Mais cela ne suffit pas, on le sent bien. Il faut dépasser ce stade-là. Il faut parler, il faut dire, et c’est à chacun de trouver ici son lieu et son mode de faire, au risque de n’être entendu que par une minorité. J’emprunte ici à Didier-Georges Galiby un extrait de texte cité dans "Paul s’en va". Il s’exprime dans le cadre du théâtre, où l’on est souvent beaucoup plus radical et intelligent que dans le cinéma, mais on peut aussi prendre ses paroles à notre compte. "Il ne se passe rien, c’est bien connu. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c’est bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur les cadavres et continuons à tenter d’agir et de penser comme si nous n’étions pas ces marcheurs piétinant les cadavres de plus d’un demi-siècle de catastrophes, de défaites et d’abdications en tout genre. Aujourd’hui les cadavres peuplent jusqu’à nos propres rues. Cadavres de société libérale avancée-en-état-de-décomposition-avancé. S’il n’est pas déjà trop tard, on voudrait que ce qui fait de nous aussi des acteurs-citoyens (y compris de nos propres aveuglements), des encore vivants-citoyens (y compris sans vrai lieu d’espérance) serve à la résistance, même partielle, même infime, à la domination du «prêt-à-délasser pour tous», parce qu’il en est, malgré tout, du théâtre comme de l’art qui l’accompagne : il n’existe jamais mieux que contre la mondanité, et tout contre le monde. Cela n’empêchera sûrement pas les presque cadavres de continuer à proliférer dans nos rues. Cela permettra peut-être juste de les envisager comme êtres, de leur rendre à chacun un visage, un nom, une voix qui parle aussi au théâtre – et non au reality-show – sans commisération, sans pathos, ainsi qu’ils désignent le monde (et nous dans le monde), exemplaires, insensés et vaincus, mourant à force de nos yeux morts, annonçant ce qui nous guette si nous renonçons à eux-mêmes, si nous renonçons à nous battre, disant : il ne se passe rien."
Alain Tanner, Ciné-mélanges, Éditions du Seuil, 2017
Alain Tanner (1929-2022), lors du tournage de Charles mort ou vif (1969)
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