Between The Lines
Innocent But Guilty | Lotophagus Records | 2024
1. Tu parles d’une structure souterraine, c’est cheminées fumantes à tout bout de champ… C’est mécanique ou naturel, tu penses ? Aucune trace de vie extraterrestre. Et ces espèces de papillons ou de mites ? De là à envisager des créatures douées d’intelligence… Quelque chose suinte le long de la pierre, non ? Murmures soudains… Elle se fige, elle se retourne et elle voit les rouages — tandis que les pipes expulsent par petits jets un liquide visqueux et bouillant. Rapide coup d’œil sur le manomètre. La configuration demeure stable. Mais les murmures se poursuivent, implacables. Dans la cavité suivante, ils découvrent un tourne-disque relié à une grande génératrice dégueulant de câbles. Ça craint… Et au fur et à mesure qu’ils avancent, se répète la même courte séquence. À chaque itération, les parois semblent se mouvoir légèrement. Bientôt place à leur seul grondement… Une porte s’ouvre en contrebas, près d’une flaque… De pétrole ? Ou de métal en fusion ?
2. Derrière, une salle aux murs parfaitement rectilignes se déploie comme une cathédrale. Ils entrent prudemment. C’est très haut de plafond. La surface s’irise chaque fois qu’ils la regardent. Sanctuaire ? Il semblerait bien. Au centre de ce cube, un autre cube beaucoup plus petit, à dimension humaine… Magnétisme puissance deux, dit-elle. Elle s’en approche un peu. Une lumière trouble semble filtrer par le renfoncement léger des arêtes. Radioactivité ? Négligeable. Le silence s’est fait dans la salle précédente, sans même qu’ils s’en rendent compte.
3. Puis la sirène retentit, mais ce n’est pas une alerte. Une brume rosâtre pénètre de chaque côté de la salle, elle recouvre bientôt toute la surface, s’élève jusqu’à leur taille… Ils s’apprêtent à rebrousser chemin quand soudain, sept danseuses émergent des vapeurs, paumes jointes sous le menton, la tête balançant gracieusement. J’ouvre les yeux à cet instant. Il est encore tôt le matin, il fait déjà très chaud. Je sors du lit, ouvre les rideaux. Je regarde couler le Gange, derrière l’improbable imbrication de maisons à demi croulantes.
4. Ça circule déjà dans les ruelles, ça bouchonne, ça bouge, ça se contredit, tranquillement. Au bord du fleuve, devant le temple minable, le vieux doit être encore là, à méditer, et à attendre mon argent.
5. Ils me font bien rire avec la technologie occidentale. Le vieux sait autrement capter le signal. J’étais ivre et je voulais le photographier avec mon téléphone portable. Il a souri, j’ai cru qu’il posait. Puis j’ai vu des triangles tout autour de sa bouche édentée, des pétales de lotus formant comme une ronde autour de sa joie. J’ai renoncé à mon projet. Je lui ai donné cent roupies quand même.
6. Les autres touristes ne se lassent pas de jouer leur rôle, de s’émerveiller, de s’agglutiner, de se faire arnaquer. Notamment là, quand on fait brûler un corps, quand on chante, quand on se réjouit si étrangement. J’ai déjà vu ça mille fois. Ça ne m’empêche pas de trouver ça fascinant, et de me faire harceler par des mendiants. Tiens, ces filles ressemblent aux danseuses de mon rêve. Pourquoi ne pas les suivre puisqu’elles me le demandent ?
7. Elles m’ont mené jusqu’à un bâtiment aux murs lézardés. Un cadavre de chien gisait devant la porte. Elles l’ont enjambé. J’aurais mieux fait de changer d'avis, j’aurais mieux fait de repartir. Maintenant je me trouve face à cette grand-mère, toute recroquevillée dans le silence et dans son sari. Grand esprit, grand esprit ! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? On me fait asseoir devant la vieille. Elle m’observe avec ses yeux blanchis. Elle ne marmonne même pas. Je veux m'en aller. C’est bon, j’ai compris, prenez toutes mes roupies… Mais je reste comme englué, je n’arrive pas à détourner mon regard. J’ai l’impression d’être visité. J’ai l’impression de me déporter — à l’intérieur de la vieillarde.
8. Soudain, c’est la fête. Ils s’agitent et se dandinent autour de nous, joueurs de sitar, mères se déhanchant en portant leur bébé, chanteurs à moustache, enfants espiègles, fakirs et vaches (vraiment ?) et une grand mec à turban avec des lunettes de soleil et un goitre de bourgeois. C’est charmant, et pourtant je sens qu’ils se moquent tous de moi.
9. Ils reprennent conscience par terre, dans leurs scaphandres. Quelque chose vibre en-dessous d’eux. Elle bascule sur son séant. Configuration ? Modérément instable. C’était quoi, ça ? Aucune idée. Tout s’est dissipé. Ils décident de rentrer à la base, puis ils remarquent, posé sur le cube, une sorte de bol en étain. Il contient une crème mousseuse d’une couleur verdâtre. Elle prélève un échantillon. Elle observe la bulle qui remonte le long du flacon. Qu'est-ce que c'est que cette substance ? Un champignon ? Les autres froncent les sourcils avec appréhension. Vous me mettrez en quarantaine, dit-elle, le temps que j'aie fait toutes les analyses. Si ce n'est pas innocent, j'en assumerai les pleines conséquences. Ils restent indécis et méfiants. Elle s'impatiente. Cessez de me rendre coupable de ma mission !















