Non Uccidere il Pesce d'Oro
Julien Ash & Antonella Eye Porcelluzzi | Mahorka | 2024
1. Fin aoĂ»t, tard le soir, dans une zone balnĂ©aire pas que jolie, qui bientĂŽt se dĂ©peuplera. Elle en a un grand souvenir dâautrefois, et dâautrement. Le temps transforme tout. VoilĂ . C'est la pleine lune. Sentiments contradictoires. Ou tout simplement l'un qui aimait plus que l'autre, ou plutĂŽt l'une en l'occurrence. Retenir ou laisser partir, sempiternelle question. Retenir et soumettre, se rendre minable⊠Ou laisser partir â et mourir de tristesse sur une plage sale, couverte de cadavres de 8.6 et de 1664.Â
2. Heureusement, elle pouvait compter sur lâanesthĂ©sie du clubbing, lâillusion de la rĂ©silience, lâhypertrophie de lâego, sage, autonome, conquĂ©rant⊠Des projecteurs dansaient au-dessus dâeux qui dansaient, tantĂŽt fous dans la lumiĂšre, tantĂŽt dĂ©vastĂ©s dans la pĂ©nombre. Une sensualitĂ© trouble pour dernier filet. Le contact de deux ou trois corps inconnus. Et dans lâinconscient dĂ©jĂ le germe du regret futur. Les lieux de fĂȘte sont des lieux de blues. Câest dans ce genre dâendroit que vomissait Gainsbourg quand il oubliait de porter son masque. Miroirs et rasoirs dans les couloirs, les toilettes⊠Mieux vaudrait peut-ĂȘtre faire couler le sang. PlutĂŽt flinguer son flair est le choix dominant.Â
3. Dans lâenfance, dans son pays dâorigine, les matinĂ©es Ă©taient tendres, pĂ©tillantes, Ă peine perturbĂ©es par une brise ensoleillĂ©e. La vie nâĂ©tait pas plus facile, mais avec le recul, on lui trouverait des cĂŽtĂ©s candides, sincĂšres, authentiques⊠Câest parce que les gens de lĂ -bas sont souvent morts Ă prĂ©sent. Et parce que lâenfant quâelle y Ă©tait est morte Ă©galement, dâune certaine façon. Elle y retournera un jour â pour y renaĂźtre encore une fois.Â
4. Elle fait partie de ceux qui ont un sens dĂ©calĂ© de la chronologie. Son passĂ© et son prĂ©sent se rĂ©inventent constamment, en fonction de sa qualitĂ© de conscience ; et il n'y a jamais de travestissement. Tu vas voir. Tu vas entendre. Cela ne sera pas logique, mais cela aura le poids de lâĂ©vidence. Cela rĂ©sonne depuis un lointain trauma. Scie circulaire et ouroboros. Ăros et Thanatos. Yin et Yang. Cela a le ton du reproche et celui de la proposition franche. Cela prendra le temps quâil faut. Suspension, vibration : harmoniques⊠Ce qui reste dans le cĆur et le cerveau, bien aprĂšs quâa cessĂ© la parole. Et voici bientĂŽt que sâouvre un passage. Le coulissement obscur des grandes portes mĂ©talliques â dâun paradis ? Patience encore. Ăa y est, les anges trinquent, incontinents : une ola de coupes dressĂ©es, hĂ©moglobine dyonisiaque â en lâhonneur de leurs faiseuses persĂ©cutĂ©es. Puis dans un grincement de plomb et dâairain, la nuit de lâAutre se recroqueville sur eux.Â
5. Il existe une sonate au clair de lune, et nous voulons faire tout lâinverse, ou presque : une bourrĂ©e au soleil noir. Le moment nâest-il pas venu de faire basculer lâessence dans la structure, dans la sculpture â comme un poisson dans lâor ? Le moment de dĂ©verser lâĂtoile condensĂ©e sur tous les rĂ©seaux ? Leur binaire pourrait devenir ternaire par notre seule volontĂ©. Mais hĂ©las, par derriĂšre, au point limite de pĂ©nĂ©tration de lâinterface, cette satanĂ©e nostalgie qui affleure⊠Comme un vinyle qui craque. Il nous faudrait ĂȘtre plusieurs. Mais comment Ă©viter le dĂ©litement de ce qui se sĂ©pare ? Comment ne pas tuer le Poisson que lâon veut voir nager dans un mĂ©tal en fusion ?
6. RĂ©vĂ©lĂ©, un secret perd tout son pouvoir. Lâimportant nâest pas ce qui est cachĂ©, ce qui est tu en soi, lâimportant nâest pas la clef du mystĂšre, lâimportant est le souci de garder quelque chose, de le prĂ©server, de le chĂ©rir â douloureusement. De la famille jusquâĂ Dieu⊠PlutĂŽt le silence quâune lumiĂšre aveuglante. La blessure se chuchote, lâinitiation se murmure, lâhumilitĂ© se scande.Â
7. La faute Ă©tait nĂ©cessaire, câest elle qui a permis de sauver son monde. Au petit matin, comme un second printemps, la libertĂ© s'est mĂȘlĂ©e aux scintillements de la MĂ©diterranĂ©e. Sur le port, les pĂȘcheurs installent leur marchĂ©. Elle sourit Ă la puissance qui la dĂ©passe, physiquement et intellectuellement, mais qui la propulse vers la vie, de tout son cĆur rassurĂ©. Rinçage des pavĂ©s Ă lâeau claire. Odeur de marĂ©e. Aux mĂąts inĂ©branlables ne flottent plus que des voiles de mariĂ©e.








