Le rythme dans la peau!
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Le rythme dans la peau!
Du parler prompt ou tardif
(Livre 1, ch 10)
Onc ne furent à tous, toutes grâces données. (sic)
Ainsi voyons-nous qu'au don d'éloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et comme on dit, le boute-hors (1) si aisé, qu'ils sont prêts à tout bout de champ ; les autres plus tardifs ne disent rien qui ne soit élaboré et prémédité.
Comme on apprend aux dames à savoir mettre en valeur ce qu'elles ont de plus avantageux, de même en matière d'éloquence, dont il semble en notre siècle que les prêcheurs et les avocats fassent principale profession, le tardif serait mieux prêcheur, ce me semble, et l'autre mieux avocat. Parce que la charge du prêcheur lui donne autant qu'il lui plaît le loisir de se préparer, et puis sa carrière se passe d'un fil et d'une suite, sans interruption. Là où les activités de l'avocat le pressent à toute heure de se mettre en selle ; et les réponses imprévues de la partie adverse le rejettent hors de son chemin, d'où il lui faut sur le champ prendre un autre parti.
La part de l'avocat est plus difficile que celle du prêcheur. Et nous trouvons pourtant à mon avis, plus de passables avocats que de prêcheurs, au moins en France. Il semble que ce soit le plus propre de l'esprit, d'avoir son opération prompte et soudaine, et plus le propre du jugement, de l'avoir lente et posée. Mais celui qui demeure muet quand il n'a pas le loisir de se préparer, ou celui à qui le loisir ne donne pas l'avantage de mieux dire, ils sont à mon sens en pareil degré d'étrangeté. On disait de Severus Cassius [un orateur romain], qu'il disait mieux sans y avoir pensé, qu'il devait plus à la chance qu'à sa propre vivacité. Qu'il lui venait à profit d'être troublé en parlant, et que ses adversaires craignaient de le piquer, de peur que la colère ne le fit redoubler d'éloquence. Je connais par expérience cet état d'esprit, qui ne peut soutenir une préméditation à marche forcée : si elle ne va pas gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. On dit de certains ouvrages qu'ils puent l'huile et la lampe, à cause d'une certaine âpreté et rudesse que le travail imprime en eux. Mais outre cela, cette contention de l'âme trop bandée et trop tendue à son entreprise, à vouloir bien faire, la met à la torture, la rompt et l'empêche. Pour ce genre de nature dont je parle, il y aussi cela : qu'elle demande à être non pas ébranlée et piquée par des passions fortes comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop âpre). Elle veut non pas être secouée, mais sollicitée, elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes, et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et paresser ; l'agitation est sa vie et sa grâce.
Je ne me tiens pas bien en ma possession ni à disposition. Le hasard y a plus de droit que moi . L'occasion, la compagnie, ma voix elle-même, tire plus de mon esprit que je n'y trouve lorsque je le sonde à part moi. Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits .S'il peut y avoir choix là où il n'y a pas de prix(2). Ceci m'advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement. J'aurai élancé quelque subtilité en écrivant ; bientôt je l'ai si bien perdue que je ne sais plus ce que j'ai voulu dire ; et l'étranger l'aura découverte parfois avant moi. Si je portais le rasoir partout où cela m'arrive, je m'enlèverais tout. A l'inverse, la rencontre m'en offrira quelque autre fois, le jour plus clair que celui du midi : et me fera m'étonner de mon hésitation.
(1) L'expression.
(2) « S'il peut y avoir choix là où il n'y a pas de prix. » Il y a plusieurs sens possibles. D'abord une fausse modestie comme en clin d’œil, à la façon de la préface. C'est aussi un indice du scepticisme de Montaigne quand à la notion de choix, ce quel que soit le domaine : stratégique,moral, religieux, politique... A l'exception relative, semble-t-il, du commerce – dans tous les sens du terme, comme on verra plus tard.
Il faudrait que j'arrête de pleurer mais voyez-vous mes yeux sont bavards.