Après les Bongo, c'est au tour d'Alain-Claude Bilie-By-Nze. Soixante et onze jours de cellule pour un impayé de 7 625 euros, vieux de dix-huit ans dont il n'était pas le bénéficiaire, mais l'État gabonais. Le tapis rouge à Paris pour son geôlier le 20 juillet. Et la France qui regarde ailleurs.
DB NEWS | Investigation / Décryptage| France - Gabon | Format long | 24 juin 2026
Bilie-By-Nze : le prisonnier du nouveau maître du Gabon
Il faut dire les choses clairement, sans précaution de langage. Alain-Claude Bilie-By-Nze est en prison parce qu'Oligui Nguema l'a décidé. Son sort est dans les mains d'un seul homme. La procédure judiciaire n'est qu'un habillage. Le faux nez nommé justice ne trompe plus personne depuis longtemps au Gabon, pas même les magistrats gabonais qui l'ont dit publiquement. Le 15 avril 2026 au soir, Alain-Claude Bilie-By-Nze est interpellé devant son domicile par des agents encagoulés de la Direction générale des recherches. Le lendemain, le procureur Dick Fabrice Boungou Mikolo annonce une enquête pour escroquerie et abus de confiance portant sur des faits remontant à 2008. Le montant en litige : 5 millions de francs CFA, soit 7 625 euros, réclamés dans le cadre d'une dette liée à la Fête des cultures nationale dont Bilie-By-Nze présidait le comité d'organisation à l'époque.
L'homme arrêté n'est pas un inconnu. Dernier Premier ministre d'Ali Bongo avant le coup d'État d'août 2023, il a terminé deuxième à la présidentielle de 2025 derrière Brice Clotaire Oligui Nguema. Sa défense rappelle qu'il avait multiplié les prises de position publiques qui irritaient le pouvoir : une centaine de podcasts dénonçant les coupures d'eau et d'électricité, les incohérences du budget de l'État qualifié de "bricolage", le nouveau code de la nationalité, et la coupure des réseaux sociaux. Il approchait, dit-on, une série d'émissions consacrées aux événements de 2016. C'est pour ces raisons réelles qu'il est derrière les barreaux. Le reste, c'est du théâtre judiciaire.
La chronologie ne laisse aucun doute. Le 15 avril 2026, l'ambassadeur de France Fabrice Mauriès transmet officiellement à Oligui Nguema une invitation d'Emmanuel Macron à Paris. Ce même soir, Bilie-By-Nze est arrêté. Un hasard de calendrier que les Gabonais ont su lire sans l'aide de quiconque
La procédure : un simulacre documenté
L'avocate Me Gisèle Eyue Bekalé est sans ambiguïté : "Aucun mandat d'arrêt émanant d'un juge d'instruction ou d'une juridiction compétente n'a été délivré, et nous n'étions pas en situation de flagrant délit. La procédure est nulle et d'une nullité absolue." La défense affirme que l'arrestation a été suivie d'une période de vingt-quatre heures sans accès à un avocat.
Trois recours déposés. Trois rejets. La Chambre d'accusation, saisie le 11 mai 2026, devait statuer au plus tard le 19 mai. Aucune décision n'est intervenue. Les avocats ont dénoncé une "méconnaissance manifeste des prescriptions de l'article 96 du Code de procédure pénale". Soixante et onze jours après l'arrestation, Me Thierry Nguia confirme que son client n'a toujours pas été entendu par le juge d'instruction : "Ça fait 52 jours que notre client est là-bas. Il n'a pas été entendu."
Me Nguia est sans détour : "Le délai légal pour déclencher l'action publique est désormais dépassé. En droit, les faits sont prescrits. Par conséquent, ni le procureur ni le juge d'instruction ne peuvent légalement poursuivre la personne mise en cause." La défense rappelle aussi que c'était une fête républicaine, que c'est l'État gabonais qui est débiteur, non pas une personne physique. Les Nations Unies ont été saisies du dossier. Elles estiment que la détention de Bilie-By-Nze ne relève pas d'un problème judiciaire, mais politique.
La plaignante : l'outil a disparu
La plainte a été déposée le 7 avril 2026 par Baba Ramatou Amadou pour des faits présumés d'escroquerie portant sur cinq millions de francs CFA. EPG identifie la plaignante comme Madame Ramatou Baba et souligne qu'à l'époque, cette dame était membre du même parti politique que Bilie-By-Nze, le RPG.
C'est Mme Baba Ramatou elle-même qui, en 2008, avait proposé que chacun mette la main à la poche, faute de décaissement public par l'État. Elle a versé cinq millions, Bilie-By-Nze trois millions. Un préfinancement collectif pour une fête nationale. L'affaire dormait depuis dix-huit ans. Elle se réveille exactement au moment où l'opposant devient gênant pour le pouvoir.
Depuis l'arrestation, Mme Ramatou Baba est introuvable. Elle n'explique rien. Elle ne répond pas à l'opinion. Selon des sources proches du dossier, elle aurait quitté discrètement le Gabon peu après la mise en détention. Les avocats de la défense ont d'ailleurs confirmé qu'elle avait déjà été entendue par le juge d'instruction, tandis que leur client, lui, attend toujours. Un précédent africain illustre ce mécanisme. Au Sénégal, Adji Sarr avait été au cœur des accusations contre Ousmane Sonko. Que reste-t-il de cette affaire pour celle qui en fut l'instrument ? Le sort réservé aux outils devenus inutiles est toujours le même : on les range, puis on les oublie
Dans la cellule de l'opposant
Alain-Claude Bilie-By-Nze n'est pas né dans un palais. Son parcours, il le doit à lui-même, construit sans héritage dans un système gabonais peu généreux envers ceux qui n'héritent pas du pouvoir. Il est père de famille, avec les charges qui s'y attachent. Depuis soixante et onze jours, sa famille dépense des sommes considérables en honoraires d'avocats à Libreville et à Paris. Des gens ordinaires qui se battent pour ce que le droit devrait garantir sans condition. Ils ont le droit élémentaire de savoir si tout cela ne sert à rien.
Dès son arrivée, Bilie-By-Nze est placé dans l'aile la plus redoutée de la prison centrale de Libreville, celle qui avait accueilli Brice Laccruche Alihanga puis Noureddin Bongo-Valentin. Cellule individuelle, sans fenêtre, "enfermé dans le noir total", selon un proche. Ses lunettes lui sont confisquées par la direction de la prison, en application d'une "jurisprudence Noureddin", allusion aux images filmées en caméra cachée par le fils d'Ali Bongo durant sa détention. Début juin, il récupère ses lunettes, est transféré dans une cellule avec fenêtre et obtient l'accès à des livres, des romans uniquement. La presse et les essais politiques lui restent formellement interdits. Un proche ne peut s'empêcher d'ironiser : "On lui a tout de même envoyé le journal présentant l'inauguration du palais des congrès Omar Bongo Ondimba."
Son avocat Me Thierry Nguia alerte : "Il ne va pas bien." Il est maintenu dans une "cellule aveugle", dans des conditions jugées incompatibles avec les droits fondamentaux des détenus. Me Nguia cite les conclusions de la Commission des droits de l'homme des Nations Unies : "L'ONU a indiqué que près de 80 % des prisonniers au Gabon ne sont pas jugés. La détention est devenue le principe, et la liberté, l'exception." Le frère aîné Simon Nkala a pris la parole le 23 mai 2026 depuis Akanda : "Pourquoi des faits vieux de dix-huit ans ressurgissent-ils aujourd'hui avec une telle vigueur judiciaire ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi dans ce contexte marqué par une parole critique assumée de l'intéressé sur la conduite des affaires publiques ?"
Oligui Nguema : maître absolu d'un État sans contre-pouvoir
Il faut nommer ce qui se passe sans circonlocutions. Oligui Nguema est le maître du Gabon. Il en fait ce qu'il veut, de qui il veut, quand il le veut. L'affaire Bilie-By-Nze en est la démonstration publique, délibérée, assumée. Elle est un message adressé à tous les Gabonais : regardez ce que je peux faire à quelqu'un qui porte un nom, qui a été Premier ministre, qui a des avocats à Paris.
Oligui Nguema préside la République. Il commande les forces armées. Il préside le Conseil supérieur de la magistrature. Il nomme les magistrats. L'arrestation a été exécutée par la Direction générale des recherches, service rattaché directement à la présidence de la République. L'indépendance judiciaire revendiquée par le parquet est une fiction commode dans cette architecture institutionnelle. Quand le patron de la justice est aussi le patron de ceux qui ont procédé à l'arrestation, parler d'indépendance relève de la plaisanterie.
Sur France 24 le 2 juin 2026, Oligui Nguema a balayé la question d'une formule : "C'est une affaire privée" qui ne le "concerne pas". Me Nguia lui a répondu sans détour : "Je pense que le sommet de l'État est au courant de ce qu'il se passe, naturellement." Le procureur lui-même, Dick Fabrice Boungou Mikolo, avait affirmé en mai que "l'autorité judiciaire a agi en toute indépendance et avec la même rigueur, sans considération pour la qualité de la personne". Ces déclarations ne résistent pas à un examen factuel élémentaire.
La conviction est massivement partagée au Gabon : la justice s'éveille soudainement sur des dossiers vieux de dix-huit ans, non pas quand la vérité l'exige, mais quand la politique le commande. Après les Bongo, c'est Bilie-By-Nze. Avant lui, c'était Brice Laccruche Alihanga. Le Gabon d'Oligui Nguema a sa propre mécanique de neutralisation des voix gênantes.
La France du tapis rouge et de la complicité silencieuse
La France a deux visages dans cette affaire. Le premier : une République qui signe toutes les conventions internationales contre la torture, proclame son attachement aux droits de l'homme dans chaque enceinte multilatérale, et inscrit l'égalité dans le premier article de sa Constitution. Le second : une puissance qui convie à l'Élysée, le 20 juillet 2026, un président accusé d'emprisonner son principal opposant dans des conditions qualifiées d'inhumaines par ses propres syndicats de magistrats.
Il faut rappeler le précédent immédiat pour comprendre la profondeur de cette relation. Sylvia Bongo et Noureddin Bongo-Valentin, arrêtés après le coup d'État du 30 août 2023, ont été emprisonnés pendant vingt mois au Gabon. Ils affirment avoir été violemment torturés par des militaires proches d'Oligui Nguema. Ils ont déposé plainte en France. Durant ces vingt mois, dans un audio qui a circulé abondamment sur la toile, Oligui Nguema affirmait, dans le cadre de la préparation de l'exfiltration des Bongo du Gabon, un moment qu'il croyait privé : "j'ai dit au président Macron que vous n'étiez pas en prison..." Macron ne faisait pas d'ingérence. Il était simplement informé.
Le porte-parole de la présidence gabonaise déclarait sur une antenne française que Macron et Oligui s'étaient mis d'accord pour faire le point de la relation bilatérale tous les deux mois .
Depuis son arrivée au pouvoir, Oligui Nguema s'est rendu une première fois à Paris en mai 2024. Macron est venu à Libreville en novembre 2025 pour "saluer le parachèvement de la transition". La visite du 20 juillet 2026 sera le troisième acte de cette relation densifiée. Le 19 mai 2026, le député Jean-Louis Roumégas publie au Journal officiel la question écrite n°15260 : "En invitant officiellement le chef de l'État gabonais à Paris tandis qu'un opposant politique est maintenu en détention préventive dans des conditions indignes, la France envoie un signal désastreux."
Quai d'Orsay : silence. Bruno Fuchs, président de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, qu'on a connu très prolixe sous l'ancien régime, affirme sans sourciller que les relations franco-africaines deviennent "forcément principalement économiques" et que l'ingérence est "maintenant clairement et définitivement arrêtée". La non-ingérence est le nouveau nom du silence diplomatique. Pétrole, bois, manganèse et marchés publics ont leur propre éthique. Macron dit qu'il ne fait pas d'ingérence. Ce jeu de dupes n'abuse personne. Se taire devant l'arbitraire, c'est choisir son camp. La France a choisi.
Le Gabon dans le club des régimes sans opposition tolérée
Le Gabon d'Oligui Nguema n'a rien à envier aux régimes qui font de l'emprisonnement de l'opposition leur mode de gouvernement. La liste est longue et documentée. Freedom House constate dans son rapport 2026 que la liberté dans le monde a reculé pour la vingtième année consécutive. 54 pays ont connu une détérioration de leurs droits politiques et libertés civiles. Aujourd'hui, seulement 21 % de la population mondiale vit dans des pays considérés comme libres, contre 46 % il y a vingt ans.
En Russie, Vladimir Poutine a emprisonné Alexeï Navalny, mort en détention en février 2024 dans des conditions que ses proches ont qualifiées d'assassinat d'État. Au Bélarus, Alexandre Loukachenko maintient encore environ 1 240 prisonniers politiques dans ses geôles, selon Human Rights Watch. La répression des voix critiques y a atteint de nouveaux sommets. En Corée du Nord, Kim Jong-un a fait de la disparition de tout opposant potentiel un principe d'État. Au Venezuela, Nicolás Maduro emprisonnait régulièrement ses rivaux politiques et invalidait les résultats électoraux qui ne lui conviennaient pas. En Iran, les autorités ont arrêté plus de 21 000 personnes dans le cadre d'une seule campagne de répression en 2025.
En Afrique, le modèle se répète avec une régularité mécanique. En Ouganda, le Dr Kizza Besigye, leader historique de l'opposition, a été enlevé au Kenya en novembre 2024 et rapatrié de force. Il est toujours détenu, accusé de trahison et passible de la peine de mort. Au Cameroun, la détention provisoire de l'opposant Djeukam Tchameni vient d'être prolongée de six mois supplémentaires, jusqu'en décembre 2026. Son avocat juge la mesure "illégale". Au Tchad, huit responsables de la coalition d'opposition GCAP ont été condamnés à huit ans de prison en mai 2026.
Le mode opératoire est identique d'un régime à l'autre : des services de sécurité qui arrêtent sans mandat judiciaire valable, un dossier ancien exhumé pour donner une apparence légale à l'arbitraire, une justice sous tutelle qui valide sans instruire. Selon l'Economist Intelligence Unit, 60 pays dans le monde, soit 35,9 % des États étudiés, sont classés comme régimes autoritaires. Ces régimes se rencontrent surtout en Asie et en Afrique. Le Gabon a rejoint ce club sans fanfare, progressivement, sous couvert d'une transition habillée en démocratie restaurée.
La différence avec Poutine, Loukachenko ou Maduro n'est pas de nature. Elle est de degré et de visibilité internationale.
Un opposant que la prison fabrique
"Le bâton qui a servi à tuer un serpent est toujours balancé très loin." Ce proverbe africain résume ce qu'Oligui Nguema n'a pas anticipé en décidant l'incarcération. À mesure que les conditions de détention se durcissent, une partie de l'opinion gabonaise commence à dissocier l'homme poursuivi du responsable politique de l'ancien régime. Comme si la prison opérait une forme de purification politique accélérée. C'est tout le risque d'une procédure judiciaire visant une personnalité en perte de vitesse : elle peut finir par reconstruire celui qu'elle cherchait à neutraliser.
EPG a mandaté un cabinet d'avocats internationaux pour porter le dossier devant les instances régionales et internationales. Des manifestations sont programmées à Paris, un sit-in devant les Nations Unies à New York, une conférence publique à Rennes. Une affaire judiciaire locale est devenue un dossier de réputation internationale. Le calcul d'Oligui Nguema risque bien de se retourner contre lui-même.
Le 20 juillet 2026, Oligui Nguema posera le pied sur le sol français. Un homme recevra les honneurs de la République pendant qu'un autre, son principal opposant, attendra dans une cellule gabonaise que le juge daigne l'entendre. Dans son discours sur l'état de la Nation du 15 juin 2026, Oligui Nguema a affirmé gouverner "sur la base des normes internationales en matière de droits humains, de démocratie et d'État de droit". Alain-Claude Bilie-By-Nze, dans sa cellule aveugle, a peut-être souri en apprenant ces mots. L'histoire ne juge pas seulement les bourreaux. Elle juge aussi ceux qui, ayant la capacité de parler, ont préféré se lanquer derrière le protocole. "Quand la liberté d'un seul homme vacille, c'est celle de tout un peuple qui est menacée." Ces mots viennent de la famille de Bilie-By-Nze, prononcés à Akanda le 23 mai 2026 par des gens ordinaires qui paient des avocats et qui attendent.
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Sources :
- France 24 (17 avril 2026, 2 juin 2026),
- AFP (16-17 avril 2026),
- Jeune Afrique (10 juin 2026),
- GabonReview (16 avril, 20 avril, 20 mai, 10 juin 2026),
- Le Confidentiel du Gabon (17 avril, 5 juin, 17 juin 2026),
- GabonActu (24 mai, 3 juin 2026),
- Infos Gabon (17 avril, 3 juin 2026),
- Gabonmediatime (16 avril, 21 mai 2026),
- 7 Jours Info Gabon (24 avril 2026),
- Info241 (3 juin 2026),
- JORF question écrite n°15260, Jean-Louis Roumégas (19 mai 2026),
- Freedom House Freedom in the World 2026,
- Economist Intelligence Unit Democracy Index 2024,
- Human Rights Watch Rapport mondial 2025,
- Wikipedia procès Bongo (novembre 2025),
- Africa Center revue de presse (5 juin 2026), APAnews (janvier 2026).
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