Bones & feathers
Le bateau est parti tôt le matin. Le ciel et la mer sont d’un gris acier qui donne à tout un aspect monochrome. Même en restant sous la protection de la baie de Kaikoura, les vagues sont suffisamment grosses pour faire se soulever la petite vedette comme un simple bateau en papier dans les remous d’une baignoire. La proue fend à peine l’eau et s’écrase sur la surface dans une grossière imitation de montagnes russes. Une dizaine de minutes à peine après le départ et certains ont déjà nourri les poissons du contenu de leurs tripes. J’ai moi-même le cœur dans la gorge, plus par appréhension que par les mouvements chaotiques de notre embarcation.
Essayez de passer un an en Nouvelle-Zélande sans vous prendre d’amour pour ses oiseaux. On les croirait parfois sortis directement d’un Disney : il m’a fallu observer par moi-même le squelette d’un moa (l’inspiration derrière l’oiseau de paradis de Là-Haut) pour croire en son existence. Récemment, les ossements d’un perroquet vieux de 20 millions d’années ayant pu mesurer près d’un mètre de haut ont été identifiés. Des aigles aux ailes d’une envergure d’environ trois mètres pouvaient s’attaquer à des hommes adultes il y a moins de six cents ans. Les 200 espèces endémiques qui vivent encore aujourd’hui en Nouvelle-Zélande ne manquent pas d’originalité non plus, qu’il s’agisse du symbole national, le kiwi, ou de mon petit préféré, le kakapo.
Malgré tous les oiseaux colorés aux parades nuptiales excentriques des forêts vierges, j’ai toujours préféré les oiseaux marins. Sûrement en grande partie à cause des longs étés passés à bord du bateau de mon père à les dessiner par ennui, mais je pense, et j’en suis presque sûre maintenant, que m’être retrouvée avec Jonathan Livingston le Goéland dans les mains à un moment ou à un autre de mon enfance a dû jouer un rôle quelque part. Jonathan Livingston fait partie de ces livres qui, comme Le Petit Prince, ne nous quitte jamais vraiment. Est-ce une coïncidence si ils ont tous deux été écrits par des pilotes ? L’Humanité a toujours rêvé de conquérir le ciel. Certains l’accomplissent par la science, d’autres par les mots. Avec Jonathan Livingston j’avais appris à voler.
Une autre coïncidence a fait que ce soit le premier livre que j’ai lu en arrivant en Nouvelle-Zélande, dans la salle commune parcourue de courants d’air d’une auberge de jeunesse. Quelques jours plus tard, j’apprenais que l’on pouvait observer des albatros en liberté dans certains régions de l’île du Sud. C’est devenu un des buts de mon voyage, et après avoir quitté l’île du Nord, j’ai dépensé presque tout ce qu’il restait de l’argent gagné en travaillant dans les champs de kiwi pour me payer le tour en bateau qui me permettrait de les approcher.
Nous avions donc quitté la terre ferme depuis une dizaine de minutes, et je scrutais les alentours pour ne pas rater le premier albatros. Ma vue est terrible, et même avec mes lentilles j’avais peur de ne voir que des silhouettes lointaines et de devoir m’en contenter comme de ma première (et probablement unique) rencontre avec le géant des airs qui dans mon esprit avait toujours été symbole de liberté.
Mais le groupe s’agite, et je vois des gens pointer du doigt loin vers la traînée d’écume que laisse le bateau derrière nous. Et là, au détour d’une vague, je l’aperçoit, le premier albatros. Le capitaine nous apprend que c’est un albatros Royal, une femelle plutôt âgée, qui a déjà donné naissance à plusieurs petits. D’ailleurs, c’est l’un d’eux que l’on voit apparaître rapidement après. Ils nous suivent à distance, disparaissant de temps à autre derrière les vagues, semblant profiter des remous provoqués par notre embarcation comme d’un chemin tracé dans la neige. Leurs ailes sont tendues dans un arc quasi immobile, la pointe de leurs rémiges primaires effleurant parfois la surface argentée, comme pour jouer avec leur propre reflet. Je dois l’avouer, en les observant, quelques larmes me viennent aux yeux.
Les albatros sont des voiliers, c’est-à-dire qu’ils utilisent les différents courants aériens pour parcourir de grandes distances avec le minimum d’efforts. Ils planent dynamiquement en plongeant dans le creux des vagues, où le vent est presque nul, puis en remontant au-dessus de la crête pour s’exposer au vent arrière. Ces boucles se rapprochent de celles formées par les particules d’eau dans un mouvement de houle. C’est ce qu’on appelle le vol de gradient, une technique qui utilise les vitesses distinctes de deux masses d’air différentes en les traversant de manière répétitive pour gagner en énergie cinétique. Un tendon au niveau de l’épaule bloque l’aile pendant que l’oiseau plane, lui permettant de garder les ailes déployées à leur maximum sans forcer sur les muscles. Dans les mers du Sud, les albatros peuvent ainsi parcourir plusieurs milliers de kilomètres sans battement d’ailes notable, parfois jusqu’à une vitesse de 140 Km/h.
Les oiseaux reconnaissent notre bateau. Ils savent que sa sortie en mer signifie « nourriture gratuite ». Rapidement, les deux albatros sont rejoints par d’autres, des albatros hurleurs, les plus grands et les plus lourds de toutes les espèces, et des albatros de Buller, plus petits ; ainsi que des mouettes, des puffins, des pétrels. La vedette ralentit et s’arrête, la houle se calme. Des dizaines d’oiseaux nous entourent, leurs cris ne sont pas sans rappeler les meilleurs bruitages de Jurassic Park.
Le capitaine coupe le moteur puis lance un filet attaché à la rambarde rempli de graisse et de restes de poisson par dessus bord. Les oiseaux se jettent sur la nourriture, les albatros en premier, faisant régner l’ordre de par leur taille imposante et leurs cris d’avertissements. Les pétrels de Hall, qui sont presque aussi impressionnants avec leurs ailes approchant deux mètres d’envergure, s’aventurent parfois à les défier pour approcher la nourriture, mais n’osent pas attaquer directement. Les plus petits oiseaux se contentent des miettes.
Les voir d’aussi près est impressionnant. Ce qui est un peu moins impressionnant, c’est le décollage et l’atterrissage. On peut penser ce qu’on veut du poème de Baudelaire, il n’était pas loin de la vérité en décrivant la maladresse du « roi de l’azur ». Rien à voir avec l’animal qui inspire écrivains et ingénieurs de son vol gracieux. En même temps avec des ailes de près de 3,5 mètres de long, j’aimerais bien vous y voir.
Les albatros passent plus de 80 % de leur vie en mer, et un jeune qui quitte le nid pour la première fois ne reviendra pas sur la terre ferme pendant 3 à 5 ans. Ils sont si bien habitués aux voyages de longues distances qu’ils dépensent plus d’énergie au décollage et à l’atterrissage que durant le vol lui-même. Pour décoller, ils sont obligés de courir, ou même de frapper la surface de l’eau avec leurs pattes palmées, afin de permettre à suffisamment d’air de se déplacer sous leurs ailes pour créer de la portance. Cependant, ils sont dépendants des vents et des vagues pour se déplacer et, incapables de soutenir un vol battu par temps calme, ils sont obligés de se poser sur l’eau et d’attendre que le vent se relève à nouveau, comme un bateau à voiles.
Leur vulnérabilité dans cette situation peut parfois être fatale, par exemple lorsqu’un prédateur comme le requin tigre en profite pour se faire un petit en-cas, mais ça n’est qu’une cause minime de la mortalité des albatros. Le véritable danger est bien plus vicieux.
18 espèces d’albatros sur 22 sont en voie d’extinction, et on peut en citer les causes habituelles : la surpêche qui les prive de nourriture, la pêche à la palangre qui tue plus de 100 000 albatros adultes par an, l’introduction d’espèces invasives qui s’en prennent aux œufs ou aux poussins dans les aires de nidification… mais l’ennemi public numéro 1, le fléau des océans, le tueur en série qui empoisonne ses victimes et les achève à petit feu, c’est le plastique qui pollue chaque étendue d’eau de notre planète. Les albatros adultes ingurgitent des kilos de déchets en les méprenant pour leur nourriture habituelle, les bouts de plastique souvent recouverts des nutriments dont ils ont besoin. Pire encore, les albatros nourrissent leurs petits en régurgitant cette pêche empoisonnée, tuant involontairement les poussins. Vous avez sûrement déjà vu passer les photographies de Chris Jordan, images d’albatros au ventre ouvert révélant le contenu de leur estomac et la raison de leur agonie : le résultat du consumérisme. Si vous avez l’estomac bien accroché, je ne peux que vous recommander Albatross, son documentaire incroyable qui explore avec dureté et poésie la réalité injuste que l’on impose à ces muses ailées qui ont inspiré la science comme la littérature.
Au moment où j’essaye de stabiliser suffisamment mon appareil pour réussir à prendre quelques photos nettes, je sais déjà que le plastique détruit la faune et la flore marine de façon irréparable. Il faut être un ermite ou un sacré climatosceptique pour ne pas le savoir. Mais c’est le genre de connaissances qu’on garde en toile de fond, parce qu’il y a déjà tellement de valeurs à défendre, de causes pour lesquelles s’engager. Au final, c’est peut-être mieux, puisque ça m’a permis de faire de cette expérience une des plus belles de ma vie. Ça m’a également donné l’implication émotionnelle suffisante pour me sentir indéniablement concernée en faisant les recherches nécessaires pour cet article. On ne peut pas rester insensible à la douleur d’un être après l’avoir vu défier le vent et la mer avec une aise qu’aucun Homme n’a jamais pu imiter.











