-Tu sais, pas Lisa ma sœur, Lisa ma belle-sœur.
-Ah ok !
-Parce que y a deux Lisa.
-Ouais ouais, tu m'avais dit, ouais.
Je pose ma tasse de café sur une table basse super basse. On m'a demandé d'attendre ici pour mon entretien. Je n'ai plus ma tasse en main. Je n'ose pas sortir mon téléphone (pour rester disponible quand on m'appellera). Je n'ai plus de contenance. Je ne peux pas faire semblant de ne pas écouter les conversations de l'open space.
Mais les gens s'en foutent, font comme si j'étais pas là.
Je suis là pour un stage. Je pense que c'est pour ça qu'on me fait attendre depuis quinze minutes. Je dois pas être assez importante. Il y a un écran avec les résultats de l'entreprise en temps réel : genre le nombre de users, de followers sur Insta, les revenus générés. Mais ça semble pas être des indicateurs pertinents. On dirait qu'iels ont fait ça parce que ça fait startup américaine. Mais en vrai, personne regarde ça, et ça n'impressionne même pas les gens comme moi qui patientent sur le canapé avec la table basse super basse. Ça sert à rien, quoi.
Et la conversation entre les trois collègues continue. Les deux que je vois de profil font un peu semblant de travailler quand même. Ça tapote sur le clavier. Celui que je vois de dos a complètement lâché l'affaire. Son écran est même pas sur un truc de boulot - genre des slides, un Slack ou un tableur pour faire semblant au moins - mais il est sur son fond d'écran. Son fond d'écran, steuplé ! Et y a même pas beaucoup d'icônes. Il est tranquille, le gars !
Je trouve ça fabuleux de s'en foutre à ce point. C'est une île paradisiaque entourée d'eau, bleu lagon. Je sais même pas si ce paysage existe encore. A la place, il y a peut-être un océan de plastique aujourd'hui. Cette boîte ne me donne pas trop envie, en fait. C'est un peu comme les animaux sauvages : ils sont surréprésentés sur les fonds d'écran, mais en fait c'est super rare les animaux sauvages dans le monde. Encore un truc de startup : les gens ont leurs prénoms derrière leurs fauteuils à roulettes - façon réal de cinéma. Ça représente, je crois 1% de la biomasse de la planète, les animaux sauvages, alors qu'on en voit partout. Le fauteuil que je vois de dos, c'est celui de "JED", c'est écrit en lettres capitales. Les pubs, les zoos, les cartes du monde pour enfants sont pleines d'animaux sauvages, à mon avis, à la place on pourrait mettre des bidonvilles, ce serait plus représentatif, enfin bon, on vient me chercher.
-Hello, t'es Chloé, c'est ça ?
-C'est ça, oui, bonjour.
-Tu me suis ?
Il me dit ça déjà de dos. Il marche à un rythme soutenu genre il est occupé et il faut qu'il gagne deux secondes sur son trajet. Les trois collègues se taisent. Iels se rendent compte que j'étais là depuis tout à l'heure. Jed est toujours sur son fond d'écran. J'ai du mal à suivre, je pense que j'étais dans un rythme un peu lent. J'étais dans mes pensées, quoi. Je suppose que mes pensées sont lentes.
Je presse le pas. On est pas sur la même fréquence. Ça va être trop bizarre cet entretien.












