AVANT DEMANDE A LA POUSSIERE
John Fante. Fante. Rien que de penser à son nom, sans même le dire, sans même l’entendre vraiment, je frémis. Quel auteur de génie. J’hallucine complètement à travers ses histoires et les personnages dont il évoque des morceaux de vie. Je les ai tous ses livres. Tous. Dans ma bibliothèque le gars a une place d’enfer, une place de prestige. Il est tout près de Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, William Burroughs, Jean Cocteau, Tennessee Williams, Truman Capote, Alfred de Musset, Milan Kundera. Mais j’en lis un tous les trois ans en moyenne parce que le mec est mort. Ils trouvent des nouvelles à gauche à droite dans les tiroirs mais la réserve est épuisable et pour ainsi dire : c’est mort pour en avoir d’autres. Alors je prends mon temps pour les lire. Histoire d’en avoir profiter longtemps en mettant que je ne meurs pas avant la fin de sa bibliographie. Je suis triste pour John Fante. Il est complètement sous-côté. Les Charles Bukowski, Jack Kerouac et consoeurs - et Dieu sait comme ils sont excellents eux-mêmes - ont fait de “l“ombre” à John Fante, le petit fils d’italiens immigrés, plus américain qu’italien. C’est des tatillons qui connaissent John Fante, c’est les diggers de la jeune littérature américaine underground qui connaissent. Les gens qui aiment la littérature sont forcément snobs, plus ou moins en fonction. J’ai voyagé en Italie récemment et je pense encore plus que si John Fante avait connu l’Italie, il ne serait pas John Fante. Ce type est tellement doué dans le brossage de portraits, d’une manière sublime, efficace et gracieuse de ces personnes qu’il a vécu ou croisé. Immédiatement, on visualise tout le personnage, à l’intérieur et à l’extérieur. Je me délecte paisiblement, tous les trois ans, de ces rencontres qu’on peut faire dans ses livres. Les gens y sont tellement authentiques ; il y a un bout de leur âme dans les livres de John Fante, magicien qui leur a volé une photo vivace d’eux, qui a pris leur ombre en otage, pour les enfermer éternellement dans ses bouquins. J’ai connu John Fante par une personne avec qui j’ai travaillé il y a une dizaine d’années, quelqu’un qui me déroutait complètement tant nous étions antinomiques. A l’époqu, je me disais que ce type était une sombre merde aux valeurs détraquées, au mode de vie mortifère et pitoyable. Il m’avait donné un livre de John Fante : Bandini. Il était enthousiaste et me l’a vivement conseillé. Pendant des années j’ai regardé ce livre en chien de fusil. Je le voyais comme se tapant l’incruste sur mes étagères sans pour autant réussir à le jeter, comme j’avais pourtant désir à faire. Enfin j’ai aussi pour circonstance qu’à l’époque j’idolâtrais tellement le livre comme objet que j’étais incapable d’en jeter. J’ai été soignée de ce mal par des années de bénévolat chez Emmaus au rayon livres, mais je garde comme trouble d’être incapable de prêter un livre à qui que ce soit. Pour revenir à la sombre merde aux valeurs détraquées, et au mode de vie mortifère et pitoyable, je l’ai complètement pardonné ce type. Pardonné mais sans me retourner. Je ne peux pas lui enlever que je lui suis reconnaissante à vie et même encore après, si jamais il y a effectivement un après. Le jour du jugement dernier quand on me demandera de parler à son sujet, postée à la barre sûrement faite de nuages, je dirais que son âme n’est peut-être pas aussi mauvaise que ça parce qu’il connaît John Fante. John Fante ne sait parler que de lui-même, sa vie c’est sa seule richesse, et il la raconte si bien, comme si vous y étiez avec une voix off dans votre oreillette. Quand enfin j’en ai eu assez de me demander si j’allais le lire avant de le donner à défaut de réussir à le jeter, je l’ai lu. La claque d’air frais que j’ai prise ce jour là je ne l’oublierai jamais. Pour parler vulgairement j’étais sur le cul. Actuellement - et depuis un mois presque parce que je prends mon temps - je lis des nouvelles recueillies dans Grosse faim et ce que je décrivais plus haut, la finesse, la beauté, du coup de pinceau qu’il a pour présenter ses personnages, n’en sont que d’autant plus vibrantes et criantes, grâce à ce format court qui montre, humblement, davantage l’art de la spontanéité dans lequel il excelle. J’en raffole. La vie n’y est pas romancée, elle est ainsi, une misère heureuse, une violence comique, elle est rebutante et touchante. C’est un oxymore permanent et je ne connais pas de meilleur exemple ou compétiteur - sauf Milan Kundera, on ne touche pas à Milan Kundera - dans ce réalisme réel et pas “réaliste”, le réalisme n’étant qu’un semblant de réel. Je t’en citerais si tu es sage lecteur absent, silencieux.











